PostAp est en pause. Avant notre reprise début janvier, nous vous proposons, 2 fois par semaine chaque mardi et jeudi, un conte de Noël à suivre, pour bien finir l’année et mieux en commencer une autre.

Cliquez ici pour lire l’épisode un, “Triste Tropique”

Épisode deux : Tout être humain


« Comment ça va, dehors ?

– Six degrés au-dessus de zéro. Ça tient. »

Le gardien, bien frêle pour une telle occupation jugea Jonathan, progressait lentement dans le couloir silencieux de la prison de Champigny-sur-Oise. Faite des détritus que nous renvoyait l’Inde par tankers, celle-ci avait été bâtie tout exprès pour l’épuration des individus qui avaient mené le monde au bord de l’extinction. Il faut dire que les établissements pénitentiaires se faisaient rares. D’ailleurs, l’industrie du bâtiment avait été la grande gagnante des dernières années : de nombreux hôtels avaient été transformés en établissements de réinsertion et les hôpitaux, trop rares pour servir dignement leur fonction, transférés vers les prisons (qui avaient poussé comme des champignons jusqu’au Grand Basculement), puis transformés en services psychiatriques de haute sécurité et destinés aux criminels les plus endurcis. Les universités, aux halls plantés d’arbres, étaient désormais peuplée d’enfants qui, après leur demie-journée de cours, y apprenaient les arts, la cosmologie, le droit, l’économie, l’histoire politique et le jardinage.

Mais des choses plus étonnantes encore s’étaient produites : les palais de justice rendaient la justice, les postiers se mouvaient à vélo, les mairies s’étaient déplacées dans les théâtres, et les théâtres dans les mairies. Les séances de cinéma se faisaient en extérieur, comme les concerts, les expositions, les ballets. Les opéras s’étaient convertis en musée et les galeries en salle de repos où l’on pouvait faire une sieste quand le besoin s’en faisait sentir. Il faut dire l’on ne chômait pas, en ces temps. Rétablir la Terre en ses droits coûtait bien des calories.

Dans l’entrée presque vide, Jonathan reconnut un ancien confrère, assis sur un banc, la tête baissée. Une jeune femme à ses côtés tentait de le réconforter, lui murmurant à l’oreille qu’il pourrait à nouveau se rendre utile ; que certes le monde n’avait que faire d’un philosophe auto-proclamé qui avouait de lui-même ne rien comprendre au monde, et rejeter les jours tels qu’ils étaient mais, qu’avec un peu de travail, de Spinoza, et d’exercices du Docteur Kawashima, il pouvait refaire fonctionner ses neurones. Jonathan le salua d’un signe de la main, mais l’auteur de Pourquoi je vomis le monde ne le vit pas.

« Mais qu’est-ce qui se passe ?

– Comment ça ?

– Où m’emmenez-vous ? Qu’est-ce qui se passe ?

– On va faire une balade. Tu as besoin de prendre l’air. Suis-moi. »

Le maton passa sous le comptoir et en tira une besace kaki, de laquelle il sortit un Thermos de café chaud. Il le secoua, comme pour témoigner qu’il était bien réel. C’est du moins ce que crut un instant Jonathan, avant de se raviser en se disant qu’il s’était agi, plus vraisemblablement, de jauger s’il était suffisamment rempli.

« Viens. »

Le garçon poussa la double-porte de bois, s’avança. Le détenu fit son premier pas à l’extérieur depuis de longs mois.

Il ne comprit pas tout de suite d’où venait la lumière. Il faisait nuit, bien sûr, et, ainsi qu’il l’avait entendu dire, l’éclairage public n’était assuré que par quelques serres circulaires abritant des colonies de vers luisants disposées ça et là, pourtant il parvenait à distinguer les formes, les gens, l’humeur générale. Ses yeux avaient largement eu le temps de s’habituer à l’obscurité pendant sa captivité, lui donnant ce soir-là un net avantage sur ses contemporains.

La lune était grosse, presque pleine. Comprenant que c’est elle qui drapait les alentours d’une tombée cristalline, il redressa la tête. Puis cilla, ne pouvant comprendre ce qu’il voyait.

Au-dessus de lui, ce n’était pas deux, pas trois, pas cinq, mais des dizaines et des dizaines d’étoiles qui toutes scintillaient d’éclats divers. Il lui fallut fermer puis rouvrir les yeux à plusieurs reprises. C’était sombre et pourtant, aveuglant. À gauche de notre satellite, Betelgeuse, désormais une super-nova, brûlait comme un phare froid en dardant ses derniers rayons. Plus bas, à l’opposé, Rigel renvoyait une lueur bleutée, colossale. Entre les deux, constituant la ceinture d’Orion, Intaka, Alnilam et Alnitak, attiraient tout autant la vue. Un télescope aurait permis de distinguer, en fond, les nébuleuses qui les accueillaient, mais Sirius, qui marquait le cou de la constellation du Grand Chien, Sirius qui en été longtemps encore se lèverait et se coucherait avec le soleil, Sirius l’étoile binaire, à la compagne invisible depuis la Terre, Sirius qui servit de repère aux Spartiates comme aux Égyptiens, Sirius la flamboyante, drainait immédiatement le regard, avant que celui-ci ne remonte vers Procyon, plus blanche, plus jaune, Procyon si proche que sa lumière ne mettait que onze années à nous parvenir.

