PostAp est en pause. Avant notre reprise, nous vous proposons, 2 fois par semaine chaque mardi et jeudi, un conte de Noël à suivre, pour bien finir l’année et mieux en commencer une autre.

Cliquez ici pour lire l’épisode un, “Triste Tropique”

Épisode trois : Une saison assaisonnée


« Ah ben oui, mince, tu dois avoir un peu froid », concéda son compagnon, en réalisant qu’il n’était vêtu que d’un pantalon gris, d’une chemise blanche, et d’une paire de pantoufles.

« Désolé, hein, j’ai pas toujours la tête à… Tiens, prends du café déjà. C’est du bon, c’est du breton.

– Merci », répondit Jonathan, en s’abritant sous l’auvent d’un écrivain public qui, près de son brasero, proposait de rédiger vos cartes de vœux pour 5 joules pièce.
« Ne t’inquiète pas, on est presque arrivé, et il fera bon là-bas. »

Jonathan but une première gorgée de café, joyeusement amer.

« Bon alors… Tu t’appelles comment, au fait ? », demanda-t-il.
« Moi ? Oh, ça n’a pas d’importance.
– Ben, un peu quand même.
– Je veux dire, on ne se reverra probablement pas.
– Si tu le dis… Comment tu t’appelles ?
– Écoute, on n’a qu’à dire que je suis l’esprit de Noël, d’accord ? »

Jonathan haussa les sourcils, mais ne répondit pas. Il avait entendu et vu des choses plus stupides et étonnantes ces derniers temps.

« OK. Ça marche. Et tu m’emmènes où, l’esprit ?
– Tu dois avoir faim, non ?
– Là, avec le café, ça va… Mais… Oui. Oui.
– Eh bien, on va réveillonner. Viens. C’est au bout de la rue, là-bas. On te trouvera peut-être un manteau sur la route.
– Mais je n’ai pas d’argent.
– Je sais, mais je vais t’avancer. Tu pourras me rembourser plus tard.
– Euh, c’est pas sûr non.
– Tu pourras me rembourser plus tard », répéta l’esprit, en franchissant les trois marches de chêne qui menaient à la halle sèche.

Les halles sèches avaient fleuri en France dès 2024, après leur expérimentation à succès en Australie l’année d’avant, et avant même l’interdiction progressive des climatiseurs. Inspirées des termitières, mais également équipées d’extracteurs d’humidité, elles pouvaient accueillir en plein été jusqu’à 120 personnes allongées au sol simultanément pour se rafraîchir. Mais ce soir-là, elle était surtout peuplée du boucan chaleureux d’individus réunis pour un authentique réveillon.

C’était bon de fêter, ensemble, la famille, le prochain retour des longs jours, le bonheur d’être ensemble, à l’endroit même où, en été, toutes les deux heures, il fallait se relayer pour avoir le privilège de se reposer deux heures d’affilée, pour souffrir un peu moins de la chaleur et reprendre des forces, incapable ou presque de se parler mais, à nouveau, à même de transpirer.

L’esprit désigna la porte gravée de runes elfiques :

« Après toi ».

Et Jonathan obtempéra.

Il y avait une scène, au fond, sur laquelle se distinguaient encore une batterie, un trombone, un clavier, et le bonnet de Noël laissé sur son micro par le chanteur. Des guirlandes multicolores décoraient par centaines le mur du fond : leur fabrication était tombée en désuétude, bien sûr, mais le stock accumulé des décennies durant avaient toujours de quoi trouver usage.

La quasi-totalité de la halle était occupée par la table de banquet et, autour d’elle, par les dizaines de personnes qui s’apprêtaient à attaquer l’entrée. Exactement au centre, de part et d’autres, deux places vides semblaient les attendre.

Jonathan les désigna :

« C’est la place du pauvre ? »
L’esprit de Noël hocha la tête.
« Tu crois si bien dire ?
– Euh…
– Allez, assieds-toi, va », ajouta-t-il, et ils prirent place au beau milieu des convives, qui les accueillirent les uns avec un grand sourire, les autres avec plus curiosité ou de circonspection, mais tous signalant, plus ou moins, que les corbeilles de pain, les carafes de vin, le tas de serviette et les pots d’eau, étaient faits pour se servir.

En bout de table, la maire de la ville se leva, à la main un verre en terre cuite empli d’eau de mer désalinisée.

