Comment les aurochs, bovidés mythiques de la préhistoire, ont fini par s’évanouir complètement de la surface de la Terre, après avoir survécu jusqu’au XVII° siècle ?

par Tim Flannery, University of Melbourne

Nous publions ici le chapitre “Le calme avant la tempête” tiré du livre de Tim Flannery, Le supercontinent. Une histoire naturelle de l’Europe, paru ce 25 septembre 2019 chez Flammarion.


Après la mort du dernier bœuf musqué européen, survenue dans ce qui est aujourd’hui la Suède, il y a environ 9 000 ans, il faut attendre le XVIIe siècle avant que le continent européen ne perde une autre de ses espèces. Étant donné les changements en œuvre dans les sociétés humaines, ce laps de temps entre deux extinctions est tout ce qu’il y a de plus extraordinaire : la population humaine de l’Europe s’est en effet multipliée par cent, les Européens sont passés de la chasse et la cueillette à l’agriculture, ils ont inventé des outils en bronze et en fer et leur organisation sociale est passée du niveau clanique à celui de l’Empire romain.

Extinction, dernier acte

L’extinction n’est que le dernier acte d’un processus habituellement long. Pendant tout ce temps, les grands mammifères d’Europe ont continué à subir la pression incessante et croissante de la chasse et de la concurrence du bétail domestique. Au fil des millénaires, leur distribution s’est restreinte, se limitant aux zones défavorables à l’occupation humaine, et peut-être aux régions frontalières entre tribus.

Lorsque la vague d’extinctions s’abat au milieu du XVIIe siècle, elle prend rapidement de l’ampleur, balayant les derniers survivants groupe après groupe. Comme dans le cas des extinctions précédentes, elle affecte de façon disproportionnée les espèces les plus grandes, mais elle est si grave que même le castor eurasien, qui vivait autrefois dans les cours d’eau et les lacs de la Grande-Bretagne à la Chine, est pratiquement exterminé ; au début du XXe siècle, il ne reste que 1 200 spécimens vivants dans le monde. Les chiffres démontrent clairement que la cause de ces disparitions est une population humaine de plus en plus dense et dangereuse.

En 200 de notre ère, la population de l’Empire romain (qui couvre alors une grande partie de l’Europe, ainsi que certaines régions d’Afrique du Nord) est d’environ 50 millions d’habitants, soit cent fois plus que la population de l’Europe 11 000 ans auparavant. Il est important de noter qu’à l’époque romaine, entre 85 et 90 % de la population habite en dehors des villes, survivant grâce à ce qu’elle peut faire pousser ou attraper. Entre 200 et 1700, la population de l’Europe double pratiquement, atteignant environ 100 millions, mais le pourcentage de personnes vivant hors des villes reste similaire.

Empire romain Europe Supercontinent

L’Empire romain en 200 avant J.-C. Thomas Lessman/Wikimedia, CC BY-SA

 

Au cours des deux siècles suivants, entre 1700 et 1900, la population de l’Europe quadruple pour atteindre 400 millions d’habitants. Pourtant, à l’exception de la Grande-Bretagne industrialisée (où la proportion de la population vivant en dehors des villes tombe à environ 75 %), 90 % des Européens vivent encore en dehors des villes. Dans la première moitié du XXe siècle, presque toutes les terres disponibles, à l’exception partielle des réserves de chasse royale, sont exploitées et doivent fournir un rendement. En Europe méditerranéenne, des centaines de millions de moutons et de chèvres parcourent les montagnes, consommant toutes sortes de végétation. Les collines et les montagnes, autant que possible, sont aménagées en terrasses pour la culture.

Un facteur important empêche cette grande expansion humaine de détruire encore plus d’espèces qu’elle ne l’a fait. Il dérive d’une attitude européenne particulière à l’égard de la chasse. À l’époque romaine, la chasse est principalement l’affaire des domestiques et des esclaves. Mais au Moyen Âge, elle prend une signification symbolique et s’insère dans un système social complexe. La caccia médiévale réserve la chasse de certains animaux à des groupes sociaux particuliers. Cette conception se répand rapidement et perdure pratiquement sans changement jusqu’à la Révolution française. Seuls les seigneurs et leurs familles peuvent chasser le gibier noble : le cerf élaphe, le sanglier, le loup et l’ours… Le petit gibier, comme le lièvre et le faisan, est généralement abandonné aux domestiques et aux fermiers.

