À Melbourne, le Dr. Sure prescrit une cure de rock psychédélique

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Dr. Sure Melbourne Interview
Melbourne, Australie © NASA

Un beau vinyl rose sorti en pleine pandémie, ce 20 avril, a bercé quelques-unes de nos soirées de confinement : il s’appelle Remember the Future et c’est le nouvel E.P. (« Extended Play », soit 4 titres) du groupe australien Dr. Sure’s Unusual Practice, dont les accents post-punks ne sont pas sans rappeler les délicieux Cramps, ou le look l’esthétique déviante du vingtième siècle. Autant de raisons de contacter Dougal Shaw, le jeune Australien multi-casquettes, également tatoueur et réalisateur, derrière ce projet joyeusement délirant.

PostAp Mag. Bonjour. Vous êtes, d’après votre biographie, à la fois musicien, producteur, tatoueur, auteur et réalisateur. Qu’est-ce qui vous a poussé à mener cette vie de dingue ? Quelles expériences, personnelles ou artistiques, ont bien pu vous lancer sur ce chemin-là ?
Dougal Shaw. Salut mon pote. Beaucoup de choses pourraient répondre à cette question mais, si nous parlons de l’enfance, je pense, d’une certaine façon, être né dans la folie. Mes parents sont tous deux artistes et nous n’avons jamais été très riches matériellement parlant, mais ils m’ont élevé en me donnant le goût la créativité. J’ai grandi dans un certain esprit « Do It Yourself » : on fabriquait nos propres t-shirts, on se coupait nous-mêmes les cheveux, on cousait nos trousses, nos cartables, et plein de trucs.

Et j’ai toujours aimé la musique. Mon père jouait, plus jeune, dans des groupes de la scène de Brisbane. C’était l’époque de The Saints, The Go-Betweens, il y avait toujours des instruments à la maison, et des gens qui passaient taper un bœuf. 

Puis à l’âge de 15 ans je suis parti, seul, pour la Côte d’Or et c’est là que j’ai découvert la scène punk / hardcore, et avec elle une communauté qui résonnait avec mes idéaux.

P. A. M. En vous écoutant, en voyant vos clips, on a l’impression que vous appréciez particulièrement les films d’horreur.
D. S. Je ne suis pas un grand fana de films d’horreur, non. Ce qui m’inspire, c’est plutôt le surréalisme, ce genre d’imagerie. Notre dernier clip, « Super Speedy Zippy Whipper » est clairement inspiré des films surréalistes comme Un Chien andalou ou Eraserhead.

P. A. M. Comment avez-vous trouvé votre pseudo, Dr. Sure ?
D. S. Mes initiales sont D. R. Shaw. Je ne suis pas vraiment docteur. Je suis un charlatan.

La vie aux antipodes

P. A. M. Comment est-ce, de grandir à Melbourne, fin XX°- début XXI° siècle ?
D. S. Ça va faire sept ans que j’habite à Melbourne. Quand je suis arrivé, je n’en croyais pas mes yeux : on pouvait voir des concerts chaque jour de la semaine ! Et on ne s’en est pas privé… Mon meilleur ami et moi-même avions pour projet, dès le début, de nous installer mais surtout de monter un groupe, sauf qu’on ne connaissait personne, alors on allait au moindre concert dont on entendait parler. Neuf fois sur dix, on y allait sans connaître le groupe, et on adorait ça. J’aime toujours ça, d’ailleurs, mais c’est difficile de conserver un tel niveau d’enthousiasme. Ce sont de grands souvenirs.

Dr. Sure Remember Future
© Marthouse Records

P. A. M. Ah, l’Australie… Mad Max, Julian Assange, les méga-feux, les serpents et Le Collège des Cœurs Brisés. Au nom du Ciel, dites-moi quelque chose à propos de votre pays, n’importe quoi qui sorte un peu de ces clichés…
D. S. (Rires). Non non, c’est bien ça, vous y êtes ! On dirait qu’on se dirige droit vers Mad Max en tout cas. Même si le Covid a peut-être appuyé sur les freins… La séparation de l’Église et de l’État s’érode doucement, à mesure que les chrétiens conservateurs les plus fous s’arrogent le contrôle du pays. Le problème, c’est qu’ils sont aussi fous, chrétiens et conservateurs que capitalistes. On ne fait pas pire fou qu’un fou chrétien, conservateur et capitaliste.

