Le Népal victime d’un retour au pays natal

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Le Palais du Potala à Lhassa, CC Antoine Taveneaux / Wikimedia Commons

C’est la deuxième bombe à retardement du Népal, ce pays de 30 millions d’habitants niché entre la Chine (ou plus précisément la “région autonome du Tibet”) et l’Inde. La première vient du changement climatique : la lente fonte de ses nombreux glaciers, déjà bien entamée, crée des lacs instables qui menacent des dizaines de milliers de vies (la rupture de leur berge entraînant de colossales coulées de boue).

Aux chantiers de drainages dans lesquels, pour éviter le pire, s’est engagée la jeune république fédérale, s’ajoute désormais une menace plus pressante et qui, elle, découle directement de la pandémie de Covid-19 : le retour au pays natal de travailleurs migrants (principalement des pays frontaliers).

Ainsi que le pointe un récent rapport de la Banque Mondiale, et comme on pouvait s’en douter, les effets conjugués de la pandémie et des confinements multiples qu’elle a engendrés frappent durement les économies mondiales — des employés, commerçants et entrepreneurs aux demandeurs d’emploi en passant, inévitablement, par les précaires de tous horizons. Partout, les travailleurs migrants, aux premières loges de ce déplorable spectacle, voient leurs revenus et leurs situations fondre… On allait écrire “comme neige au soleil”. Mais pourquoi pas, plutôt, “comme statut face au Covid” ? L’expression entrera sans doute bientôt dans les mémoires, qu’on le veuille ou non.

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L’impact de la pandémie sur les travailleurs étrangers : l’exemple des USA.
Figure extraite du rapport de la Banque Mondiale.

Deux conséquences : la baisse des envois de fonds aux pays d’origine, et le retour au pays des migrants sans espoir. Or au Népal, les envois de fonds représentent près de 25 % du PIB, 7,4 % de sa population totale, deux fois plus que la moyenne mondiale, vivant à l’étranger.

Au cœur de la ruine du monde

Si dans l’immédiat les envois de fonds n’ont pas singulièrement diminué (les immigrants préférant, d’après les premières analyses et comme souvent en cas de crise, “taper” dans leurs économies plutôt qu’arrêter subitement de soutenir leur entourage resté sur place), le coup d’arrêt aux déplacements se fait, lui, déjà sentir : “Selon les données prévisionnelles du bureau allemand des migrations”, relève le rapport cité plus haut, “le nombre de personnes arrivées dans la première moitié de l’année 2020 était de 29 % inférieur à l’année précédente. L’Australie prévoit que le chiffre net de ses immigrants va diminuer de 72 000 entrées, à comparer aux 154 000 entrants de l’année fiscale 2019-2020, une première depuis la Seconde Guerre Mondiale.”

Les données sont tout aussi impressionnantes en Europe. “Selon le Bilan Migratoire International 2020”, poursuit l’étude, “les délivrances de visas et de permis dans les pays de l’OCDE ont baissé de 46 % dans la première moitié de 2020, la diminution la plus spectaculaire jamais enregistrée. En outre, les mouvements transfrontaliers de réfugiés et demandeurs d’asile ont aussi décliné depuis de la crise, bien que les données les plus récentes manquent encore à l’appel : le nombre de demandeurs d’asile auprès des 27 pays de l’Union Européenne est passé de 162 050, son pic en 2015, à 29 415 en août 2020.”

De cet étranglement économique, les immigrants népalais ont particulièrement fait les frais : l’Association Népalaise des Agences de l’Emploi à l’Étranger estime que, dans certains pays comme la Malaisie ou les Émirats Arabes Unis, ce sont 30 % des emplois occupés qui se sont évaporés. 500 000 travailleurs migrants seraient désireux de rentrer au pays, et près de 130 000 sont d’ores et déjà attendus par les autorités, dès que les possibilités de circulation internationales sera rétablie.

La situation est déjà figée dans un équilibre — ou un déséquilibre — délicat. En juin dernier, un reportage d’Al-Jazeera racontait l’histoire de celles et ceux qui, après des journées entières de route, n’arrivèrent à la frontière indienne qu’au moment de son verrouillage. Pas d’autre choix que faire demi-tour… Pour se retrouver bloqués à la frontière népalaise, elle aussi désormais fermée pour raisons sanitaires. Contraints de s’entasser dans des no man’s lands entre deux pays, sans eau, sans nourriture, sans toilettes, attendant des tests qui ne venaient pas et des décisions qui tardaient, ils n’ont dû leur salut qu’à la présence d’humanitaires sur place.

En attendant mieux ?

Et bien sûr, le vaste secteur de l’emploi à l’étranger lui-même est affecté : environ 50 000 personnes, en agences de recrutements ou dans les services de préparation au départ (centres d’examen médicaux, d’orientation, de formation, voire compagnies d’assurances), ont rejoint les cohortes de chômeurs en 2020, selon le Bureau de l’Emploi à l’Étranger.

Premier Ministre Oli Népal
Khadga Prasad Sharma Oli, Premier Ministre du Népal. CC Tulsirama / Wikimedia Commons

Bien entendu, le gouvernement n’est pas resté bouche bée. L’idée était de miser en grande partie sur un programme de retour à l’emploi déjà sur les rails, selon lequel chaque chômeur âgé de 18 à 51 ans peut être recruté et formé par le secteur public pendant 100 jours, complétés par 50 jours de salaire sans contrepartie, pour absorber les travailleurs de retour. Mais selon les observateurs, le programme patine depuis sa création et ne concernerait que quelques milliers de citoyens (sur les centaines de milliers prévus), et n’est de toute façon pas conçu pour gérer l’afflux qui s’annonce.

Car si le gouvernement n’est pas resté bouche bée, il serait difficile de dire qu’il n’a pas les bras ballants. De fait, toute son énergie est absorbée par une crise politique gravissime. Le Parti Communiste Népalais, au pouvoir, est au bout du rouleau : menacé par une fronde interne l’accusant d’impuissance face à la corruption généralisée du pays, et alors qu’une motion de censure se profilait, le premier Ministre, Sharma Oli, a simplement dissous l’Assemblée en décembre dernier, une décision ensuite annulée par la Cour Suprême. Pour ajouter à cette ambiance festive, les mouvements hindous et monarchistes (le pays était une monarchie hindoue jusqu’en 2015, sa Constitution républicaine et laïque est toute fraîche) ne baissent pas les bras dans leur lutte pour rétablir l’ancien régime.

Heureusement, toutes les nouvelle ne sont pas mauvaises. Par exemple, le Premier Ministre Oli a, au moins, une idée claire de la meilleure méthode pour lutter contre le coronavirus, qu’il a exposée en juin dernier devant son Parlement :

“Si vous attrapez le Corona, il faut éternuer et boire de l’eau chaude, ça chasse le virus.”

Tout est donc sous contrôle. C’est l’essentiel.