Chasse Cerf Moyen-âge Europe

Miniature d’une chasse seigneuriale au cerf.Musée national du Moyen âge

 

Réserves giboyeuses

À partir du Moyen Âge, les grandes réserves de gibier européennes voient le jour. Elles se maintiendront dans certains endroits jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’un de leurs plus ardents partisans est le roi espagnol Alphonse XI (1311-1350). Habile chasseur, il rédige un traité sur la chasse très apprécié, dans lequel il décrit où trouver les ours et les sangliers les plus féroces dans les différentes réserves (montes) de son royaume, ainsi que la façon de les chasser et de les tuer.

Les Européens ne sont pas les seuls à avoir mis en place des coutumes qui protègent les espèces de gibier de grande taille et de prestige. De nombreuses cultures, y compris celles des Aborigènes d’Australie, protègent les habitats riches en gibier et limitent la consommation des aliments les plus savoureux aux hommes âgés. Les réserves de gibier royales sont loin de constituer un mécanisme de protection parfait pour les grands mammifères d’Europe, mais elles contribuent malgré tout à prolonger l’existence des derniers vestiges de sa grandeur naturelle.

Le funeste destin de l’aurochs

La première extinction qui afflige l’Europe occidentale continentale depuis la disparition du bœuf musqué 9 000 ans plus tôt a pour théâtre la forêt polonaise de Jaktorów, en 1627. L’aurochs est alors le plus beau témoignage vivant de l’ancienne Europe. Les taureaux, noirâtres et beaucoup plus gros que les vaches, pèsent jusqu’à 1,5 tonne, ce qui fait d’eux, avec le gaur, les plus gros bovidés ayant jamais existé sur Terre. Les vaches sont d’un brun rougeâtre et beaucoup plus petites. Les deux sexes ont une belle tête blanche et un corps athlétique : une poitrine large, de longues jambes surmontées par un cou et des épaules puissants, leur hauteur au garrot étant pratiquement égale à la longueur de leur corps. Leurs énormes cornes, mesurant jusqu’à 80 centimètres de long et 20 centimètres de diamètre, partent dans trois directions : vers le haut et vers l’extérieur à la base, puis vers l’avant et vers l’intérieur, et à la pointe, vers l’intérieur et vers le haut. La forme caractéristique de l’animal, et en particulier de ses cornes, est facilement identifiable dans de nombreuses représentations de l’époque glaciaire européenne.

Aurochs Disparition Crâne Musée

Crâne d’auroch. Eden, Janine and Jim, CC BY

 

À l’époque romaine, l’aurochs est encore largement répandu, mais vers l’an 1 000 de notre ère, on ne le trouve plus que dans quelques régions du centre-est de l’Europe. Au XIIIe siècle, seule une dernière population se maintient autour de Jaktorów, dans la province polonaise de Mazovie. Aujourd’hui, la Mazovie est la région la plus peuplée de Pologne, mais il y a 700 ans, c’est un pays isolé et recouvert de forêts. D’autres grands mammifères sont couramment chassés par les nobles, mais les monarques locaux, les Piast, conscients de la valeur des aurochs, se sont réservé leur chasse. Toute infraction est punie de la peine de mort.

Selon l’historien des aurochs polonais, Mieczysław Rokosz :

“Les princes locaux de la dynastie des Piast, et plus tard les rois de Pologne, n’ont jamais transigé sur leur droit de chasse exclusif aux aurochs, même devant les plus grands magnats, ecclésiastiques ou séculiers. Ils n’ont eux-mêmes jamais abusé de ce droit. Si l’on examine la situation des aurochs à la lumière de ce droit régalien et de la législation sur la chasse en vigueur, il paraît clair que le fait d’avoir exclu les aurochs des droits de chasse et de leur avoir accordé “un privilège sacré d’immunité” qui, selon une coutume ancienne, ne tombe que devant le roi, est la raison principale qui a permis à cette espèce de survivre aussi longtemps. Cette attention exceptionnelle et presque personnelle portée par les souverains polonais à ces animaux ainsi que leur volonté délibérée de les préserver pour la postérité ont prolongé la période de survie de cette magnifique espèce.”

