PostAp est en pause. Avant notre reprise la semaine prochaine, nous vous proposons un conte de Noël à suivre, pour bien finir l’année et mieux en commencer une autre. Dernier épisode !

Cliquez ici pour lire l’épisode un, “Triste Tropique”

Épisode quatre : Rangé des voitures


« Alors, qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? »

La nouvelle, la surprise dont tout le monde était complice, avait été le clou dîner. Trois jours plus tôt, le symbiote local avait décidé, sur la recommandation du conseil artificiel, de décréter l’amnistie générale des derniers fautifs non encore jugés ou condamnés depuis moins d’un an. 

Il en allait ainsi de toutes les épurations. Beaucoup de violence, voire de sang, au début, puis la justice, sévère, et enfin le besoin d’oubli et de reconstruire une vie apaisée. N’était-ce pas à cela, après tout, à reconstruire une vie apaisée, que servait le droit ?

Une seconde chance. Il n’y en aurait pas de troisième, tout le monde le savait et Jonathan mieux que personne. L’oubli, le pardon, n’excluaient pas la vigilance. Le monde entier, peut-être, espérait même qu’il rechute pour définitivement le condamner.

Une seconde chance. Tant d’options… Séjourner en paix, loin des colères, dans les cités tropicales d’Amérique du Sud. Le mode de vie inca dans la cordillère des Andes. La reconversion dans l’ingénierie biomimétique en Patagonie. La tentation du business, dans les coopératives d’extraction d’huiles essentielles haïtiennes. La reconstruction américaine. La reforestation canadienne. Les acropoles boisées du Groenland. La médiation à l’islandaise. Les champs éoliens de la mer du Nord. La vie parisienne, ses chocolats chauds en terrasse place Dauphine, ses balades à vélo, ses promenades dans les forêts d’Olympiades, de Bonvoisin ou de Saint-Denis. Les soirées dublinoises, londoniennes, catalanes ou lisboètes, la vie culturelle slave, intense qui, de Stettin à Trieste, réveillait le monde d’une avant-garde lunaire et insouciante, soufflant son vent surréaliste et aventureux jusqu’à Saint-Petersbourg et Moscou, dont la richesse accumulée depuis l’ouverture du passage du Nord, et l’amour de la liberté si chèrement conquise, cette liberté qui servait si bien la vigueur collective, faisaient battre toute l’économie vibrionnante du Kamtchatka.

Ou soumettre son corps aux mutations génétiques chinoises, pour s’adapter à la vie dans les colonies spatiales dont le développement serait le grand défi du siècle prochain. Ou encore, le tour d’Afrique, le plus grand des continents spirituels, la plus belle et heureuse des terres à visiter, d’un bout à l’autre, des zones désertées autour du lac d’eau douce qui avait remplacé la Méditerranée, eau pure et minérale jaillissant des profondeurs de la Terre, abreuvant les peuples de fraîcheur et de joie, en lieu et place de la fosse commune que l’on avait fini par mettre à jour, après l’assèchement total, la mort d’une mer sous l’étouffante pollution, ce cimetière cauchemardesque dont la découverte avait tant heurté les consciences que l’idée même de frontière avait à jamais, espéraient-ils tous et toutes, changé de sens. 

Ou peut-être se destinerait-il à la politique et au droit, aspirerait-il à rejoindre l’Assemblée Plénipotentaire au Cap. À moins de préférer un long pèlerinage dans les zones mortes, l’Australie ou le Kazakhstan, les villes troglodytes indiennes, les complexes souterrains de la péninsule arabique. Ou profiterait-il, simplement, des rues calmes et de la dolce vita, banale et lointaine de l’Extrême-Orient, de sa cuisine inimitable ? Des jours sans bruit, vastes et lents comme la nuit, comme l’horizon sur lequel s’ouvraient les milliers d’îles artificielles de l’Océan Pacifique, fondées par les réfugiés climatiques d’ici et d’ailleurs, expérimentant, de l’hyper-technologie la plus délirante à la frugalité la plus sage, tous les modes de vie possibles et imaginables ?

