Le monde est-il sous influence ?

À Newton, dans le Massachusetts, un psychiatre et ancien adepte de la secte Moon dissèque les méthodes de contrôle mental pour nous aider à nous libérer des influences. De tous les types d'influence.

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Newton, États-Unis. © NASA

« J’étais convaincu que mon pays était manipulé par Satan et, pour l’en libérer, j’étais prêt à tuer. J’avais abandonné les études, le basket, toutes mes passions. Je ne parlais plus à mes parents, à ma sœur. Puis j’ai eu un accident de voiture. J’ai passé quinze jours à l’hôpital, seul, loin de la secte. J’ai pu rattraper tout mon sommeil en retard. J’ai retrouvé ma famille. Et, avec leur aide, je me suis retrouvé, moi. »

Voilà comment le Docteur Steven Hassan raconte sa sortie de l’Église de l’Unification, plus connue sous le nom de secte Moon, fondée dans les années 1950 par le révérend autoproclamé du même nom (et dirigée depuis sa mort par sa seconde épouse —la secte promeut la polygamie).

C’est pour comprendre ce qui a pu l’amener, lui, un jeune juif new-yorkais de 19 ans, sans histoire, étudiant en littérature dans le Queens, à se convertir à une secte d’inspiration chrétienne radicale et à abandonner tout ce qui constituait son identité pour rejoindre un groupe fermé sur lui-même, aux théories apocalyptiques, qu’il s’est ensuite tourné vers les études de psychiatrie et a étudié les mécanismes sectaires de par le monde.

L’influence, un continuum

Il en tire plusieurs enseignements. Celui sur lequel il insiste en premier lieu est qu’il ne faut pas considérer la manipulation mentale comme une donnée isolée du reste du monde. Autrement dit, ce n’est pas tout ou rien : nous ne sommes pas soit adeptes de secte, soit parfaitement libres. Mais nous sommes influencés, par des groupes sociaux, des individus, des figures d’autorité. Ce fait peut être analysé sous de nombreux prismes : sociologiques, économiques, politiques, anthropologiques… Mais le Dr. Hassan s’intéresse à une seule donnée : la programmation psychologique. Le contrôle mental. Et tout ce qui nous influence nous contrôle mentalement, d’une manière ou d’une autre. Votre atelier couture, votre prof de piano, votre club de foot, votre employeur, votre parti politique… L’armée, la religion, votre YouTubeur préféré, votre pop-star favorite, la propagande, la publicité… Tout s’infiltre dans votre psychisme, et l’oriente.

Bien sûr, il n’y a pas de mal à suivre les directives de sa chorale, et à répéter les chansons entre deux sessions, ou écouter votre coach sportif, et aller un peu plus souvent à la salle. Inutile d’entrer dans une crise existentielle ou de s’atteler au nouveau discours de la méthode. Mais il n’est pas idiot, en revanche, de se méfier si on commence à vous y parler de théories farfelues, de mensonges d’état, de solutions miracles… C’est en cela que, pour lui, « l’influence est un continuum » : il y a de l’influence « éthique », et une autre « non-éthique », relève-t-il. Toutes deux vont modifier votre comportement. Mais dans quel sens ?

Entre les deux bords du spectre de l’influence, ce serait donc, en réalité, tout un continuum de manipulation qui existe. Pour lui, la clé pour savoir si vous êtes en danger, c’est d’identifier où vous vous situez dans ce continuum… Et où se situe l’organisation dans laquelle vous vous trouvez, ainsi son ou ses dirigeants. D’examiner les méthodes employées, autant que le fond du discours. Car ce mode de fonctionnement social nous rend vulnérables aux influences plus délétères, celles qui cherchent à nous emprisonner, à nous exploiter, à nous transformer en esclaves au service d’un clan, ou plutôt de son chef. Et, bien sûr, tous ces « cultes » n’inspirent pas autant de méfiance que les sectes. Le bureau, ou les arnaques diverses, comme le marketing de réseau ou l’abus de faiblesse, sont bien plus pernicieux.

Tout comme les mouvements politiques. Et là, l’enjeu devient plus crucial encore, car il ne concerne plus que vous. La programmation mentale n’est, là encore, sans soute pas le seul facteur permettant d’expliquer le succès de leaders charismatiques, qu’ils soient autoritaires, dictatoriaux, ou même simplement mégalomanes et incompétents. Puis, même si vous soutenez un candidat bien démocratique, n’avez-vous pas envie d’être sûr, sûre de rester libre, indépendante, indépendant de pensée, face à lui ou elle, et non l’un de ses soutiens aveugles à toute contradiction ? Et, si son discours devait évoluer, d’éviter de vous radicaliser à votre tour, de vous transformer en potentiel terroriste ?

