La publication de ce livre l’année dernière, outre-Atlantique, constitua un véritable événement. Dans Perdre la Terre, qui vient de paraître en France, le romancier et essayiste américain Nathaniel Rich explique comment, dès 1979, l’humanité savait déjà tout ou presque sur le changement climatique et ses conséquences. Et comment nous avons échoué, d’un cheveu, à enrayer la machine.

La force du livre est de mettre le lecteur dans la peau de ces scientifiques, de raconter cette histoire tragique, de leur point de vue. Ainsi le climatologue Rafe Pomerance qui, observant la réaction des responsables politiques de l’époque aux informations effrayantes qui leur sont transmises, lors d’un congrès exceptionnel en 1980, réalise : « la plupart de ces génies de la politique semblaient singulièrement dénués de sens commun. Ils comprenaient les enjeux, mais étaient encore incapables de prendre tout cela à cœur. Ils restaient calmes, détachés – des hommes pragmatiques dépassés par un problème qui, justement, n’avait aucune solution pragmatique… ».

Résultat de plusieurs années d’enquêtes et d’entretiens, ce livre réquisitoire constitue le meilleur de cette narrative non fiction qui fait l’essor d’un nouveau type de journalisme. Il a aussi une dimension politique, philosophique et morale, au sens noble du terme. Celle qui questionne notre échec collectif, s’interroge sur notre incapacité à agir. Celle qui voit dans notre inaction une menace réelle et concrète pour ces principes que nous considérons comme sacrés : la liberté, l’égalité, le souci des autres. Un argument moral désormais avancé comme un fer de lance par la nouvelle génération des militants écologiques, adolescents ou vingtenaires. Entretien.

Nathaniel Rich Perdre la Terre

Nathaniel Rich CC Literary Fiction / Flickr CC


P.M. Comment est née l’idée de ce livre ?
N.R. Je collabore au New-York Times Magazine. Il y a deux ans, mon éditeur m’appelle et m’explique qu’ils ont un projet exceptionnel, un numéro spécial entièrement dédié au changement climatique, en partenariat avec le Centre Pulitzer. Il me demande si j’ai des idées. J’y réfléchis, je me dis qu’il faudrait éviter les clichés, ou du moins les analyses que l’on retrouve habituellement dans la plupart des articles sur le sujet (qui insistent sur tel ou tel élément ou « nouvelle », préconise « ce que nous devrions faire », etc.). Ce qu’il manque en général, à mon avis, dans les articles de journaux consacrés au réchauffement climatique, c’est l’élément humain de toute cette histoire. Je me suis donc penché sur les protagonistes de ce drame, laissés trop souvent dans l’ombre, les scientifiques qui se sont battus, dès les années 1960, pour essayer d’enrayer le processus. Il m’a donc semblé pertinent de dire l’histoire de ces femmes et de ces hommes, ce qu’il s’est joué au moment où l’écologie est devenue une question politique.

On sait ce qu’il se passe depuis 1989, la façon dont l’industrie énergétique américaine empoisonne le débat public sur la question, avec la complicité de certains politiques, mais comment on en est arrivé là, voilà ce qu’on a oublié. C’est, d’une certaine façon, l’histoire la plus triste qu’on puisse imaginer, celle d’un échec collectif et la grande tragédie de notre époque ; mais c’est aussi l’histoire du triomphe d’un petit groupe de femmes et d’hommes qui furent capables de traduire dans le débat public le résultat de leurs recherches.


 
P.M. Ils été concernés par cette histoire ?
N.R. J’ai été très surpris, je ne m’attendais pas à un tel intérêt pour un texte publié dans un magazine, même si le numéro entier y était dédié. Quand j’ai vu que le New York Times avait carrément dédié la Une de son quotidien à mon texte, ce qu’ils ne font jamais, je me suis dit qu’il se passait quelque chose. Rien, en revanche, du côté des décideurs politiques, ce qui ne m’a pas surpris outre mesure. Al Gore, auquel je consacre plusieurs pages, m’a dit qu’il aimait mon texte mais moins la façon dont je l’avais décrit, lui. Il est en revanche dommage que, du côté démocrate, cette histoire ne soit pas mieux comprise. Même Alexandria Ocasio-Cortez[1], figure emblématique du mouvement écologique qui se dessine à l’heure actuelle, n’a pas conscience des origines profondes du problème. « Le gouvernement américain savait tout cela depuis 1989 », déclarait-elle dans un discours la semaine dernière. En fait, c’est depuis les années soixante que le gouvernement américain sait tout cela !

