Tueuse invisible, la pollution de l’air fait plus de victimes que les guerres, les meurtres et les accidents réunis. Même si l’effondrement généralisé ne nous attend pas, peut-on par hasard avoir quand même le droit de respirer ?

Comment respirer ? Comment abattre la pollution de l’air ? Dans son dernier ouvrage Respirez ! Solutions pour lutter contre la pollution de l’air, préfacé par Yann Arthus-Bertrand, Olivier Blond, le président de la bien nommée association Respire, fait le point sur la situation actuelle et propose des pistes concrètes pour changer la donne.

Mais outre la mise en œuvre de solutions techniques, la résolution de cette crise sanitaire – la plus grande de ce début de siècle – passera aussi par une transformation profonde de nos mentalités quant à notre manière de consommer et à nos modes de vie. Alors que les vingt dernières années ont été marquées par une inaction coupable, « les vingt prochaines pourraient être celles d’une résolution du problème ».

Smog sur Notre Dame depuis Montmartre le 8 mars 2014

Smog sur Notre Dame depuis Montmartre le 8 mars 2014, CC Fred / Flickr CC

Auteur, donc, de Respirez ! et notre invité pour l’occasion, Olivier Blond signait déjà il y a quelques mois Pour en finir avec l’écologie punitive publié chez Grasset. Un essai plus philosophique, mais aussi plus perturbant pour nombre d’environnementalistes traditionnels.

L’auteur souhaitait y repenser l’écologie à la racine pour la sortir de sa dimension moralisante et punitive, montrer que le souci de l’environnement n’est pas une affaire de clivage entre gauche et droite, mais qu’ils s’agit bien d’un sujet qui concerne chacun de nous : « Jusqu’à présent, on a voulu mettre la société au service de l’environnement, il s’agit désormais de faire l’inverse ». Un changement de pensée radical, qui nous a donné envie d’en savoir plus !

Portrait Olivier Blond Respire

© Nino Pires / courtesy Grasset

 

L’écologie, le postulat.

PostAp Mag. Pouvez-vous nous dire ce qui vous a amené à écrire ce livre ?
Olivier Blond. Je suis attristé par l’extrême faiblesse de l’écologie politique en France. Alors qu’on n’a jamais eu autant besoin d’elle, elle a plongé dans les abîmes. Principalement de sa propre faute d’ailleurs. L’objectif de ce livre c’est d’essayer de comprendre pourquoi on en est là, et comment redonner des forces à cette belle idée. Pour y parvenir, je suis parti de mon expérience comme leader associatif, comme président de Respire, une association qui lutte contre la pollution de l’air. Et j’ai pu constater deux choses essentielles :

La première, c’est l’importance des questions de santé environnementales. Aujourd’hui, si je suis écologiste, ce n’est pas tant pour sauver les papillons ou les éléphants, que pour sauver des vies humaines. La pollution de l’air tue 6 millions de personnes par an, dont 48 000 en France, sans oublier les 4 millions d’asthmatiques et les 2 millions de personnes en insuffisance respiratoire chronique (les BPCO). C’est un changement profond.

La seconde, c’est que la pollution de l’air est intimement liée à la question de l’automobile. Et dès que l’on touche à ce sujet, on se rend compte de la violence des oppositions, et de difficulté qu’il y a à faire changer les gens. On ne peut pas se contenter de leur dire que c’est mal de rouler, ça ne marche pas. Il faut chercher à les comprendre, et leur proposer des alternatives acceptables.

Le climat, tous responsables ?

P.M. À vous croire, derrière le réchauffement climatique en cours, et l’inaction en vigueur, il n’y a pas seulement une responsabilité des citoyens et des multinationales, mais aussi une responsabilité politique… Quel est votre diagnostic ? Pourquoi et comment en sommes-nous arrivés là ?
O.B. C’est en écoutant les gens qui ne sont pas d’accord avec nous que l’on progresse. Qu’elles viennent des courants politiques les plus variés, les critiques contre l’écologie contemporaine se rejoignent souvent dans l’expression d’ « écologie punitive ». Bien que l’expression soit trompeuse et qu’elle se nourrisse d’une hostilité évidente, elle permet d’identifier les racines du problème.

Le problème vient du fait que l’écologie est perçue en France comme un luxe coûteux réservé aux nantis ou aux idéalistes, mais qui occasionne des dépenses que peu d’entreprises, de ménages ou de collectivités peuvent réellement se permettre. Elle apparaît comme un enjeu secondaire, qui se rappelle à nous lorsque des tempêtes s’abattent sur les côtes ou que surviennent des inondations, mais dont l’impact semble lointain, ponctuel ou marginal.