Vous êtes sous influence. Mais jusqu’à quel point ? Par quels moyens ? Et dans quel but ?

Insistons : la question est celle de la manipulation psychologique, du contrôle mental. De la perte de soi, de son identité profonde, au profit de celle désirée par le groupe ou son leader. Restez-vous vous-même en adhérant à tel ou tel groupe ? C’est pour apprendre à naviguer dans ce monde d’influence que Steve Hassan a finalement fondé le Freedom of Mind Resource Center et commencé à publier une série d’ouvrages destinés à nous apprendre à repérer l’influence « non-éthique » et à aider celles et ceux qui en sont victimes.

Le modèle du contrôle

Tout l’enjeu est donc de déterminer à quel point l’individu charismatique qui vous enseigne quelque chose cherche à vous contrôler, dans quel but et si, dans le processus, vous restez vous-même.

À cette fin, il a élaboré une grille d’analyse, le modèle CIPÉ, pour « Comportement, Information, Pensée, Émotions ». Soit les 4 éléments que l’influence va chercher à contrôler chez vous. Ces formes de contrôle sont-elles toutes présentes et, si oui, jusqu’à quel point ? Le savoir peut vous aider à persévérer dans votre engagement, s’il est sain, ou à vous en détacher, dans le cas contraire.

Car, estime-t-il, selon un modèle qui n’a pas beaucoup varié depuis les premiers manuels de lavage de cerveau du parti communiste chinois (toujours en vigueur), le schéma est toujours le même. Le but est de contrôler vos comportement (la privation de sommeil est la meilleure alliée, par exemple, du groupe sectaire), les informations auxquelles vous avez accès , vos pensées, et même vos émotions. Or, tout cela se programme, et ce sont ces méthodes de programmation que retrace le modèle CIPÉ.

(En anglais, l’acronyme de Behavior, Information, Thought et Emotions donne bien entendu BITE, ce qui fonctionne bien en anglais, puisque cela signifie « Mordre », mais un peu moins en français, pour des raisons que vous nous ferez la grâce d’avoir à expliquer, merci bien).

Qui suis-je, où vais-je et dans quel culte j’erre ?

Jetons maintenant un œil à ce continuum de l’influence.

Le modèle CIPÉ, issu de des décennies d’étude de Steven Hassan, mais aussi d’un travail consacré à aider des membres de secte à s’extirper de leur culte, décrit donc à la fois le leader, la cible, et le système.

Ainsi, à un extrême du continuum, l’influence éthique vise à vous émanciper, à développer votre pensée critique, votre imagination, et votre créativité ; elle est le fait d’un leader qui connaît ses limites, qui vous donne du pouvoir, qui rend des comptes ; et ce dans un système qui dispose d’instances de contrôle et de régulation, où les moyens sont une fin, et d’où l’on peut partir à tout moment.

De l’autre côté, tout au bout de l’autre côté, votre identité devient celle de la secte, le sentiment d’amour y est conditionnel (selon que vous servez bien ou mal le groupe —ou votre partenaire : le schéma décrit aussi les relations toxiques), la solennité, la peur et la culpabilité remplacent la créativité et l’humour ; le leader, un pervers narcissique voire un psychopathe, est élitiste, mégalomane, a soif de pouvoir ; il est secret, trompeur et demande une autorité absolue.

Une fois de plus, Hassan décrit ici l’extrême du spectre : une organisation, ou une relation sentimentale par exemple, n’a pas à être à ce point sordide pour présenter un danger.

Quant au groupe, il sera organisé de façon pyramidale. Dans son discours, la fin justifie les moyens, tout radicaux qu’ils soient. Le mensonge et la dissimulation sont partout. Et on n’en sort pas sans se mettre en danger.

C’est un bon système pour savoir si vous êtes sous une influence néfaste, ça, déjà, tiens : que se passera-t-il si vous quittez le groupe ? Si vous cessez de soutenir tel politicien ? Quelles seront les réactions si vous parlez aux autres membres, voire au leader ou à ses représentants, de votre envie de quitter le groupe, le parti, le club ? Et que croyez-vous qu’il se passera si vous partez effectivement ? La porte est-elle ouverte, sans menaces ? Vous laisseront-ils tranquille, ou feront-ils tout pour vous retenir ?Et si oui, redoutez-vous malgré tout une solitude telle que la vie serait insupportable ?