P.M. Vous décrivez la façon dont les découvertes scientifiques sur le sujet furent, à l’époque, discréditées par des stratégies pernicieuses mises au point par des lobbys (automobiles, énergies fossiles, etc.). J’ai l’impression que l’on revit ce même scénario aujourd’hui, ces attaques contre la science, les médias.
N.R. Le succès de cette stratégie du déni, qui s’est en effet construite durant les années soixante, a dépassé les espérances les plus folles de ses artisans. C’est ce que me dirent les gens que j’ai interviewés qui l’ont mise au point, ces cadres notamment, de l’industrie énergétique. Dans quelle mesure ce succès inattendu a-t-il pu inspirer des stratégies similaires, mises en place notamment par le Parti républicain, visant à disqualifier désormais les médias, la Science, l’Histoire, c’est une excellente question. Y a-t-il un rapport de cause à effet entre les deux ? Se sont-ils dit « ça a marché cette fois-ci, réessayons de nouveau pour ces cas-là ?. Ou seraient-ce plusieurs expressions semblables d’une même sorte de virus, qui aurait peu à peu empoisonné le Parti républicain ?

P.M. Le rôle de Ronald Reagan n’est pas des moindres dans cette histoire. Pourquoi a-t-il changé son fusil d’épaule, de son envie de soutenir l’énergie solaire à ses débuts, au climato-scepticisme dont il fit preuve ensuite ?
N.R. Je pense que c’est de nouveau lié au pouvoir de l’industrie énergétique dans mon pays. Reagan était très proche des compagnies de pétrole et de gaz, et puis il y avait cette tendance politique qu’il incarnait, de réduire au maximum la défense publique. Il a même envisagé de fermer l’Environnement Protection Agency et le Department of Energy[2]. Il faut pourtant se rappeler que cette industrie était déjà consciente du problème à l’époque, qu’elle avait même développé de nombreuses recherches en matière d’énergies renouvelables, Exxon, par exemple avait un programme de recherche en matière d’énergie solaire. Mais tout cela était trop lié au prédécesseur de Reagan à la Maison Blanche, le démocrate Jimmy Carter. Il lui fallait se distinguer de ce qui avait été fait auparavant.

P.M. En un sens, Carter a lui aussi échoué à changer les choses ?
N.R. Carter est un cas complexe : il a bien essayé d’aller dans le bon sens, mais sa philosophie était celle de l’indépendance énergétique, la production nationale de tout type d’énergies. Certes, les énergies solaire ou éolienne, mais aussi le charbon. C’est donc un héritage compliqué.

P.M. La voiture hybride, le biodégradable : les scientifiques de l’époque avaient-il déjà imaginé ces solutions ?
N.R. Absolument. En réalité, tout ce que nous savons à l’heure actuelle au sujet du réchauffement climatique était déjà compris, et toutes les solutions que l’on met désormais en place étaient déjà là. De nombreux programmes publics allaient même dans ce sens, avec des investissements divers et variés de plusieurs institutions publiques ou privées. Aujourd’hui, en revanche, le gouvernement fédéral ne met plus aucun sou dans la recherche en matière de décarbonation[3] ou dans ces nouvelles technologies du « geoengineering »[4]. Il reste certes à prouver que celles-ci fonctionnent, mais on ne les étudie même pas au niveau fédéral.


 
P.M Vous décrivez aussi le délitement, durant cette décennie, de la coopération historique qui liait jusqu’ici scientifiques et responsables politiques aux États-Unis ?
N.R.  C’est l’un des aspects les plus intéressants de l’histoire, la notoriété extraordinaire, entre la Seconde Guerre Mondiale et Reagan, de ce groupe de scientifiques travaillant pour le gouvernement américain. Il y avait notamment ceux du Manhattan Project, qui développèrent la bombe atomique, ou encore le célèbre JASON Defense Advisory Group, cette association de scientifiques de haut niveau, consultée par tous les présidents des États-Unis depuis Eisenhower dans toutes leurs décisions importantes concernant la sécurité nationale. Reagan a tourné le dos à tout cela et ce fut un changement radical.

Il est très difficile pour mes compatriotes aujourd’hui de concevoir à quel point ces femmes et hommes de science avaient de l’influence alors. La semaine dernière encore, le Department of Energy a décidé de mettre fin à une recherche en cours, au sujet des effets du charbon sur la santé des mineurs. Quand des journalistes demandèrent aux responsables pourquoi ils avaient décidé d’arrêter ces investigations, ceux-ci leur répondirent : « La science, c’est un truc de Démocrates ».

P.M. Mais les Démocrates, conscients de ce qui était en jeu, n’ont-ils pas pris de décisions plus radicales ?
N.R. L’échec de l’administration Clinton, quand Gore était Vice-Président, reste une histoire à écrire. Certes, Obama a essayé de faire passer une loi ambitieuse sur le climat durant son second terme. Malheureusement, il a décidé de s’y atteler bien tard, après sa loi sur la réforme de la santé publique (le fameux Obama Care, ndlr). Sa marge de manœuvre était devenue très faible, après son bras de fer avec les Républicains sur cette question. Aussi, aucun Président américain n’a-t-il réellement appliqué ce que leurs conseillers en la matière leur préconisaient. Le plus investi reste Carter et son « energy plan ». Qui sait ce qui aurait pu se passer s’il avait été réélu ?