Ces deux faiblesses se rejoignent dans un même problème fondamental : les écologistes ont trop souvent une posture moralisatrice ; au nom de valeurs généreuses, ils demandent des sacrifices à celles et ceux qui les écoutent au lieu de défendre leurs intérêts. Une telle attitude est inefficace car seule une petite minorité de personnes mènent réellement leur vie en fonction de préceptes moraux qui vont à l’encontre de leurs intérêts immédiats. Pire, je pense que c’est un contresens. Car cette écologie met la société au service de l’écologie alors qu’il faudrait faire l’inverse : mettre l’écologie au service de la population. Elle fait de l’écologie un but alors qu’il faut, à mon avis en faire un moyen. C’est ce que je propose et que j’explique dans mon livre.

P.M. Mais tout de même, ne craignez-vous pas que sortir de l’écologie punitive soit une impasse ? D’une part, cela signifierait s’opposer au principe du pollueur-payeur, d’autre part ne croyez-vous pas que l’état des lieux est trop grave pour faire appel à la bonne volonté des citoyens comme des grands groupes et des politiques ? Pour plaider en faveur d’une politique bisounours ?
O.B. Ce n’est pas du tout naïf, ou bisounours, comme proposition. Au contraire, c’est plutôt pragmatique, certains diront « cynique ». Mais ce n’est pas non plus permissif ou ultra-libéral : j’explique combien le principe pollueur-payeur doit en particulier être renforcé. Contrairement à ce que certains pensent, il est appliqué de manière beaucoup plus stricte aux USA qu’en France, comme on peut le voir dans les cas l’affaire Volkswagen ou dans l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon. Dans les deux cas, les multinationales ont dû payer des sommes considérables (en dizaines de milliards d’euros), alors qu’en France, Volkswagen est toujours aussi peu inquiété, et que pour une catastrophe équivalente, la marée noire de l’Erika, par exemple, il a fallu 12 ans pour obtenir un jugement beaucoup moins fort.

P.M. En fin de compte, le concept-clé de votre plaidoyer, c’est plutôt la notion de justice.
O.B. Poser la question de l’intérêt à agir, c’est replacer la justice au cœur de l’argumentation. C’est pour cela que je m’appuie largement sur un auteur fondamental de l’écologie : Ulrich Beck.

Il écrit que « Faire abstraction des réalités et des conséquences sociales, politiques et culturelles des risques », c’est ramener « la modernité […] à une opposition entre technique et nature ». En d’autres termes : faute de prendre en compte la dimension sociale, l’écologie est réactionnaire car elle enferme dans une impasse qu’elle construit elle-même autour de la technologie.

Bien entendu, il existe une infinité de définitions de la justice. Chacun a la sienne, d’une certaine manière. En plaçant la justice au cœur de l’écologie, j’y mets une sorte de générateur de diversité. L’écologie peut retrouver une diversité politique qu’il faut encourager et non réduire comme cela a souvent été le cas depuis 25 ans.

Fin du monde ou autres temps ?

P.M. Mais franchement, entre nous, n’est-il pas déjà trop tard ? L’humanité, voire la planète, ne sont-elles pas condamnées ?
O.B. C’est une idée absolument fausse. La planète n’est pas condamnée. Elle continuera à exister même si nous nous annihilons à coup de bombes atomiques. Et même si l’humanité déclenche les pires catastrophes, même si des milliards d’êtres humains sont exterminés, ce qui est évidemment horrible, il restera toujours quelques privilégiés, au fond d’un bunker, pour continuer à exister. Or même 50 000 individus font une population viable. Cette manière de poser la question fait justement partie du problème de l’écologie française, qui prétend parler au nom de la planète ou de l’espèce humaine, alors qu’elle ne parle qu’au nom de certains habitants et de leur style de vie.

P.M. Y a-t-il eu pour vous un moment déterminant, pivot, où l’on aurait pu inverser la tendance mais où on a raté le coche ? Ce serait quand, et pourquoi l’avons-nous raté ?
O.B. Je pense que l’écologie connaît actuellement un moment de foisonnement intellectuel comme elle n’en n’a pas connu depuis longtemps. Et je crois que la plupart des gens qui se disent intéressés par le sujet ne s’en rendent pas comptent et restent sur des idées qui datent d’il y a 20 ans ou plus, et qui sont devenues obsolètes. Le moment qu’il ne faut pas rater, c’est maintenant.

