PostAp est en pause. Avant notre reprise début janvier, nous vous proposons, 2 fois par semaine chaque mardi et jeudi, un conte de Noël à suivre, pour bien finir l’année et mieux en commencer une autre.

Épisode 1 : Triste tropique


Dans sa geôle de Champigny-sur-Oise, Jonathan attendait la mort.

Son existence ne connaissait plus ni joie, ni amour, ni amis. Hélas, il ne pouvait se résoudre à mettre fin à ses jours, à mettre fin au jour lui-même. À entrer en pleine conscience dans la nuit la plus solitaire et la plus infinie de toutes les nuits. Il ne croyait pas en Dieu, ne redoutait ni l’enfer, ni les tortures… Il ne craignait d’autres souffrances que celles qui l’attendaient ici-bas.

Il esquissa un vague et amer sourire, en songeant que, si seulement il avait vécu moins sainement, peut-être aurait-il déjà disparu. Peut-être serait-il déjà absent, effacé. Loin, enfin, du Tribunal (on l’appelait ainsi, seulement « le Tribunal », en étant prié de ne pas oublier son « T » majuscule —Majuscule, même, faudrait-il écrire). Il avait eu son lot d’audiences, d’assesseurs, de juges, de greffiers et de témoins. Les témoins, c’était les pires. Ceux qui faisaient le plus mal.

Il n’avait pas prévu cela, pas plus que son avocat qui, certes, savait garder sa composition lors des audiences, mais dont la mine se défaisait à vue d’œil chaque soir, lorsqu’au parloir ils évoquaient la stratégie du lendemain.

Comme il s’y était attendu, ils avaient relativement peu de faits à lui reprocher personnellement. Ce qu’il avait mal anticipé, en revanche, était qu’ils narreraient leurs émotions avec autant de détails. Leur espoir s’amenuisant, jour après jour, à mesure que passaient les semaines, les mois, les années avant le Grand Basculement. Leurs proches décédés, de suicides, d’addictions, de chagrin, de folie voire, plus simplement, de faim, de froid ou de chaud. Leurs tentatives toujours vaines d’inverser le cours des choses et l’insupportable haine qu’ils ne pouvaient s’empêcher d’éprouver en voyant, le soir, à la télévision, la file éperdue, et désormais semblant si dérisoire, de Jonathan et de ses affidés, commenter, juger et disqualifier leur colère, du haut de leurs salaires mirobolants et de leurs situations d’assistés (assistant à ceci, assistant à cela, ainsi se résumaient leurs collègues de travail). Ah qu’ils étaient fringants, ah qu’ils étaient sûrs d’eux, à mesure que les rejoignaient, par cohortes, les foules d’ambitieux et égoïstes plus jeunes mais tout autant désireux de figer le système là où il en était, comme il était, si parfait, si parfait pour eux et leurs piscines à 28°C.

Comme beaucoup de sa génération, Jonathan s’était abreuvé aux philosophies new-age et croyait en la force de l’esprit. Il se résolut donc à décider de mourir, là, tout de suite, maintenant. S’il ne croyait plus en la vie, s’il ne voulait plus se lever, s’animer, penser, ni cauchemarder, sûrement un de ces beaux matins ne se réveillerait-il simplement pas. C’était peu probable, certes, mais que perdait-il à essayer ?

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© Jez Timms / Unsplash

Pourquoi ce soir lui était-il plus pénible que les autres soirs ? 

Parce que cet après-midi même, l’expert psychiatrique avait rejeté l’hypothèse du trouble narcissique.

Nombre de ses co-accusés avaient eu la chance, eux, d’être convaincus de souffrir de narcissisme exacerbé, ce qui leur garantissait une certaine clémence. En effet, l’atmosphère générale voulait qu’il s’agît là d’une pathologie héritée de l’évolution, qui avait donc eu, et aurait peut-être à l’avenir encore quelque utilité —pourvu qu’elle soit contenue, c’est-à-dire donc ridiculisée, et punie à la juste mesure des peines qu’elle ne manquait jamais de provoquer. Surtout, une telle déviation psychique ne pouvait se former qu’avant l’âge adulte. Dès lors, était-il juste de considérer l’individu qui en souffrait comme pleinement responsable de ses actes, lui qui ignorait tout de la confiance en soi, de la gratitude d’être en vie et de l’amour désintéressé  ?

Aux narcissiques pathologiques, on donnait une chance d’être réintégrés et de vivre… en sursis à perpétuité : à la première erreur, la sentence impitoyable s’exercerait : passer le reste de leur vie à l’isolement, dans une cellule aux murs réfléchissants, plafond et sol compris.