Malgré cette protection exceptionnelle, à la fin du XVIe siècle, les aurochs ne survivent que dans une petite zone située près de la rivière Pisa. Un rapport des inspecteurs du troupeau d’aurochs, rédigé en 1564, tente d’expliquer pourquoi la protection royale ne suffit pas à garantir le maintien des populations :

“Dans les forêts vierges de Jaktorówski et de Wislicki, nous avons trouvé un troupeau d’environ 30 aurochs, dont 22 vaches adultes, trois jeunes aurochs et cinq veaux. Nous n’avons vu aucun mâle adulte, car ils s’étaient enfuis dans la forêt, mais les anciens gardes-chasses nous ont dit qu’il y en avait huit. Parmi les vaches, l’une est vieille et maigre, et ne survivra pas à l’hiver. Lorsque nous avons demandé aux gardes pourquoi les animaux étaient maigres et pourquoi leur nombre n’augmente pas, on nous a dit que les animaux des villageois, les chevaux, les vaches et le reste du bétail, empiètent sur le territoire des aurochs et les dérangent.”

Aurochs Disparition Forêt Europe

Sauvage forêt de Pologne. Jacek Karczmarz, CC BY-SA

 

Être la bête du roi est à la fois une bénédiction et une malédiction. Une bénédiction parce que personne ne peut vous tuer, mais une malédiction quand il s’agit de décider qui, des aurochs ou des vaches du village, aura accès aux pâturages. Lorsque la nourriture se fait rare, l’intérêt personnel des villageois l’emporte, et en 1602, le troupeau ne compte plus que trois mâles et une femelle. En 1620, il ne reste plus qu’une seule femelle, et lorsque l’inspecteur du roi revient voir les aurochs en 1630, il découvre qu’elle est morte trois ans auparavant.

Les chevaux sauvages disparaissent

Le déclin vers l’extinction des chevaux sauvages d’Europe est moins bien documenté. Au Paléolithique, les chevaux sauvages sont encore nombreux. Quelques milliers d’années plus tard, ils ont pratiquement disparu des plaines centrales européennes. En Grande-Bretagne, ils s’éteignent sur l’île il y a 9 000 ans, et il faut attendre 5 000 ans avant qu’ils ne soient réintroduits. Une situation similaire prévaut en Suisse, où les chevaux disparaissent il y a 9 000 ans et sont remplacés par des chevaux domestiques il y a 5 000 ans. Dans certaines régions de France et d’Allemagne, les chevaux sauvages, en voie d’extinction entre 7 500 et 5 750 ans avant notre ère, se reprennent, peut-être grâce au déboisement fait par l’homme qui leur ouvre davantage d’habitats. On observe un modèle différent en Ibérie, où les habitats ouverts se maintiennent naturellement, ce qui permet au cheval sauvage de prospérer jusqu’il y a environ 3 500 ans, le début de l’âge de bronze, une époque à laquelle les chevaux domestiques sont déjà présents.

Cheval Sauvage Disparition Europe

Cheval de Przewalskis, parent des chevaux sauvages disparus en Europe. Claudia Feh, CC BY-SA

 

Hérodote note qu’il a vu des chevaux sauvages dans ce qui est aujourd’hui l’Ukraine, et des signalements de chevaux sauvages en Allemagne et au Danemark persistent jusqu’au XVIe siècle. Les chevaux sauvages ont peut-être survécu jusqu’au XVIIe siècle dans la partie de la Prusse orientale connue sous le nom de “grande région sauvage” (aujourd’hui la Mazurie, en Pologne). En l’espace d’un siècle, cette région perd toutefois ses derniers chevaux et seuls quelques spécimens vivant en captivité survivent jusqu’à la fin du XVIIIe siècle dans un zoo créé par le comte Zamoyski dans le sud-est de la Pologne. Il est possible que des chevaux sauvages, appelés tarpans, aient survécu en Russie du Sud jusqu’au XIXe siècle, mais il s’agissait d’hybrides, porteurs des gènes des chevaux domestiques. Le dernier tarpan, qui ressemblait à un cheval domestique, est mort dans un zoo russe en 1909.