Il se tourna légèrement vers la gauche, repéra, sans en connaître les noms, Regulus, Denebola, Alphard et là, à peine au-dessous du Lion, qu’était ce point brunâtre ? C’était Jupiter, l’étoile de bois du continent asiatique, le dieu Marduk à qui les Babyloniens attribuaient la création des cieux et de la terre. Jonathan recula de quelques pas sans s’en rendre compte et renversa la tête à presque quatre-vingt-dix degrés.

Épandue sur la nuit, la traversant de part en part, la Voie lactée, dont certains astres étaient presque aussi âgés que l’univers lui-même, notre galaxie, la nôtre, à 600 kilomètres par seconde projetée dans l’espace, déployait son cœur orange et bleuté, vivant, c’était évident, battant, présent, lumineux, sage comme un dieu unique, solitaire, sans comparse, sans ennemis, sans autres curiosité que ses voisines lointaines et séparées, encombrées comme elle de nuages arrondis, de traînées éclatantes, de clartés d’un violet pâle. Elle était froide, et chaude, peuplée de nos songes, mère de nos mythes. Elle était l’enfant de notre génie, car baptisée de nos soins seuls, à ce que l’on sache, ainsi nommée d’après le lait maternel d’Héra, protectrice des femmes et gardienne des mariages, que vénéraient déjà Samos et l’Argolide à l’ère de l’écriture, des Jeux Olympiques et de Syracuse. La Voie lactée —rivière céleste pour les uns, fleuve de lumière pour les autres.

Bref, la nuit. La nuit qui nous avait tant manqué, au tournant du XX° siècle, la nuit que l’on avait voulu faire disparaître, effacer, nier, la nuit qui nous faisait penser, vibrer, prendre de nos créations la juste mesure, de nos enfants l’envergure des destins, multiples, ouverts, rayonnants, possibles ; la nuit que consacrait la Nouvelle Déclaration des Droits Humains, proclamée à Bombay en janvier 2042 par l’Assemblée Plénipotentiaire, et qui proclamait, en guise de premier article :

« Tout être humain a le droit, imprescriptible et irrévocable, de pouvoir la nuit contempler les étoiles dans toute leur splendeur. »

Jonathan vit bien des choses, cette nuit-là, en traversant l’avenue Antonin Artaud, devenue cultivable vers 2033, peu après la décennie de sécheresse qui avaient transformé le vin de Bordeaux en piquette et les Salers en vaches maigres.

Le long son trajet vers la Grande Halle, dans laquelle il pourrait enfin se restaurer, poussaient des avocatiers, des bananiers, des plaqueminiers et des lianes à kiwis, génétiquement modifiées pour sous nos latitudes prospérer.

Et se baladaient des chats noirs et blancs, des souris blanches et grises, des cafards et des araignées pour les traquer (la multiplication des blattes, comme celles des moustiques, avait fait des arthropodes les auxiliaires les plus efficaces de notre espèce), des daims qu’on avait mis là parce que c’était joli et des rats-taupiers parce que c’était utile, des veaux que l’on ne mangeait plus et des lapins que l’on mangeait encore.

Et déambulaient des hommes, des femmes, des entre-les-deux, des moins que tout, des plus que rien, des vieux qui pelaient des oranges pour leurs petits-enfants, des jeunes gens qui parlaient de leurs envies, de leurs espoirs, de leurs projets à dix, vingt, trente ans. 

Et se garaient des voitures en bois et à hydrogène, à vitesse limitée. Et se rangeait un bus à eau, pour les plus pressés.

Il vit encore des conteurs, des tailleurs de pierre exerçant sous la canopée, des boutiques de vêtement fabriqués, des décennies plus tôt, par des enfants, et que l’on n’avait toujours pas fini d’écouler. Des plantons souriants dans leurs baraque de toile fluorescente. Des échoppes de psilocybes, de marijuana gardoise et de whisky de Clermont-Ferrand, des stands de réalité virtuelle où l’on pouvait visiter le palais de l’Inca comme la place Vendôme avant, pendant et après les émeutes de 2022, des crieurs publics vendant aussi bien Le Monde du jour que la dernière réédition d’Indignez-vous, une bibliothèque, ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, où l’on pouvait également jouer aux toutes dernières créations de CD Projekt Red ou de Za/Um, des bustes de plastique recyclé, à intervalles réguliers sur son parcours, d’Usul, de Julia Cagé, de Blanche Gardin, de Craig Marin, mais aussi de Laura Roslin, d’Éowyn ou de Rorschach.

Et partout bien sûr, de tout cela les odeurs mêlées, et les vacarmes rieurs émanant des manèges, du labyrinthe de glace et de la maison hantée, les prières susurrées des croyants, les cantiques déclamés par une curée, quelques notes de oud, envolées d’on ne savait où, et les murmures apaisés des enfants qui avaient leurs propres secrets à se raconter, où il était question d’Énée, de licornes et de ne jamais grandir.

Son escorte lui demanda :

“Alors, ça t’inspire quoi ?

– Ben, j’ai un peu froid”, répondit Jonathan.

À SUIVRE…

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