Voici venir un long hiver.

Avant d’évoquer la deuxième vague du virus, rappelons-nous pourquoi nous avons si mal, si froid et si peur.

Suite à l’immonde assassinat de Samuel Paty à Conflans Sainte-Honorine ce 16 octobre 2020, qui en doutait encore a pu constater que le mot “décence” ne pouvait plus s’appliquer à notre pays, ou du moins à celles et ceux qui espèrent le représenter, l’éclairer, toute haine bue, sous les spotlights enivrants des scènes médiatiques et politiques.

Ainsi nous apprenons que, plus la société craque, plus le show joue fort. À ce stade-là, ce sont les albums les plus bizarres et bruitistes et stridents et discordants des années 1970, à la Metal Machine Music (un album conçu délibérément comme inaudible par Lou Reed pour se faire virer d’une maison de disque qu’il ne supportait plus) qui servent de feuille de route au débat public aujourd’hui.

Immédiatement, faire du bruit. Jusqu’à présent, chaque fois que le terrorisme nous frappait, il y avait un temps de silence —peut-être dû plus à la sidération qu’à la décence, remarquez. Mais peu importe. Un instant, chaque fois plus bref, qui se compta en semaines, puis en jours, puis en heures et, désormais, en secondes, un instant que l’on offrait aux familles pour en tranquillité pleurer, avant d’entonner chacune et chacun son refrain, en canon, de vociférer, juger, condamner, bref, identifier des pseudo-complices, partout où c’est possible, aussi fort que possible.

Pour nous diviser, donc, et servir aux terroristes exactement, au mot près, ce qu’ils souhaitent : l’effacement de ce que Daesh a baptisé « la zone grise », à savoir celle où les opposés peuvent se rencontrer, discuter, s’entendre et vivre en harmonie grâce aux lois de la République et de la démocratie, la zone grise dont ce groupe a fait, on le sait, son objectif numéro 1.

Rage et haine, haine et rage

Nous, les pions, n’avons que trop entendu les deux côtés de l’échiquier et, si notre cœur balance dans un sens, il faut reconnaître que les imprécations fleurissent de toute part. Au sein de notre pays, abattu déjà par l’annonce du couvre-feu et les chiffres alarmants de la deuxième vague de Covid, le plus urgent semblait de s’éloigner plus encore les uns des autres, de profiter de l’entaille sanglante faite à notre pays par Daesh et ses affiliés d’un côté, et de l’autre par des décennies de soumission, à chaque mandat plus prononcée, de nos élus à l’extrême-droite, pour déchirer, déchirer encore notre nation, diviser notre République, apprendre à nous haïr les uns les autres, à nous méfier les uns des autres, à nous demander qui, de nos concitoyens et concitoyennes, il faudrait songer, peut-être, à enfermer pour nous protéger des adeptes de la charia.

Le silence. On aurait tant voulu du silence. Du respect pour la victime, pour les familles. Celle de Samuel Paty, mais aussi celles des victimes des assauts contre Charlie, contre Saint-Denis, contre le Bataclan, contre les terrasses, contre l’Hyper Casher et sur Clarissa Jean-Philippe à Montrouge, sur Ahmed Merabet boulevard Richard-Lenoir, sur le père Jacques Hamel à l’église Saint-Étienne-du-Rouvray, sur Jean-Baptiste Salvaing et Jessica Schneider, les policiers exécutés dans leur appartement de Magnanville, autant de familles qui, sans nul doute ce soir-là, virent se rouvrir leurs propres plaies, et que nous devrions accompagner et soutenir, de toutes nos forces.

Ce fracas, ce brouhaha, contribua à rendre la scène encore plus insupportable.

Mais c’est comme ça. C’est mécanique. Il n’y a rien à faire.

Voici venir la nuit.

Dans son obscurité trépasse la solidarité, et meurent jeunes gens et vieilles personnes au cœur de salles de réanimation surchargées. Mal payés, mal gérés, désorganisés par des décennies d’abandon, policiers, enseignants et soignants se retrouvent livrés à eux-mêmes, et l’on s’épuise, et l’on craque, et l’on proteste, et l’on s’éborgne, et l’on se crache à la figure, et l’on censure, et l’on s’auto-censure, et l’on a peur. Et sur tous ces symptômes, là aussi, crachons veux-tu bien, hurlons et crions et brûlons-nous, nous suggèrent la télévision mais aussi les réseaux sociaux, qui tendent de plus en plus à se confondre en une seule et même entité.

Ce n’est pas tant un pays qui tombe que tout l’édifice intellectuel et moral qui le soutenait.

Avant l’horreur

Au milieu du chaos, une information nous semble essentielle pour comprendre cet effondrement. Elle est passée presque inaperçue sous le feu de la colère et des anathèmes que convoyèrent les ondes ces derniers temps : c’est l’ouverture des archives du Conseil Constitutionnel, consultées par la cellule investigation de Radio France et dans lesquelles, noir sur blanc, est confirmée la validation, en toute conscience, en pleine connaissance des faits, des comptes de campagne truqués de quatre candidats à l’élection présidentielle de 1995 : Édouard Balladur, Jacques Cheminade, Jean-Marie Le Pen et Jacques Chirac, lequel fut, on le sait, élu Président cette année-là.