Voilà pour le continuum. Le modèle CIPÉ présente en outre, bien évidemment, les diverses techniques employées pour contrôler, donc, Comportement, Informations, Pensée et Émotions. Par exemple : le contrôle du comportement peut appeler du style de vêtement ou de coiffeur à la séparation des familles, la pratique des châtiments corporels, voire de la torture et du viol, en passant par la nécessité de demander des permissions avant de prendre des décisions, la restriction des loisirs, ou la menace de nuire à vos proches.

Elles sont listées ici.

La liberté, c’est les autres

« La loi a cent ans de retard vis-à-vis des questions d’influence », expliquait-il récemment dans un long entretien (en anglais) au Commonweatlh Club. « La loi dit : « Vous avez 18 ans, vous êtes maintenant un adulte ». Mais elle ne prend pas en compte toutes les forces, tous les facteurs psychologiques et sociaux, qui favorisent le mensonge, le recrutement et l’endoctrinement des êtres. »

Pour lui, d’ailleurs, il conviendrait d’enseigner au lycée la psychologie comportementale et les mécanismes d’influence. Car le contrôle mental peut ruiner bien plus que votre vie. Ainsi, à ses yeux, c’est bien un mécanisme sectaire que l’on observe chez les partisans extrêmes —surnommés MAGA— de Trump, ou la frange complotiste des Qanon. C’est d’ailleurs à ce phénomène tout entier qu’il a consacré son dernier ouvrage.

Et ce sont ces supporters —les partisans radicaux de mouvements politiques autoritaires et violents— qu’il supplie de ramener à la raison.

Mais comment faire ?

Au niveau individuel, la recette ne lui apparaît pas politique. La recette, comme pour tout autre proche tombé dans un mouvement sectaire, c’est de leur parler. Avec l’amour et le respect que l’on a, sinon pour l’adepte, au moins pour la personne qu’elle était avant, la personne qu’elle est réellement, et qu’elle peut redevenir.

« Pour moi », résume-t-il, « ne pas s’impliquer dans une relation éthique, amicale, respectueuse avec une personne entrée dans une secte, c’est la pousser plus loin dans le système d’endoctrinement.

Il suggère d’entrer dans une conversation fructueuse, sincère et aimante, de renouer le dialogue. Sur le mode : « Si ce que tu penses est vrai, alors c’est très grave, et il faut me convaincre. Explique-moi, je vais essayer de comprendre. Faisons un deal : Tu me montres un truc qui te parle, on en discute, puis je t’en montre un, on en discute. » Et, dans le dialogue, faites preuve de curiosité : « Comment en es-tu venu à penser ça ? ».

Même si, reconnait-il, la meilleure méthode, pour se retrouver après un embrigadement sectaire, c’est de rompre tout contact avec le mouvement, au moins pour un temps donné, comme son accident l’a contraint à le faire, il y a des années. « Dans le cas des MAGA, ou des embrigadements politiques en général, il faudrait donc déconnecter, complètement, des réseaux sociaux —et même d’Internet— pendant déjà quinze jours. C’est vraiment ce qui est préférable : passer quinze jours sans se connecter une seule fois. Prendre le temps de marcher, de manger, de dormir, et de penser par soi-même. »

Il nous appelle donc, tous et toutes, à renouer avec nos proches égarés dans tel ou tel mouvement fanatique, telle ou telle théorie conspirationniste, tel ou tel mouvement sectaire ou extrémiste. Et ce, en s’appuyant sur ce qui demeure, par-delà la rage, ou la colère, ou le chagrin : le sincère désir de les aider, et de les retrouver ; les retrouver tels qu’ils sont, vraiment.

Car, et c’est la bonne nouvelle : « après quarante-cinq ans de pratique, je crois pouvoir affirmer que, au fond, tout le monde veut être libre, heureux, et soi-même, et que personne n’aspire à devenir un esclave. »

Pour en apprendre plus sur les recherches de Steven Hassan, vous pouvez écouter son passionnant podcast d’interviews (en anglais) The Influence Continuum, ou découvrir plus en avant sont travail sur le site Freedom of Mind Resource Center.

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