Un fermier nommé Bill Gates

Bill Gates Conférence agriculture
Bill Gates en 2009 lors d'une conférence TED sur les dangers de la malarie. CC Steve Jurvetson / Wikimedia Commons

Entre Elon Musk et Jeff Bezos, la lutte pour la pole-position dans la course d'”homme le plus riche du monde” connait ses accélérations, ses retournements et ses coups bas. Dans leur roue, Bernard Arnault à la troisième place se démène comme un boursicoteur affamé et, juste derrière, arrive Bill Gates, créateur de Microsoft mais aussi, depuis janvier 2000, de la Fondation Bill-et-Melinda Gates dotée, à sa naissance, d’une grosse centaine de milliards de dollars.

Mais le multi-milliardaire, cible de multiples théories du complot en raison de son implication pour la vaccination massive, notamment en Afrique, ainsi que ses alertes, prêchées à peu près dans le désert, quant aux risques d’émergence d’une pandémie virale mortelle (dans une intervention sur la scène des conférences TED restée célèbre), vient de décrocher un autre record, plus étonnant, plus utile peut-être, plus vingt-et-unième siècle en tout cas : il est désormais le plus grand propriétaire agricole des États-Unis.

Bill Gates carte agriculture
Répartition des terrains agricoles possédés par Bill Gates © The Land Report

L’histoire, racontée et révélée par The Land Report (“le magazine du propriétaire terrien américain”, ça ne s’invente pas), remonte à 1994, lorsque les Gates embauchent Michael Larson, alors gestionnaire de fonds obligataires chez Putnam Investments pour diversifier leurs actifs, à l’époque essentiellement cantonnés à la société Microsoft. Larson se lance et investit en leur nom dans l’automobile (la franchise Autonation), l’hôtellerie et… les terres cultivables.

Désormais, par le biais de sa holding personnelle Cascade Investment, Bill Gates détient près de 100 000 hectares de terrain répartis dans 18 états (en grande partie grâce au rachat, en 2017, pour 520 millions de dollars, des actifs agricoles du Canada Pension Plan Investment Board, le fonds de pension national canadien). À quoi s’ajoutent des zones récréatives ou en développement, comme une ville de 200 000 habitants en construction dans la banlieue de Phoenix, Arizona.

La planète pourrait l’en remercier… Ou pas

Si l’avenir réservé à ces terres reste inconnu, la plupart des analystes estiment que le développement d’une agriculture taillée pour affronter le monde qui vient en constituerait le principal objectif : parce que, d’une part, l’an dernier la Fondation a annoncé officiellement la création d’AG One, une nouvelle entité à but non lucratif, Bill & Melina Gates Agricultural Innovation, dont la mission est ainsi définie : “accélérer les efforts qui permettent aux petits exploitants agricoles dans les pays en développement, dont un grand nombre sont des femmes, d’accéder à un prix abordable aux outils et innovations nécessaires à l’amélioration soutenable de leurs rendements soutenable, et à l’adaptation aux conséquences du changement climatique.”

D’autre part, et surtout, parce que, sur le sol américain cette fois et par le biais de sa structure Cottonwood Agricultural, Cascade est membre de Leading Harvest, un groupement d’entreprises agricoles qui espère révolutionner les pratiques en cours pour les rendre plus durables et écologiques, et qui pèse déjà plus de deux millions d’acres dans 22 états, avec 2 millions supplémentaires répartis dans 7 pays.

Leading Harvest Bill Gates
Des membres de Leading Harvest et de Manomet, une ONG ayant pour vocation de “promouvoir la science auprès des investisseurs” © Manomet.

Voilà quelques années, alors que, dans une soirée, j’évoquais en plaisantant l’urgence d’investir dans l’or compte tenu des désordres économiques et sociaux à venir, un homme dont j’ai depuis oublié le nom, le métier et le visage, m’a marqué par un conseil frappé d’un bon sens parfaitement cyberpunk, empreint de justesse autant que de cynisme :

Après un sourire mystérieux et assuré, il me répondit simplement : “Non… Si tu veux être malin, ce n’est pas dans l’or qu’il faut investir… C’est dans les mines d’or.

Quelques difficultés financières, ajoutées à un soupçon de morale, me permirent de ne jamais passer à l’action et d’ainsi conserver mon âme. Les terres arables, en raréfaction partout dans le monde, pourraient s’avérer une optique plus prometteuse encore. On pourrait même dans l’affaire conserver son éthique, en les utilisant pour transformer les méthodes qui y seront pratiquées, afin d’en faire des ressources alimentaires durables et vertueux pour une planète toujours plus resserrée, plus crispée et plus dangereuse.

Souhaitons donc que Bill et Melina atteignent l’objectif qu’ils se sont fixés, en agissant bel et bien au plus près du sol, et des individus qui le cultivent… Sans détruire ni les uns ni les autres, ainsi que le redoutent certains réseaux de défense de la paysannerie à travers le monde, comme GRAIN ou Navdanya. Ces derniers qui mettent en garde contre une possible “recolonisation de l’agriculture” par le biais d’AG One et de son fonctionnement misant fort sur les pures innovations technologiques accélérées, imposées et brevetées en Occident exclusivement.

Pour l’instant, le Soleil Vert ne fait pas partie des innovations en question. C’est un premier bon point, dont on espère qu’il sera, lui aussi, durable.

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