« Merci à tous et toutes d’être ici, ce soir, pour célébrer ensemble, que ce soit la naissance de Dieu, l’Édification, ou tout simplement le retour des beaux jours. Cette année encore, et comme pour, je l’espère, les siècles et les siècles, ce repas est dédié à nos aînés, disparus pendant l’hécatombe caniculaire des années 30, dont le départ effondra chacun et chacune d’entre nous, tout en nous permettant de nous relever, maintenant que nous avons le champ libre pour que l’humanité, et la démocratie, que nous sommes passés si près de perdre à jamais, retrouve la vie, l’expérimentation ; bref, le mouvement perpétuel qui seul doit la caractériser. »

Elle leva son verre.

« À la liberté, l’égalité, la fraternité…
– Et la sororité, reprit en chœur l’assemblée, selon l’usage, levant à leur tour leurs verres.
– À l’autonomie, aux communs, à la dignité…
– Et aux jours heureux ! », cria la foule en se dressant pour avaler le toast d’un trait, avant d’en renverser les dernières gouttes au sol, puis de jeter les verres, qui se brisèrent dans un éclat collectif et libérateur. Ce soir, on pouvait casser, on pouvait gâcher.

À leur rythme, les uns et les autres allèrent se servir au buffet. Si à Paris cent soixante-six personnes tirées au sort avaient le droit, en ce moment même, de déguster une authentique dinde aux marrons, clonée rien moins qu’à l’université de Maastricht elle-même, le menu de la soirée promettait ici des mets non moins succulents.

Salades de carotte, chou et betterave, huîtres de Knokke-le-Zout, baklavas monégasques, loukoums albertivilariens, potimarrons fourrés à la châtaigne, veloutés de poireau, courge et pomme de terre, gratins d’endives, tartes au citron ou aux poires, tomberaux de clémentine aux pomelos, œufs pochés aux truffes congolaises, macédoines d’algues aux champignons noir, le tout arrosé de champagne anglais (ou gallois pour les amateurs de demi-sec), permettaient une fois par an d’oublier le menu quotidien des habitants du monde, essentiellement fait de gâteaux de méduse, de galettes au blé reconstitué, de terrines de criquets ou, pour les plus aisés, de steaks de mammouths, d’œufs de poissons abyssaux tels la donzelle, la hache d’argent ou le dragon à écailles.

Jonathan mangeait doucement, savourait. Chaque bouchée semblait le ramener en arrière, avant son incarcération, avant l’épuration, sanglante, avant les dictatures, jaunes, puis noires, puis vertes ainsi que l’histoire nommait dorénavant les autoritarismes tour à tour néo-libéral, néo-fasciste puis écologique vers lesquels s’étaient d’abord tournés les peuples d’Europe ; avant la réquisition de son manoir du Périgord et sa reconversion en orphelinat ; avant l’interdiction des télévisions, avant la sortie des réseaux sociaux du domaine marchand, avant l’autodafé des caméras de surveillance biométriques ; avant les émeutes de Ryad, avec la Seconde guerre civile américaine , qui avait divisé les États-Unis en 6 pays allant du plus conservateur au plus hippie, avant l’exode des riches quand ceux-ci, fuyant le Canada, la Nouvelle-Zélande et leurs incendies empoisonnés au plomb, au mercure et à l’arsenic, avaient fini par demander asile aux républiques socialistes populaires unies de Panama, de Guernesey et du Liechenstein, avant la grande révolte européenne ; avant même les greffes d’I.A. quantiques dans les poitrines, avant l’envoi au-dessus du pôle nord du miroir de Musk, avant la campagne mondiale qui avait, partout repeint de blanc les routes et les toits et, même, avant ce qui avait déclenché tout cela, la précaire victoire contre la mort obtenue par la Silicon Valley, le transfert des consciences de ses barons dans des clones à leur image, et les crises de folie des monstres ainsi créés, les débuts du grand désordre et de l’aventure quasiment surhumaine qui avait permis à la Terre de demeurer, pour les mammifères du monde entier, habitable.

Ses propres souvenirs, revenant en masse comme autant de revenants affamés, l’empêchaient de prêter attention aux récits que l’on partageait tout autour de lui.