Après la perte tragique des aurochs et la disparition du cheval sauvage, l’Europe réussit à éviter une nouvelle extinction pendant exactement 300 ans. Le plus grand mammifère sauvage d’Europe est alors le wisent, le poids des taureaux dépassant parfois une tonne, les femelles étant généralement deux fois moins lourdes. Hybrides du bison des steppes (dont descend le bison d’Amérique) et de l’aurochs, les wisents ont toujours été plus nombreux et plus répandus que les aurochs, ce qui a sans doute favorisé leur survie pendant des siècles après la disparition de leur parent.

Le wisent, bête massive à la barbe hirsute

Wisent Sauvage Aurochs ancêtre

Un wisent dans un zoo en Belgique. Linda De Volder, CC BY-NC-SA

 

Si vous prenez la peine d’observer l’art de l’époque glaciaire, vous ne confondrez jamais un wisent avec une autre créature, à l’exception peut-être du bison des steppes européen éteint. Leur forme distinctive, dominée par des membres antérieurs massifs, une barbe hirsute et une frange de fourrure descendant le long du poitrail incarne à elle seule l’époque glaciaire. Se trouver face à face avec un wisent, sentir son odeur caractéristique, prendre la mesure de sa masse incroyable, observer la vapeur et le bruit profond de sa respiration, évoque irrésistiblement la préhistoire.

Le wisent est en moyenne un peu plus léger que le bison d’Amérique, bien qu’il soit plus haut au garrot. Il est uniformément brun, avec des cornes et une queue plus longues que celles de son parent américain. Certaines de ces caractéristiques se retrouvent chez l’aurochs, l’un de ses ancêtres. La diminution de la diversité génétique, résultant de la faible densité des populations et de leur éloignement, implique qu’il y a environ 20 000 ans, le wisent et l’aurochs étaient tous deux en voie d’extinction. De petites populations isolées de wisents survivent dans les Ardennes et dans les Vosges en France jusqu’au XVe siècle et en Transylvanie jusqu’en 1790 ; les tout derniers wisents vivent dans deux petites populations isolées, l’une dans le Caucase, l’autre en Pologne, dans la forêt de Białowieza.

Le spectre de l’extinction s’abat sur les wisents d’Europe alors que les humains sont engagés dans une boucherie sans précédent. La période 1914-1945 est l’heure la plus sombre de l’Europe. Après des milliers d’années de guerres tribales, les Européens, munis d’armes d’une puissance destructrice inimaginable, s’entretuent avec une férocité effrayante. Toutes les lois sont mises de côté, et tout souci de la nature oublié.

La Grande Guerre décime les animaux

Les wisents de Białowieza appartenaient aux rois polonais et étaient strictement protégés. Mais dans la tourmente de la Première Guerre mondiale, les soldats allemands abattent 600 wisents pour le sport, la viande et les trophées, et à la fin de la guerre, il n’en reste plus que neuf. La Pologne est frappée par la famine en 1920 et le dernier wisent du pays est tué en 1921 par un braconnier, Bartholomeus Szpakowicz. Pendant ce temps, la population du Caucase survit à grand-peine. Il y a environ 500 wisents causasiens en 1917, seulement une cinquantaine en 1921. En 1927, les trois derniers spécimens sont tués par des braconniers.

Cependant, le wisent n’est pas complètement perdu. Un taureau caucasien vit encore en captivité, ainsi que 50 spécimens provenant de Białowieza. Ce petit troupeau est dispersé entre les différents zoos européens. Seul le sentiment profond de perte ressenti par les Polonais sauve alors le wisent. En 1929, un centre de rétablissement du bison est créé à Białowieza, et les animaux captifs sont rassemblés et répartis en deux groupes d’élevage, l’un descendant de sept vaches seulement et l’autre de douze ancêtres, dont le taureau caucasien.

Malgré le soin apporté à la gestion du troupeau, la diversité génétique du wisent continue à décliner, tous les mâles vivants aujourd’hui étant issus de seulement deux des cinq taureaux ayant survécu en 1929. Heureusement, ce goulot d’étranglement génétique semble n’avoir eu qu’un effet délétère mineur sur leur condition physique. Plus de 5 000 spécimens en bonne santé vivent aujourd’hui aux Pays-Bas, en Allemagne et dans de nombreux pays d’Europe de l’Est. Après avoir frôlé l’extinction, l’avenir du wisent semble assuré, à condition que les humains réussissent à maintenir une forme de paix sur le continent.

Supercontinent, de Tim Flannery, est paru aux éditions Flammarion.
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The Conversation

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.