Sciemment, sous l’impulsion de son président Roland Dumas, le Conseil Constitutionnel, le dernier rempart de la probité, le garant ultime de la Constitution, la protection décisive des citoyens face aux abus de pouvoir et à la corruption, et avec cette idée en tête de ne pas déstabiliser le pays, décida de passer sous silence les malhonnêtetés de tous ces candidats et d’accorder à un malfaiteur l’accès aux plus hautes fonctions, en dépit des preuves, là, sous leurs yeux, de ses malversations.

Pour expliquer notre sombre époque, c’est-à-dire surtout l’incurie de nos représentants, des raisons par dizaines peuvent être évoquées, beaucoup d’entre elles valables, qu’il demeure important de détricoter et sur lesquelles nous reviendrons sûrement. Mais la trahison, par l’instance précise dont l’article 58 de notre Constitution établit qu’elle « veille à la régularité de l’élection du Président de la République », et dont se sont rendus coupables les « Sages », nous précipita dans le gouffre. Les faits étaient connus depuis un moment maintenant, mais les voir confirmés par les compte-rendus même de l’auguste assemblée en charge de préserver la solidité de nos institutions ne fait que confirmer l’horreur de ce qui se passa ce jour-là. Si, sous prétexte, bien sûr, de sauver la République, tout est permis, alors pourquoi ne pas tout se permettre ?

De nos élections, mandats et recours qui suivirent, de notre liberté, de notre égalité et de notre fraternité, chacune et chacun peut juger ce qu’il advint par la suite. Une fois de plus, ce n’est pas la cause unique de notre situation, mais c’en est une majeure, établie, juridique, politique et impunie. C’est le moment où le plus haut sommet de l’État démissionna, officiellement, de la plus sacrée de ses missions.

1995, c’est aussi l’année où sortait La Haine de Matthieu Kassovitz, et son célèbre épilogue, qui laissa terriblement silencieux les spectateurs, bien conscients eux aussi de ce qu’ils voyaient. Qui a vu ce film en salles à l’époque se souvient du silence décisif, plus éloquent que tout mot, qui s’installait systématiquement dans le cinéma après cette fin :

« C’est l’histoire d’une société qui tombe. Et qui, tout au long de sa chute, se répète : Jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien.

Mais l’important, c’est pas la chute.

C’est l’atterrissage. »

Eh bien nous atterrissons, et c’est brutal.

L’histoire en route

Dans un passionnant article paru dans The Atlantic, le journaliste Tom McTague remarquait que ce qu’il nomme le déclin américain commença durant ce qui apparaissait alors, dans son pays comme un âge d’or, les années 1990. Que tous les mécanismes conduisant à la déliquescence de sa société contemporaine se mirent en place à l’époque, dans une unanimité et des certitudes confondantes :

“Quand on lit l’Histoire de la Décadence et de la Chute de l’Empire romain d’Edward Gibbons, il est difficile de ne pas penser à notre propre âge d’or. C’était l’époque où, après tout, les démocraties occidentales semblaient au mieux, grâce à la résolution des grands conflits idéologiques qui les avaient traversées. Les gouvernements étaient libéraux [à comprendre ici au sens américain, c’est-à-dire d’abord politique, NdlR], ouverts, modernes, et leurs pays n’étaient pas envahis par l’angoisse qui semble les caractériser aujourd’hui. On ne parlait pas encore de Guerre contre le Terrorisme, la Chine n’avait pas encore atteint sa puissance actuelle, et l’Europe avançait tranquillement vers toujours plus d’union, protégée et soutenue par le seul pouvoir sur Terre qui comptait vraiment, les États-Unis. C’étaient les années 1990.

Ce monde a désormais disparu.

Pour comprendre ce qui s’est passé, et pourquoi ça compte, j’ai parlé à des politiciens, des spécialistes de politique étrangères, des fonctionnaires d’État aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Bien qu’il y ait peu de consensus sur quand et comment cette ère s’est achevée —ou sur ce que cela signifie pour l’avenir— une interprétation commune semble se dégager : l’âge d’or n’a jamais été un âge d’or, pour commencer. Comme la Rome décrite par Edward Gibbons, il était structurellement et irrémédiablement défectueux, ravagé par la croyance arrogante en son propre mythe, celui d’une indéniable supériorité.

Pour beaucoup, qu’ils soient de la gauche radicale ou de la droite populiste, plus nous nous éloignons des années 1990 pour nous rapprocher des années 2000, et plus la période semble pleine de failles : la mondialisation à marche forcée, l’entrée de la Chine à l’Organisation Mondiale du Commerce sans conditions, la création d’une monnaie européenne sans outils pour la contrôler, l’incapacité à réguler les prêts de type “subprimes”, le soutien inamovible aux échanges de travail et de capital et les guerres, apparemment sans fin, du Proche Orient.”