P.M. Votre livre pose aussi des questions d’ordre philosophique. Notamment celle de savoir comment vivre avec cet échec collectif, comment et pourquoi avons-nous laissé cette situation arriver ?
N.R. Se pose en effet La question de cet échec collectif, qui révèle les mensonges que nous nous racontons sur notre civilisation, comment notre inaction s’est révélée une menace pour ces principes que nous avons toujours considérés comme sacrés : la liberté, l’égalité, le souci des autres. L’autre question, c’est : comment une seule personne, John H. Sununu, a-t-il réussi à torpiller un accord mondial, qui aurait pu sauver la planète (ce conseiller du Président Georges W. Bush convainquit ce dernier de ne pas signer un accord international juridiquement contraignant pour empêcher le réchauffement planétaire sur lesquels soixante pays s’étaient accordé en novembre 1989, ndlr).

La seule réponse convaincante est que le soutien à ce projet n’était pas assez fort. Il n’y avait pas assez de passion, d’ambition politique, derrière cela. Tout le monde était d’accord sur le principe, mais ce n’est pas suffisant pour arriver à une décision politique majeure. Les gens étaient concernés, mais cela ne leur semblait pas être une urgence, malgré les rapports publiés, les articles des journaux comme le NY Times, les efforts des protagonistes, le scientifique Rafe Pomerance, Al Gore, etc. pour que leurs recherches soient connues du grand public.

P.M. N’y a-t-il pas aussi une forme d’égoïsme, de cynisme dans l’indifférence, aujourd’hui encore, vis-à-vis du problème ? OK, les îles du Pacifique peuvent bien être submergées, mais cela ne me concerne pas, dans mon pays, semblent penser pas mal de gens qui se voient « à l’abri » ?
N.R. Certes, et pourtant chaque été, aux États-Unis, ces feux dévastateurs sont bien la preuve que le changement climatique touche tout le monde. « Ne comprenez-vous pas qu’il faut agir, que c’est votre maison qui pourrait, tout comme celle-ci, brûler demain ? »  disent ceux qui se battent pour le climat à ces occasions. La réponse est pourtant : non. La plupart de gens n’arrivent pas à s’imaginer que leur maison pourrait brûler. De même que l’on ne peut se préoccuper, comme à la Nouvelle-Orléans ou Miami, de voir sa ville submergée par la montée du niveau de l’océan quand on vit au milieu du pays. Aussi cet argument a ses limites.

Il nous faut un nouveau type d’argument, un argument moral, tel qu’il est désormais avancé par ce nouveau mouvement des jeunes, d’une façon inédite. Dire que notre incapacité à agir détruit notre démocratie, notre civilisation, et que nous avons tous une part de responsabilité, que nous ne pouvons pas continuer, que notre inaction est criminelle. Il est intéressant de voir comment le débat s’est déplacé sur ce terrain-là ces six derniers mois. Les jeunes militants ne font plus appel uniquement à la raison, et comme le dit Ocasio-Cortez, si les dirigeants n’agissaient pas, « nous aurons du sang sur nos mains ».

Ce n’est pas l’opposé de ce qu’il s’est passé durant le mouvement des droits civiques, quand beaucoup de Blancs aux États-Unis, qui ne se voyaient pas comme des victimes du racisme, se levèrent et dire : « Nous refusons d’admettre que cela se passe, parce que c’est mal, que cela affaiblit toutes les valeurs que nous défendons ». C’était un argument d’une toute autre nature, un argument d’ordre moral. De même, notre incapacité à agir pour le climat nous nuit d’une façon bien plus profonde que celle des feux de forêt.

Feux dévastateurs Changement climatique

Feux dévastateurs à San Diego le 16 mai 2014, CC Sgt. Keonaona Paulo / Wikimedia CC
© United States Marine Corps


P.M. Vous montrez enfin que c’est durant cette décennie qu’on commença à opposer la question de l’environnement aux intérêts économiques, comme si les deux étaient opposés.
N.R. Oui, cela fait partie de la campagne de lobbying climato-sceptique lancée par l’industrie fossile en 1989. Mais je crois que cet argument est plus faible que jamais aujourd’hui. Quand William Nordhaus, qui vient de gagner le prix Nobel d’économie, dit que les solutions technologiques existent et qu’il y a un intérêt bien économique à les appliquer, on comprend que ce qui manque, c’est une volonté de nature politique. Un tas d’analyses montrent qu’on gagnerait des milliards de dollars si on agissait dans ce sens. Cet argument économique là devient de plus en plus convaincant : celui qui suggère que nous devrions agir.

Perdre la Terre, une histoire de notre temps, Seuil-éditions du sous-sol, traduit de l’anglais (États-Unis) par David Fauquemberg, 283 pages, 17,50 euros

[1] Jeune élue démocrate de New-York.

[2] Institutions équivalentes, aux États-Unis, au Ministère de l’environnement en France.

[3] La décarbonation (ou décarbonisation) du bilan énergétique d’un pays consiste à réduire progressivement la part des énergies émettrices de gaz à effet de serre (CO2 et CH4), c’est-à-dire des combustibles fossiles : charbon, pétrole et gaz naturel.

[4] Série de technologies d’avenir envisagées pour réduire le réchauffement climatique, liées à la planète elle-même, comme par exemple provoquer une éruption volcanique pour réduire la température de l’atmosphère.