Mais lui, non. Il devait accorder au Docteur Leroux d’avoir vu juste sur ce point. Oui, il avait soupesé chaque aspect de sa décision, avant de s’engager, par simple goût du lucre, dans la voie rapide, facile et séduisante qui consistait à défendre l’esprit du temps.

« Quelque soit le verdict, vous pourrez faire appel », lui rappelait souvent Maître Falot, alors qu’il s’appesantissait dans ses regrets.

Oui, on pouvait toujours faire appel. Mais alors, qui devrait trancher ? Des maçons, des plombiers, des télémarketeurs, des pigistes… Toute la plèbe qui prétendait désormais détenir le pouvoir et même, ceux qu’ils détestaient le plus, des commerçants !

Lui n’avait jamais fait commerce de rien, de rien qui lui appartînt en propre. Recracher chaque soir ses préjugés, ses biais et ses stéréotypes —et un peu de veulerie avec ça, je vous l’offre, cadeau de la maison— n’était-ce pas cela, le rôle d’un intellectuel ?

Oh, il ne savait plus. Ses certitudes se bousculaient, trop nombreuses pour sa tête qu’accablaient la honte et l’apitoiement ; ses pensées vacillaient comme les flammes des bougies qui, seules, éclairaient le Tribunal déserté par les journalistes au fil des procès et que ne peuplait, plus ou presque, que le public.

Mais à tout cela, il avait eu le temps de se préparer. Pourquoi diable ce soir était-il plus dur encore que les autres soirs ?

Ah ben oui, songea-t-il soudain, quand retentit la cloche au loin, c’est Noël.

Noël… C’était chaque année le seul jour parfait de l’hiver. Le dîner en famille, les cadeaux, puis la longue soirée où chacun pouvait s’adonner à sa passion : surfer sur Internet, regarder la télévision, appeler ses parents, discuter sur WhatsApp, ou simplement débarrasser, pour la bonne.

L’écho du timbre s’effaça dans la nuit. Le silence s’installa de nouveau. Il serait bref, avant que jaillisse la seconde volée. Il lui faudrait alors être attentif, et compter attentivement les coups, pour connaître l’heure. Car depuis le Basculement, les heures étaient largement devenues symboliques et leur durée, variable. Sauf deux d’entre elles : le soir de Noël, à minuit, il était minuit.

Le soir de Noël, et celui de la Saint-Sylvestre qui cette année encore s’annonçait rocambolesque.

« ON A RÉUSSI ! »

Tel était le cri qui, depuis trois ou quatre ans —selon que l’on comptait ses premières occurrences ou sa reprise à pleins poumons par tous les passants et les fêtards et les solitaires criant depuis leurs fenêtres— gonflait, s’amplifiait, roulait dans les rues et serpentait au sein des impasses.

« ON A RÉUSSI ! »

En 2 050 après Jésus Christ, an 6 030 du nouveau calendrier, la nouvelle, validée, vérifiée, recoupée, était tombée : le réchauffement climatique avait bel et bien été contenu à deux degrés.

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© Gaelle Marcel / Unsplash

Il avait fallu s’y mettre tous ensemble. La fresque de Frankie qui en témoignait, d’abord peinte sur le périphérique parisien, aujourd’hui trônant à l’Assemblée Nationale (celle-ci en forme de cercle et non plus d’hémicycle), ne représentait-elle pas, pêle-mêle, écologistes, techniciens, intelligences artificielles, vieillards, enfants, riches, pauvres, Gilets Jaunes, Black Blocs, Cagoulards, cadres, précaires, paysans, ouvriers, philosophes, scientifiques, psychanalystes, neurologues, journalistes, lecteurs, activistes, pacifistes, militaires, policiers, brigands, avocats, économistes, sociologues, stagiaires, sans-abris, patrons, routiers, cheminots, coiffeurs, restaurateurs, musiciens, écrivains, boulangers, employés de banque, administratifs, médecins, infirmières, internes, détectives, ingénieurs, kiosquiers, balayeurs, militants, abstentionnistes et anonymes, hommes, femmes et autres, partant comme à l’assaut d’un soleil en aube, gigantesque et glorieux, d’un jaune poussin vif et sublime, tel le Dieu qu’adoraient nos lointains ancêtres ?

Cette œuvre (dont il était courant d’ignorer le titre original, Et le lendemain… Ça recommence !), tout comme ce cri, « ON A RÉUSSI ! », célébrait le triomphe de l’humanité ; non, plutôt l’humanité elle-même, qui s’était sortie du défi primal, la stricte survie face à la nature, sans fourrure ni griffes ni venin, l’humanité aux gestations si longues et au mode d’appariement si complexe, qui avait su perdurer et perdurer encore, par la seule force de sa malédiction, sa souffrance et son seul atout, la conscience.