L’Esprit choisit de l’abandonner à sa rêverie, de ne pas le bousculer, durant le trajet qui les menait à la Banque Locale. 

L’établissement était sombre, éclairé à la bougie. À près de trois heures du matin, qui plus est la nuit de Noël, et comme tous les autres établissements publics ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il fonctionnait en effectif réduit. Penchés sur leurs registre ignifugés —la finance était le seul secteur d’activité à qui était interdit l’usage d’ordinateurs dont la complexité dépassait celle de la calculatrice— seul un homme et une femme assuraient la permanence. Cette dernière releva la tête et les salua, leur faisant signe d’approcher.

Jonathan la trouva charmante et, réflexe ancien, lui sourit avec assurance.

« Bonjour Messieurs, que puis-je faire pour vous ?
– Bonjour. Ce Monsieur est l’un des collaborateurs de l’écocide qui a, par pur égoïsme, failli éradiquer la totalité de l’humanité de la surface du globe.
– Oui ?
– Comme vous le savez, la loi amnistiant ces psychopathes est entrée en vigueur le vingt et un décembre, et il est ici pour retirer son pécule.
– Je vois. »

L’Esprit lui tendit la carte d’identité de Jonathan. La banquière vérifia son nom, son visage, sa date de naissance, puis rendit le document à son réel propriétaire.

« Très bien, je vois. Alors, vous avez plusieurs solutions. Tant que vous serez citoyen français, vous aurez bien entendu droit au salaire d’existence, soit un crédit de cent cinquante mille calories mensuelles. Si vous désirez vous établir à Champigny, le Symbiote vous fait don de quarante acres et d’une mule pour entamer votre reconversion. Vous pouvez y renoncer si vous préférez l’octroi d’un passeport permanent pour trois destinations de votre choix, comme tout citoyen optant pour le nomadisme, ou l’expatriation. Vous pouvez bien entendu, également, donner cinq années de votre vie au service public. Que savez-vous faire ?
– Euh… Pas grand chose.
– C’est-à-dire ?
– Je sais parler en public. Diriger des équipes. Commenter l’actualité. Euh… Donner mon avis sur tout…
– Surtout sur les sujets qu’il ne maîtrise pas, ajouta l’Esprit de Noël, très sérieusement.
– Voilà, c’est ça.
– Ah, oui. Peut-être serez-vous intéressé par nos offres de formation, alors… Qu’est-ce que je pourrais vous proposer ? »

Elle ouvrit un tiroir et en sortit un épais classeur de bien cinq cents pages.

« Euh… », reprit Jonathan.
« Oui ?
– Je suis obligé de décider ça maintenant ? »

La banquière pouffa.

« Ah, non, bien sûr, bien sûr que non. Vous avez jusqu’au trente janvier. Prenez rendez-vous à ce numéro et revenez me voir quand vous serez décidé.
– Merci.
– Je vous conseille de faire créditer votre I.A. personnelle au greffe du juge de paix aussi vite que possible ; en attendant, je vous remets cinq mille calories en espèce », commenta-t-elle en sortant une vingtaine de coupures à l’effigie de l’abbé Sieyès, d’Olympe de Gouges, de Lamartine, de Barbara, de Jean Lorrain et de George Sand.

« Oui, alors justement…
– Oui ?
– Je… J’étais… Euh… En prison, ces derniers temps… J’ai suivi d’un peu loin… enfin, je ne comprends pas grand chose à cette histoire de calories comme monnaie. Ce sont des bons de rationnement ? »

À nouveau, la fonctionnaire pouffa.

« Mais non, Monsieur. Vous pouvez vous acheter ce que vous voulez, avec ça. C’est simplement que la monnaie doit bien être indexée sur quelque chose, et sur quelque chose de rare. Et ce qui est rare aujourd’hui, c’est l’énergie. 
– L’énergie…
– Oui, la capacité de transformation, quoi. Prenez ce dépliant, il vous expliquera tout.
– Merci.
– Ce sera tout ?
– Euh… Je crois ? », demanda Jonathan en interrogeant son escorte du regard.

