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Végétarisme : entre bonheur et « dissonance cognitive »

Illustration texte végétarisme cognitif
Marche pour les droits des animaux à Tel Aviv, septembre 2017, CC Revital Topiol / Wikimedia Commons

Quel lien unit le végétarisme, les neurosciences et le régime de Bouddha ? Pour Postap Mag, le Food 2.0 Lab lève un coin du mystère entourant ces nouvelles pratiques alimentaires.

En mai dernier était présenté en compétition officielle au festival de Cannes Okja, film du réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho produit par Netflix. Un récit allégorique et une fable sur le statut ambigu de la « viande » dans nos sociétés actuelles.

Le film met en scène Mija, petite fille d’une douzaine d’années et son grand-père, paysan dans les verdoyantes montagnes sud-coréennes, chargé par Mirando, multinationale de l’agrotechnologie, d’élever un « superpig » : animal hybride, sorti des laboratoires de génétique, mi-cochon, mi-vache ; produit ultime d’une industrie de la viande en quête d’un animal « parfait », qui engraisse en un temps record, ne pollue pas, ne coûte presque rien, et a un goût vraiment délicieux. Mais tout déraille, lorsque Mija se lie d’affection pour Okja (le « superpig ») et met tout en œuvre pour lui permettre d’échapper à son destin.

 

 

Avec Okja, Bong Joon-ho, virtuose des images et des émotions, traque la logique économique de la production de viande et révèle les contradictions d’une humanité qui souhaite protéger les animaux tout en les dévorant.

Cervelle frite

Ces contradictions forment ce qu’on appelle une « dissonance cognitive ». De quoi s’agit-il ? Le terme est inventé en 1957 par Léon Festinger, professeur de psychologie sociale à Stanford, dans son livre devenu classique, A theory of cognitive dissonance. Il y a « dissonance cognitive » lorsque les faits ou nos comportements sont en contradiction avec nos croyances. Cette situation crée une tension, un inconfort psychologique que nous cherchons à éliminer.

Selon Festinger, les individus réduisent cette « tension » en ajustant a posteriori leurs opinions ou leurs croyances à leurs comportements – et non l’inverse. Autrement dit, les individus changent plus facilement de croyances que de comportements.

Une illustration classique de la dissonance cognitive est donnée par la fable d’Esope Le Renard et les Raisins : dans cette histoire, un renard voit des raisins qui sont en hauteur et il veut les manger. Comme le renard est incapable de les attraper, il décide que finalement les raisins ne valent pas la peine d’être mangés, avec la justification qu’ils ne sont probablement pas mûrs : « Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. »


renard et raisins dissonance cognitive

Le renard et les raisins, Milo Winter, 1919. CC Milo Winter / Projet Gutenberg


 
Mais revenons à la viande : différents « modes de réduction » de la dissonance sont aujourd’hui à l’œuvre –  deux exemples :

1) la « sarcophagie » ou dissociation qui consiste à effacer la ressemblance entre l’animal et la chair de l’animal[1]. Il s’agit de distendre le lien cognitif et émotionnel entre la viande et l’animal de boucherie. Rien dans la découpe des morceaux et les manières de vendre la viande ne doit rappeler l’animal : d’où le succès du steak haché, des boulettes et des viandes préparées pour s’intégrer à des plats cuisinés ;

2) autre voie, le « végétarisme cognitif », réduction radicale de la dissonance par un changement de comportement, à l’image du récit de Bénédicte Coutheillas, consultante en communication : « Mon père est du Limousin et ma mère est normande, donc, à la base, je suis une grosse viandarde », raconte Bénédicte. « Mais, il y a trois ans, j’ai commencé à m’informer sur les incidences de ma consommation. Maintenant, quand je vois un steak, j’ai immédiatement la vision de toute la filière : l’Amazonie qu’on a déforestée pour planter du soja qui aura servi à nourrir les bêtes, l’eau qu’on a gaspillée, la barbarie des méthodes d’abattage. Du coup, je suis devenue végane… »[2].