« ON VA RÉUSSIR ! » Le mot d’ordre s’était imposé près de cinq ans plus tôt. Les fêtes de fin d’année, alors, tutoyaient l’hystérie, les pleurs de soulagement, d’amitié, d’ivresse, d’incrédulité, les poings serrés de la détermination, les mains ouvertes de la confiance, les effusions, la rage, la colère, devant tous les efforts qu’il avait fallu déployer, les mensonges, les manipulations, et la beauté, l’art qui avait envahi les villes, les campagnes, le tout bercé par les milliers de bals populaires qui avaient éclos, dans le froid (là où il vivait du moins, au nord du cinquantième parallèle), animés d’amoureux portant vestons, cardigans, manteaux, écharpes, gants et chapeaux

Pour Jonathan, c’était l’horreur. Oh, il n’était pas contre l’idée de se réjouir avec ses contemporains de la fin d’une telle épreuve mais toute certitude, toute habitude perdue, que lui restait-il, alors ? Même le regard de fierté que portaient autrefois ses enfants sur leur père s’était éteint.

DONG !

Ça y est, ça reprend.

DONG !

Deux.

DONG !

Trois.

DONG !

Quatre —c’est Noël, je le sens.

DONG !

Noël. Ses champignons à la crème, ses salades de carotte, ses toasts au miel.

DONG !

Noël et… Peut-être…

DONG !

Peut-être son dernier Noël libre …

DONG !

Car il était encore libre, comparativement à ce qui l’attendait…

DONG !

Et qui lui semblait pire que la mort.

DONG !

La mort est une fin, et ce qui l’attendait sur son chemin, un début.

DONG !

Dire qu’en janvier, ses propres enfants, son sang, allaient témoigner…

DONG !

Mon Dieu, au secours !

 À nouveau, le silence et la nuit.

Assis par terre sur la pierre froide, Jonathan essuya machinalement ses joues. Dans la pâle lumière de la lune, il observa ses doigts, qui brillaient. Il ne comprit pas tout de suite pourquoi, les repassa sur ses joues et contempla avec incrédulité les larmes ainsi recueillies.

Il avait connu cela autrefois. Ça pouvait, lui semblait-il, s’il se souvenait correctement, faire du bien de pleurer.

Il se laissa sombrer et finalement sanglota tout son soul, recourbé sur lui-même, le front posé sur le sol. Effectivement, c’était la solution. Quand on pleurait, on ne pensait plus. On implorait, éventuellement : quelques mots surgis de la douleur s’échappaient de nos lèvres mais, au moins, on ne pensait pas. C’était mieux que l’alcool, puisque penser n’importe comment, c’est encore et toujours penser.

Il s’interrompit soudainement. Ouvrit les yeux dans une expression hébétée.

Toujours arc-bouté sur le granit, les bras croisés autour de ses épaules, il se sentait comme figé. La douleur s’était absentée, pour laisser place doute et à l’incompréhension.

Il venait d’entendre un bruit. Quelqu’un qui cognait.

Il tourna la tête. La porte d’acier grise, d’un mètre sur deux, le toisait comme elle le faisait chaque instant depuis que, pour la première fois, voilà plus de quatre-vingt dix jours, elle s’était refermée sur lui.

Bam bam ! On avait frappé, encore. Il se releva, les jambes fragiles. Il épousseta rapidement son pantalon de toile noir, réajusta sa chemise blanche, s’avança. Il n’y avait pas de poignée. Il cogna à son tour, timidement, rapidement, du bout des doigts. Alors, il entendit se déclencher le mécanisme d’ouverture : quelqu’un, de l’autre côté, tira la chevillette et la bobinette chut.

Le battant s’ouvrit, pour révéler un jeune homme à l’aspect soigné, aux traits fins, à la silhouette fine, au sourire moqueur.

Jonathan avala sa salive, puis demanda :

« Oui… ?

– Ça va ? »

Avec difficulté, comme si les larmes versaient avaient épuisé en lui, qui n’avait pas bu depuis des heures, les dernières ressources d’eau, sans y penser, il laissa parler ses années d’éducation dans les meilleurs pensionnats de la capitale.

« Ça va, merci. Et… Et vous ?

– Ce soir, ça va. »

Son gardien ferma les yeux et répéta, comme un mantra, tout doucement, entre ses lèvres : « On a réussi. » Puis les rouvrit, et reprit :

« Ce soir, tu sors.

– Je…

– Ce soir, seulement. »

Il poussa la porte, nonchalamment. Comme en un réflexe, Jonathan enfouit ses mains dans ses poches.

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© Korthika Soundarajan Unsplash

À SUIVRE…