« Mon père est mort, exécuté par les écologistes, parce qu’il refusait de se convertir au végétarisme…

– Mes parents, ma sœur, mon petit frère, sa femme et son fils de deux ans ont disparu en mer, fuyant la guerre civile européenne, pour tenter de rejoindre la Libye…

– Je n’avais pas 17 ans quand je me suis engagé pour la bataille du Caire… Je n’oublierai jamais notre joie quand nous avons, enfin, renversé la statue de Ben Laden ; on a dansé toute la nuit, place Tahrir…

– Et moi, quand je me suis inscrit dans le comité de décontamination radioactive du 35° méridien… le berceau de l’humanité tout entier vitrifié par la folie d’un seul homme…

– Et la reconstruction de Bombay, quand la tyrannie verte a décidé de la raser, pour la refaire de zéro, c’était pas quelque chose, ça ? »

Assis un peu à l’écart, sur une chaise à l’égard du buffet, seul un homme, au visage creusé par  les rides, se taisait. Lui avait vécu la crise grecque, l’instauration de la surveillance biométrique totale et collective, le départ en croiseur pour les îles Senkaku, l’internement en camp de travail, la rééducation forcée en chantier écologique, les tortures quand la police environnementale avait découvert chez lui un climatiseur et une console de jeux, et avant cela, tout ce qui aurait pu empêcher d’en arriver là, le contre-G8 génois, la première manifestation mondiale de l’histoire, contre la seconde guerre d’Irak, l’assemblée perpétuelle, embryon de l’Assemblée Plénipotentiaire qui aujourd’hui établissait les lois, une trentaine d’individus simultanément, tout au plus, quotidiennement remplacés à mesure de leurs exécutions extra-judiciaires par le comité de sécurité des Nations-Unies qui les traquaient impitoyablement partout sur le globe, tous et toutes interchangeables, pourtant irremplaçables, l’assemblée perpétuelle à laquelle seule, peu à peu, avaient commencé à obéir les citoyens du monde  ; mais aussi, mais aussi les premiers villages anarchistes des années 2000, les communes libres des collapsologues, la ZAD d’Abidjan, le coup d’état brésilien, les révoltes du Chili comme du Liban, la démocratie tunisienne, la Renaissance bouddhiste, l’assemblée constituante européenne, les expérimentations de Portland, les amazones et la guerre du viol, la Deuxième Révolution Sexuelle (on espérait bien qu’il y en aurait d’autres), les fêtes de Tel-Aviv, les nuits australes sur les premières cités lacustres du Pacifique, la nouvelle-Rome, la grande muraille verte du désert de Gobi, devenu forêt tropicale, l’ascenseur spatial, les vacances sur la Lune, le minage des astéroïdes, et les rayons cosmiques sur la porte de Tannhäuser.

Pourtant, il ne pensait à rien de tout cela, ce soir-là. Ses doigts gourds, enfin débarrassés de l’arthrose par la grâce des nanotechnologies, amenaient doucement de son assiette cartonnée à son palais les entremets dont il avait lui-même supervisé la cuisson, tout l’après-midi, auprès des collégiens de Champigny-sur-Oise, et ses yeux pleuraient silencieusement, de fatigue, de soulagement, d’espoir. Ses lèvres, hélas ne savaient plus sourire. On le respectait, mais on ne faisait plus vraiment attention à lui. La solitude était sa seule compagne.

Il allait mourir dans moins d’une semaine. Il avait reçu la veille le formulaire acceptant sa demande d’euthanasie. Avait programmé ce matin même, dans son lit, ses derniers instants, au cœur de la forêt vosgienne qui avait accueilli ses jeux d’enfants. Un quatuor à cordes reprendrait pour lui d’abord “Paranoid Android”, puis “I’ll be your mirror”, avant de laisser la place à un groupe d’afro-beat jouant, une dernière fois, Fela Kuti et sa joyeuse colère. Alors, murmurant pour lui les ultimes paroles du Rocky Horror Picture Show, il profiterait une dernière fois de la chaleur du soleil sur sa joue. Il fermerait ensuite les yeux en pensant très fort à tous ceux qu’il aimait, jusqu’à ce que le mélange de belladone, de tétrodotoxine, d’opium et de DMT ne lui dessine un paradis personnel, invaincu, immuable, inédit et infini.

Son corps ensuite nourrirait, selon sa volonté, un bosquet d’amandiers, d’eucalyptus et de mimosas.

Une jeune femme de retour du buffet faillit trébucher dans son pied et s’exclama :

« Oh, pardon !
– Ce n’est rien, ma chère. »

Il releva la tête. Posa une main sur la sienne, la regarda dans les yeux et dit simplement :

« J’ai connu la joie. »

À SUIVRE