Or aujourd’hui, dans la Silicon Valley, « dissonance cognitive », alimentation (food) et neuroscience sont associés à la question du « bonheur individuel » ; méditation, « mindfulness » (pleine conscience), compassion et empathie permettraient d’augmenter nos capacités cognitives (stabilité attentionnelle, concentration, créativité), psychologiques (flexibilité émotionnelle, autorégulation des comportements) et physiologiques (meilleure régulation du stress par la baisse du cortisol, neuroplasticité et ralentissement de la dégénérescence neuronale et cellulaire).
 

Veggie Pride Parade à NYC en 2009

« Veggie Pride Parade » à New York en 2009, CC Mark / Wikimedia Commons

 

De Bouddha au végétarisme 2.0

Une révolution intérieure et une reconstruction du « soi » qui prend pour modèle la pratique de la méditation et l’alimentation des moines boudhistes, lesquelles ouvriraient les voies du bonheur et de la santé. Matthieu Ricard a ainsi été déclaré « l’homme le plus heureux du monde » par une équipe de neuroscientifiques américains dirigée par Richard Davidson de l’université du Wisconsin à Madison, après avoir analysé en détail les images IRM de l’activité cérébrale du célèbre moine bouddhiste.

Ce n’est pas un hasard si dans la Silicon Valley est apparue dans nombre entreprises la  fonction de « Chief Happiness Officer » (CHO), de responsable du bonheur. Chade-Meng Tan, surnommé « Jolly Good Fellow » (bon camarade) a été le premier à incarner ce rôle chez Google ; il a notamment conçu une série d’exercices simples adaptés à nos rythmes de vie pour apprendre à méditer en « pleine conscience ». Et en tirer les bénéfices : relaxation, concentration aiguisée, créativité, empathie… pour atteindre le meilleur de son potentiel professionnel et personnel. Chade-Meng Meng dévoile sa méthode directement inspirée du bouddhisme dans un livre intitulé Search Inside Yourself : the unexpected path to achieving sucess, happiness (and world peace) devenu un best-seller mondial, traduit en français sous le titre Connectez-vous à vous-même. Une nouvelle voie vers le succès, le bonheur (et la paix dans le monde).

 

 

Côté repas, bonheur et « pleine conscience » trouvent presque naturellement leur expression dans un « végétarisme cognitif » ou « végétarisme 2.0 ».

Ainsi, Dan Zigmond, « chief data scientist » pour Facebook, rédige en 2016 un ouvrage sur le régime alimentaire de Bouddha intitulé Buddha’s diet : the ancient art of losing weight without losing your mind. Une redécouverte de soi et de nos façons de manger en pleine conscience (« mindful eating ») en suivant la pratique bouddhiste (le rituel) de l’oryōki (応量器), du récipient qui contient la quantité nécessaire, le bol de Bouddha. En caractères sino-japonais, l’oryōki désigne :

応  ō, la réponse de celui qui reçoit l’offrande de nourriture,
量  ryō, la mesure, ou la quantité qui doit être reçue,
器  ki, le bol (« bowl » en anglais).

Une attitude vis à vis de l’acte de manger dont le succès peut se lire au menu des restaurants de Paris ou San Francisco, qui affichent de plus en plus souvent leurs propres « Buddha bowls », dans une floraison colorée de recettes que l’on peut également suivre sur Instagram et Pinterest. La quête du bonheur commence-t-elle par celle de l’équilibre cognitif ?

[1] Noélie Vialles, « La Viande ou la bête », Revue Terrains ; http://terrain.revues.org/2932
[2] « L’ère est a la société de déconsommation », Le Monde, 16 sept. 2017.

A propos de l'auteur

Richard C. Delerins / FOOD 2.0 LAB

Richard C. Delerins est anthropologue spécialiste des comportements alimentaires, chercheur à l’ISCC (CNRS) et cofondateur du Food 2.0 LAB. Il a publié récemment « La Révolution Food 2.0 en Californie : cuisine, génétique et big data », in L’Alimentation demain, CNRS Editions, 2016.