Le genre de fou qui préfèrera toujours l’ignorance à la connaissance, surtout en ce qui concerne notre passé génocidaire et raciste. Ils ont gagné la dernière élection —ce qu’on croyait impossible compte tenu de l’échec monumental de leur précédent gouvernement— en ayant recours à la désinformation ciblée, elle-même financée par les magnats de l’extraction minière et l’abus du système de subventions publiques

Depuis le Covid, ils semblent s’être convertis aux politiques sociales qu’ils ont longtemps et activement combattues, voire démantelées après la crise financière de 2008. Ce qui me fait dire que l’opinion commence peut-être à percevoir leur hypocrisie. Le monopole médiatique, la machine à propagande de Murdoch, n’arrivent plus à dissimuler leur véritable nature. Les citoyens ont été obligés de privilégier la santé collective et la joie de vivre à la richesse individuelle. Je suis prudemment optimiste.

Sinon, on a aussi la Vegemite et les dingos.

La musique à plusieurs

P. A. M. Comment avez-vous produit cet E.P. ?
D. S. On l’a enregistré en décembre avec Max Ducker au Cellar Sessions Studio. J’avais fait le premier album entièrement seul mais, après avoir joué les chansons avec le groupe, je voulais vraiment que la prochaine production soit plus collective. C’est impossible de reproduire une telle énergie vitale quand vous enregistrez chaque piste l’une après l’autre. On a un peu tourné l’an dernier et, en décembre, on a enfin trouvé le temps de nous poser dans un studio. On avait déjà joué ces 4 morceaux plusieurs fois en public, donc on les connaissait vraiment bien et on a tout enregistré en une journée.

Dr. Sure groupe australien
© Marthouse Records

P. A. M. Comment avez-vous rencontré les autres membres du groupe ?
D. S. Je connais Jack depuis longtemps. On avait déjà joué ensemble, dans des groupes comme Cracodile ou Hot Sludge Fundae. On se connaît depuis son arrivée à Coolangatta, où j’habitais à l’époque. On écrivait chacun nos chansons et on a commencé à aller aux open mic sessions ensemble. On jouait dans des pubs remplis de commerciaux bloqués devant le foot à la télé, ou les machines à sous, et qui faisaient de leur mieux pour oublier la musique. 

J’ai rencontré Miz quand mon ancien groupe, Breve, a joué dans le même spectacle que le sien, Strangers from Now On. J’adore comment elle joue, on sent qu’elle est vraiment dans la musique. Je lui ai envoyé quelques démos et ça lui a plu. Jake est arrivé en dernier. J’avais déjà vu son groupe à lui, Hideous Sun Demon, qui jouait régulièrement à Perth, mais on ne s’était jamais croisé. Même si j’avais tatoué les autres membres du groupe, Jake restait mystérieux. Finalement, on s’est retrouvé dans les mêmes show début 2018, avec Hot Sludge Fundae et Hideous Sun Demon, et puis ils ont rejoint Melbourne quelques mois plus tard. On est devenu colocataires peu de temps après. Ce sont les trois premières personnes à qui j’ai proposé de jouer, et elles ont toutes les trois accepté !

Un groupe post-apo

P. A. M. Quand on a entendu votre musique, on a tout de suite trouvé ça « Post-apo »… C’est comme ça que vous ressentez l’époque, vous aussi ?
D. S. Oh oui, mec. On peut pas faire comme si toute cette merde n’était pas à nos portes. J’ai lutté pour conserver ma santé mentale et, pour moi, le meilleur moyen de me débarrasser des angoisses provoquées par l’état du monde, c’est d’écrire à ce sujet. Je pense que c’est aussi ma façon de contribuer au débat public.

Il faut faire en sorte que ces sujets deviennent normaux, il faut poser des questions, encourager les gens à penser de façon critique, à ne pas simplement accepter le status quo. Savoir que notre planète se réchauffe au point d’en devenir inhabitable… Pourquoi cela ne provoque-t-il pas un tournant radical dans notre façon d’organiser la société ?  Je ne prétends pas avoir les réponses, mais poser ces questions me fait me sentir un peu utile.

Le live Spécial Confinement 2020 de Dr. Sure’s Unusual Practice

P. A. M. Quand viendrez-vous jouer en Europe ?
D. S. Nous étions en discussion avec un agent par là-haut l’an dernier, et travaillions sur la possibilité d’une tournée fin 2020, mais plus rien n’est sûr, désormais. On a vraiment très envie de venir, aussi vite que possible, mais il faudra d’abord sortir des disques. Si vous connaissez des labels anglais ou européens qu’on pourrait intéresser, faites-nous signe !

P. A. M. Un mot pour nos lecteurs ?
D. S. Sauvez la planète, mangez un milliardaire !

Remember the Future, le dernier E.P. de Dr. Sure’s Unusual Practice, est disponible sur Bandcamp.
Vous pouvez aussi les suivre sur Facebook, Instagram ou leur label Marthouse Records
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