L’Esprit de Noël, satisfait, tapota sur le comptoir.

« Oui, c’est bon. Je vous remercie. On va vous laisser.
– Très bien, merci. Joyeuses fêtes !
– Joyeuses fêtes, Madame.
– Joyeuses fêtes, Madame. Et bonne journée. Enfin, bonne nuit. Enfin, vous m’avez compris.
– Bonne fin de journée, Messieurs. Je vous souhaite de faire des rêves qui ouvrent l’esprit. Si c’est le cas, n’oubliez pas de les noter au réveil !
– Je m’en souviendrai. À bientôt, euh, alors.
– À bientôt », conclut-elle d’un sourire en leur désignant la sortie.

Une fois dehors, la fatigue s’abattit tout à coup sur l’amnistié. 

« Attends », dit-il en s’asseyant sur le banc de merisier devant la banque. Face à lui, la grand’rue se vidait lentement. Aux abords du parc arboricole, deux jeunes gens se livraient une partie d’échecs en cadence, une bouteille de crémant reposant entre les pendules. Plus loin, un couple, se serrant par la taille, de dos, semblait rentrer à la maison. Jonathan respira, puis poussa un long soupir. Son regard se perdit une bonne dizaine de seconde sur une fourmilière à dôme, de bien quarante centimètres de haut, et les ouvrières qui les parcouraient en tous sens. Les miettes avaient été nombreuses, ce soir-là. Ici aussi, ce serait soir de fête.

Son compagnon prit place à ses côtés, lui tendit le thermos de café, presque vide, mais il fit « Non », de la tête. L’Esprit de Noël le posa par terre, sortit de sa poche un couteau et une branche de pain sylvestre, qu’il entreprit de tailler en forme de corolle d’epimedium. Stylisée, évidemment. 

Jonathan se massa un instant le front, puis les tempes. Quelques souvenirs d’infamie dansèrent un instant dans son crâne, comme autant de scènes de Kabuki. Les tombes des collabos morts avant l’épuration, aux épitaphes remplacées par la simple mention « Ci-Gît une belle ordure », le chagrin qu’il n’avait pu s’empêcher d’éprouver, place de la Concorde, quand on avait inauguré la statue remplaçant l’Obélisque, rendue aux Égyptiens, et qui représentait Greta Thunberg terrassant Laurent Alexandre, dans une posture rappelant Saint-George face au dragon, tel qu’il était représenté à Fairmount Park, son incompréhension face à son titre, gravé en lettres d’or sur le socle, C’est de l’humour ! (Car c’est seul l’humour sauve). Et son premier repas à la prison de Champigny-sur-Oise, une lourde bouillie de rutabaga aux racines, qu’il avait prise et prenait encore pour une punition, ignorant que le procureur, ses juges et son jury s’étaient, comme presque tous leurs compatriotes, nourris du même repas ce soir-là, et tant d’autres soirs.

Il demanda :

« Est-ce que je vais récupérer mes droits ?
– Tes droits ?
– Mes droits civiques, je veux dire.
– Bien sûr ! Tu pourras voter pour le symbiote local et national, les reprogrammations quinquennales du conseil d’intelligence artificielle, les référendums d’initiative citoyenne, et l’Assemblée plénipotentiaire mondiale, comme tout le monde. »

Jonathan agita la main dans l’air. Il s’en contre-fichait, finalement. Il ne comprenait pas grand chose à ces nouvelles institutions -surtout ce symbiote. Parce qu’on avait décrété qu’une institution devait, pour plus de justice, sans perdre en efficacité, être à la fois morte et vivante, ce conseil obscur divisé en cinq conventions, représentant les morts, les vivants, les vivants à venir, les animaux et le végétal avait désormais toute autorité sur les entités locales et ultra-locales qui seule avaient le droit de gérer la vie des citoyens —l’Assemblée plénipotentiaire gérant les relations entre elles et le cyberespace.

