Art

Actualité d’un massacre

Peinture Nicolas Poussin
Nicolas Poussin, Le Massacre des Innocents © RMN - Grand Palais - Michel Urtado

« Le Massacre des Innocents ». À l’origine titre d’une peinture de Nicolas Poussin, le terme est revenu en force à la Une des journaux ces derniers temps. Revenons à l’art, et aux sources.

Jusqu’au 7 janvier 2018, au Domaine de Chantilly, Le Massacre des Innocents, chef-d’œuvre de Nicolas Poussin, est la pièce maîtresse d’une exposition-événement. L’œuvre côtoie de grands noms de l’art moderne et contemporain dont Pablo Picasso, Francis Bacon ou Annette Messager… Postap Mag a demandé à Anaël Pigeat, rédactrice en chef de la revue art press, de nous faire visiter, et comprendre.

Quand l’art fait référence

Il faut commencer par la fin. Au cours des derniers mois, plusieurs articles parus dans la presse ont pris des titres faisant référence au sujet du massacre des innocents. Ils rendaient compte de l’actualité tragique : les attentats à Nice, la mort du petit Aylan sur une plage de Turquie, les enfants tués par Assad en Syrie. Trois coupures de presse encadrées sont accrochées au mur, en guise de conclusion de l’exposition sur le Massacre des Innocents de Nicolas Poussin au musée Condé de Chantilly.

Le geste peut être discuté. Il s’explique par la volonté de dire l’intemporalité de cette œuvre, et même sa terrible actualité. Il soulève aussi la question de savoir ce qu’on peut montrer, et où il faut s’arrêter.

Cette exposition est aussi et surtout l’excellente occasion d’aller au musée Condé de Chantilly, ancienne maison du duc d’Aumale, que celui-ci a léguée à l’Institut de France à la condition que les œuvres n’en sortent pas, et que son accrochage soit protégé. Le parcours est d’ailleurs assez bien fait pour qu’on prenne la mesure des lieux en passant d’abord par le cabinet des dessins, récemment rénové, où est montré un choix de superbes feuilles de Poussin de la collection ; son trait n’est pas virtuose, mais d’une retenue sensible ; l’oreille tendue d’un âne, dans La fuite en Égypte, est particulièrement charmante.

Peinture Nicolas Poussin

Portrait de l’artiste, Nicolas Poussin © RMN – Grand Palais (musée de Louvre) / Jean-Gilles Berizzi

Perdu pour perdus

On poursuit la visite en traversant la galerie des peintures dont un mur est italien et l’autre français. C’est là qu’est habituellement accroché le Massacre des Innocents de Poussin. Déplacé au Jeu de Paume pour l’exposition, il laissait un vide. Que faire ? Assumer cette béance ? Remplacer le tableau par une autre œuvre des collections ? Les commissaires, Pierre Rosenberg, Laurent Le Bon et Émilie Bouvard ont décidé d’y installer plutôt un massacre peint par Vincent Corpet en 2010. L’entreprise est séduisante, mais ce massacre vert qui dégage les lignes de forces du tableau de Poussin, augmenté d’une inscription en jeu de mots, se fond difficilement entre les œuvres avoisinantes.
 

Peinture Guido Reni

Guido Reni, Le Massacre des Innocents © Scala, Florence – courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali

Au Jeu de Paume, le propos est plaisamment resserré. Après un couloir documentaire où est retracée la genèse de l’œuvre, on entre dans l’espace principal où se trouve le tableau, entouré de quelques autres massacres : celui que Poussin a peint avant celui de Chantilly, et qui appartient au Petit Palais, aussi mouvementé et cinématographique que celui du musée Condé est immobile, comme suspendu dans le temps et dans l’espace ; celui de Guido Reni, une star de la peinture à Rome à l’époque où Poussin y est arrivé (c’est peut-être ce tableau qui a incité Poussin à peindre le sien) ; et d’autres encore de Massimo Stanzione, de Cornelis Schut, de Jean-Baptiste Peytavin, plus tardif et très étrange, presque surréalisant.

La salle contemporaine qui suit aurait presque pu faire l’objet d’une autre exposition. Elle est tendue par Le Charnier de Picasso, peint en 1946 au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et une Tête de Bacon, de 1949, posée sur le sol devant un rideau gris retenu par une épingle à nourrice, autre image de la guerre sobre et poignante. À ces deux chefs-d’œuvre ont été ajoutées quelques autres travaux comme le grand tableau de Markus Lüpertz qui cite explicitement des fragments du Massacre des innocents de Poussin.
 

Pablo Picasso, peinture Le charnier

Picasso, Pablo – Le charnier (The Charnel House) © 2016 Digital image, The Museum Of Modern Art, New York / Scala, Florence – Succession Picasso 2017

En revanche, il n’est pas certain que tous les artistes présents s’en soient directement inspiré, par exemple Jacques Grinberg, dont le surprenant tableau représentant un enfant blessé par un couteau pourrait être lié plutôt à d’autres combats. Il y a eu quelques commandes aussi, plus ou moins heureuses. Finalement, l’exposition aurait pu se résumer au Massacre des Innocents de Poussin, au Charnier de Picasso et la Tête de Bacon.

Cela aurait dessiné une trilogie de l’horreur, écho aux trois personnages de Poussin, le soldat, la mère et l’enfant.


Jusqu’au 7 janvier 2017 au Domaine de Chantilly.
Informations pratiques.

A propos de l'auteur

Anaël Pigeat

Anaël Pigeat est critique d’art et rédactrice en chef de la revue art press. Elle assure également des commissariats d’exposition. À venir : Jennifer Douzenel, « Il songe le singe », agnès b rue du Jour, 26 octobre – 3 décembre 2017. Publication récente : « Bernard Faucon, Rescapés », Editions de l’Œil/Artron, 2017.

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