P.M. Quel est votre rapport à la nature, à l’environnement ? Chez PostAp Mag, on pense que ce qui nous a amenés à ce point, en tant qu’espèce, c’est l’idée d’être maîtres et possesseurs de la nature, et du vivant, et qu’il faudrait se considérer plus comme une part intégrante d’elle-même. Est-ce ainsi que vous voyez les choses ou êtes-vous un peu moins hippie que nous ?
O.B. Pour moi, l’écologie est devenue urbaine, et c’est une grande révolution. Il ne s’agit plus d’aller faire de la randonnée dans la montagne. L’écologie façon Walden ou la Vie dans les bois de Henry David Thoreau, ou encore Into the Wild, n’existe plus, ou en tout cas ne représente plus aucun enjeu. Il s’agit désormais de comprendre combien notre style de vie urbain exerce son impact sur le monde, et comment faire pour l’améliorer.

Mettre la main à la pâte !

P.M. Que peut faire aujourd’hui, maintenant, le citoyen lambda pour agir en faveur du climat et de la biodiversité ?
O.B. Chaque fois que l’on prend une décision, on peut faire une différence. Ça laisse beaucoup de marge de manœuvre. Mais ça veut dire réfléchir. Donc, il ne faut surtout pas demander aux autres comment faire. Il faut commencer par chercher à comprendre par soi-même. Il n’y a pas de raccourci.

P.M. Même si le mouvement s’est vite transformé, autour de questions plus larges, de justice sociale et d’expression démocratique, le mouvement des gilets jaunes est né d’une revendication contre la hausse des prix du Diesel. L’écologiste que vous êtes a-t-il été désespéré par cette demande à pouvoir polluer plus ? ou y avez-vous vu un exemple d’écologie punitive… à son tour punie ?
O.B. C’est plus compliqué, en fait. Dans le débat, les automobilistes ou leurs représentants auto-proclamés invoquent un enjeu de pouvoir d’achat pour les citoyens les plus modestes. Or, ceux qui sont sincères devraient réfléchir à deux chiffres importants. Le premier porte sur le coût global moyen d’une voiture en France : environ 6 000 euros par an.

Quelle que soit l’évolution du prix du carburant, le budget voiture est considérable pour les familles les plus modestes. Une vraie alternative est de ne pas acheter de voiture. C’est plus facile à faire en zone urbaine qu’en zone rurale, plus facile pour les célibataires que pour les familles nombreuses, c’est certain… Mais, quoi qu’il en soit, encourager les alternatives comme la location, l’auto-partage, les transports en commun et les mobilités douces et peu onéreuses, c’est aussi une façon de lutter contre la pauvreté.

Ensuite, pour celles et ceux qui continuent à utiliser un véhicule, la véritable solution face à la montée des prix du pétrole consiste à diminuer leur consommation de carburant. Or, sur ce point, la situation est très insatisfaisante. Entre 1990 et 2017, en presque 30 ans donc, la consommation n’a diminué que de 15 % environ. Pourtant les motorisations se sont améliorées. Mais les voitures sont de plus en plus lourdes.

Cette année un tiers des véhicules vendus étaient des SUV, plus lourds et plus consommateurs. Les constructeurs automobiles ont leur part de responsabilité : ils dépensent chaque année près de 600 millions d’euros en publicité pour inciter les consommateurs à les suivre dans une course inutile à la taille ; ils favorisent ainsi une évolution qui va à l’encontre des intérêts des citoyens les plus modestes. Sans même parler des véhicules électriques, encourager les petites cylindrées essence serait un premier pas. Car la meilleure manière de payer moins, c’est bien sûr de consommer moins de carburant.

Il y a un véritable problème de pouvoir d’achat et de justice sociale en France. Malheureusement, la plupart des gens qui utilisent cet argument le font à contre-emploi. Car finalement, lutter contre la pollution de l’air, c’est non seulement protéger la santé de tous les automobilistes et de leur famille. C’est aussi défendre leur niveau de vie.

P.M. Avez-vous quelques conseils (livres, films, musique…) pour nos lecteurs et lectrices, liés à la question de l’environnement, ou pas du tout… !
O.B. Il faut lire de la science-fiction. Chacun trouvera ses références, personnellement j’aime lire Philip K. Dick et Norman Spinrad, par exemple. Mais la science-fiction, c’est penser l’avenir, c’est penser le temps long : c’est exactement la même chose que le développement durable qui s’intéresse aux générations futures.

Pour en finir avec l’écologie punitive est paru chez Grasset et Respirez ! Solutions pour lutter contre la pollution de l’air, aux éditions Eyrolles.