La politique, ça n’était plus pour lui. Que deviendrait-il ?

« Qu’est-ce que je vais devenir ?
– Ah, ça… Je ne sais pas. L’éducation, la production d’eau… On a trop pompé et il y a plein d’hydrogène, là-haut… La reforestation… La solarisation… Ce n’est pas le boulot qui manque, ici…
– Mais je ne sais pas faire tout ça…
– Ça s’apprend, hein, tu sais. Et puis, franchement, ce n’est pas si compliqué.
– À quoi va ressembler ma vie ?
– Je ne sais pas…
– À quoi va ressembler mon futur ?
– J’en sais rien.
– C’est affreux… 
– Quoi ?
– De… De ne pas savoir.
– Ah. Oh… Tu sais, il paraît que ça rendait les gens fous, en 2020 ou genre, de ne pas savoir de quoi l’avenir serait fait. Comme si on l’avait jamais su. Comme si on pouvait le savoir. En fait, moi j’aime bien. Avoir plein de possibilités… Choisir… Et changer de vie si l’on veut… Je ne sais pas, j’ai l’impression qu’on est fait pour ça, en vrai. La stabilité, ça ne nous réussit pas trop… On finit toujours par se créer des histoires, pour se remplir… On grossit… On s’engueule… On se sépare… La colère…
– Tu as raison… Peut-être. »

Ils passèrent encore un moment là, en silence. L’Esprit de Noël avait consigne de veiller sur Jonathan jusqu’à ce que celui-ci s’endorme, quelque part au chaud, et uniquement après lui avoir redonné un peu d’espoir. Il n’était pas sûr que sa mission était accomplie.

« Je vais dormir où, cette nuit ?
– Eh bien… Demain, tu pourras te trouver un logement. Ce soir j’avoue, ce sera dur. Il y a bien les abris souterrains dont on ne s’est finalement jamais servi mais bon, je ne te le cache pas, l’autre jour on a voulu y faire la fête avec des copains, et en fait on n’est pas resté une heure, tellement ça pue.
– Alors ? Je vais crever de froid, si je dors dehors !
– Ah ah, non, t’inquiète pas, personne ne dort dehors, ça va pas, la tête ? Comment on pourrait laisser des humains dormir dehors, en hiver ? Tu crois que le Symbiote laisserait passer un truc pareil ?
– À mon époque, ça se faisait…
– Oui, j’ai entendu ça… Mais j’y crois pas. Non, non. Je ne vois pas comment ça aurait été possible, même à l’époque. Ne fais pas attention aux rumeurs. On a tendance à noircir certaines choses, et à en embellir d’autres. Croise les informations, partout, toujours, tout le temps. C’est le B.A.-BA. On l’apprend aux gosses de cinq ans.
– Enfin, je vais dormir où ?
– Où tu voudras, où tu pourras. En cellule, je pense. Mais à ton réveil, la porte sera ouverte. Tu n’auras qu’à sortir. Voyons, il est… quatre heures. Tu devrais te réveiller avec le soleil au zénith. Tu verras plus clair.
– Je verrai plus clair.
– Oui, tu verras clair. »

Un souffle de vent passa, leur caressant la joue. Quelques nuages grisâtres estompèrent la clarté lunaire.

De quoi l’avenir serait-il fait ?

C’était la seule question, au fond : de quoi l’avenir serait-il fait ?

Autant que nous étions, consciemment ou non, volontairement ou non, ensemble et séparés, contradictoires, peuplés d’innombrables mensonges, croyances, fois, sexualités, espoirs, désespoirs, passions, envies, projets, regrets, nostalgies, désirs, sagesses, illusions, prétextes, et points aveugles ; d’ignorance et de savoir, de mépris et de tendresses, de jalousies et de compassions, de frères et de sœurs, jusque dans la faune et la flore : de tout cela, et malgré les obstacles, autant que grâce à eux, qu’allions-nous façonner ?

FIN

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