C’est ainsi, oui. C’est ainsi. Une fois de plus, les analyses peuvent diverger, ou se concentrer sur d’autres phénomènes mais, ce qui est sûr, c’est que ce qui craque aujourd’hui a commencé à se rompre voilà au moins une génération. Certains et certaines le disaient, d’ailleurs, à l’époque, comme nous le rappelions récemment, dans l’indifférence générale… Puisque tout semblait aller si bien.

Et c’est pour cela que ça ne sert à rien de s’énerver.

Et maintenant ?

Oh, il ne n’est pas question de se soumettre, ou s’effondrer. Il est toujours louable d’agir pour ses convictions. Mais alors, en respirant. Avec calme et sagesse. En paix.

On respire. On se calme. Arrivent des choses contre lesquelles on ne peut rien. On peut se battre, par l’action, les discours, et même la résistance passive, contre ce qui advient. Mais ce qui est là fut forgé par d’autres générations que les nôtres, et celles avant elles, et celles qui les précédaient. Notre héritage est là, et bien là, donc… agissons sur le futur.

Faisons nos adieux à ce monde. Ne prenons de notre époque, de tout ce que l’on a connu, que l’essentiel. Nous allons avoir besoin de bagages, philosophiques, économiques et politiques, mais légers parce que, dans tout ce que nous avons accumulé, il y a quand même beaucoup de déchets. Acceptons de perdre ce que l’on doit perdre, pour nous concentrer sur ce que nous avons à faire pour construire l’avenir ; mais sur le reste, ne pleurons pas. C’était nul.

Tâchons de conserver avec nous, au moins, notre joie de vivre, nos espoirs, notre fantaisie et notre exubérance. On a le droit d’être triste. On a le droit d’avoir peur. On a le droit, peut-être même le devoir, d’appeler à l’aide les proches quand on craque. Qu’emporter d’autre avec vous, dans le nouveau monde ? Je l’ignore : tout dépend de votre chemin personnel, dans cette vie qui de toute façon, rappelons-le, toujours, partout, à toutes les époques, demeure faite de « quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins », écrivait Marcel Pagnol, qui ajoutait, fameusement : « Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants. »

Comme suppliait Yan Solo à Chewbacca, alors que celui-ci tentait de lui sauver la vie au péril de la sienne : “Garde tes forces. Elles pourront te servir.”

Je veux peindre la France une mère affligée,
Qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée.
Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts
Des tétins nourriciers ; puis, à force de coups
D’ongles, de poings, de pieds, il brise le partage
Dont nature donnait à son besson l’usage ;
Ce voleur acharné, cet Esaü malheureux,
Fait dégât du doux lait qui doit nourrir les deux,
Si que, pour arracher à son frère la vie,
Il méprise la sienne et n’en a plus d’envie.

Mais son Jacob, pressé d’avoir jeûné meshui,
Ayant dompté longtemps en son cœur son ennui,
À la fin se défend, et sa juste colère
Rend à l’autre un combat dont le champ est la mère.
Ni les soupirs ardents, les pitoyables cris,
Ni les pleurs réchauffés ne calment leurs esprits ;
Mais leur rage les guide et leur poison les trouble,
Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble.
Leur conflit se rallume et fait si furieux
Que d’un gauche malheur ils se crèvent les yeux.

Cette femme éplorée, en sa douleur plus forte,
Succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte ;
Elle voit les mutins tout déchirés, sanglants,
Qui, ainsi que du cœur, des mains se vont cherchant.
Quand, pressant à son sein d’une amour maternelle
Celui qui a le droit et la juste querelle,
Elle veut le sauver, l’autre qui n’est pas las
Viole en poursuivant l’asile de ses bras.


Adonc se perd le lait, le suc de sa poitrine ;
Puis, aux derniers abois de sa proche ruine,
Elle dit : « Vous avez, félons, ensanglanté
Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté ;
Or vivez de venin, sanglante géniture,
Je n’ai plus que du sang pour votre nourriture !

écrivait, à la fin de sa vie, Théodore Agrippa d’Aubigné, soldat dont la mère mourut en couche et dont le père fut tué lors du siège d’Orléans, en décrivant, dans Les Tragiques, les guerres de religion qui dévastèrent son territoire.

Les Tragiques est un long poème flamboyant, baroque et magnifique, qui raconte ce qu’il vit de ses yeux, mais aussi ce qu’il rêva, imagina, voulut, redouta, cauchemarda, lors de ce terrible conflit qui, longtemps, nous servit de leçon. Il en rapporte les contrées dévastées, les enfants affamés qui, dans les villages en ruines, déterrent les racines qui leur serviront de repas, la Cour, la Saint-Barthélémy, le pays littéralement à feu et à sang : autant de joies qui attendent celles et ceux qui espèrent en la guerre pour trouver la paix, et le renouveau.

Certes, nous en sommes encore loin. Mais même si elle n’arrive jamais, gardez vos forces.

Elles pourront vous servir.

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