Au Guatemala, Alexa Hagerty exhume les corps des victimes de la guerre civile pour permettre à leurs descendants et descendantes de faire leur deuil et, peut-être, obtenir réparation. Anthropologue à Stanford, elle témoigne de son métier étrange et terrible, aux confins des cultures et à la lisière de ce qui sépare les morts des vivants.

par Alexa Hagerty, Stanford University, avec Laure Assaf, revue Terrain

Charnier Guatemala guerre civile

Les restes d’un homme Ixil émergent du sol, il s’agit d’une des 669 victimes massacrées et connues à ce jour, lors de la guerre civile au Guatemala.CC Tristan Brand / FAFG Fundacion de Antropologia Forense de Guatemala / The Conversation

 

J’arrive à Buenos Aires en décembre. Mon terrain au Guatemala vient de s’achever et mon terrain en Argentine n’a pas encore commencé. Je suis dans un entre-deux. J’ai travaillé avec une équipe d’anthropologues médico-légaux, à exhumer des fosses communes et rassembler des ossements, à tenter d’identifier les victimes des violences politiques qui ont marqué l’histoire récente du Guatemala. Après des mois d’intimité avec la mort et la terreur, il est étrange de débarquer dans la chaleur ensoleillée de Buenos Aires.

C’est le plein été en Argentine, la période des vacances. Je suis désorientée par les saisons inversées (pour moi) de l’hémisphère sud. Je m’étonne de me retrouver à errer dans Palermo Soho, où les touristes boivent des cafés cortados sur les trottoirs. Dans le parc arboré du Parque Centenario, des gens pratiquent le yoga et se contorsionnent de concert pour prendre la position du chien tête en bas. Un monde me sépare de Guatemala City, avec ses fenêtres à barreaux et ses rues prudentes. Il est difficile de croire que, quelques semaines plus tôt, je me tenais dans la boue d’un site de fouilles, dans la lointaine province de Quiché, à déterrer des os.

Au Guatemala, j’étais toujours entourée de gens. Nous creusions ensemble et nous déjeunions ensemble. Nous partagions nos chambres, nos vêtements, nos sprays anti-moustiques, nos bouteilles d’eau et nos rhumes. En Argentine, je suis seule. Mon studio loué récemment est d’une nudité et d’une blancheur cliniques : un sol carrelé de blanc, des murs blancs, des rideaux blancs. Avec la lumière vive de l’été, j’ai l’impression de vivre à l’intérieur d’une coquille d’œuf.

boue Guatemala Guerre Civile

« De Boue ». CC Anna Parraguette / Penninghen / The Conversation

 

Quand est-ce que je réalise que je ne vais pas bien ? Quand j’entends des gens rire en passant dans la rue, et que je me précipite pour fermer les rideaux afin qu’ils ne me voient pas ? Quand, au lieu de dîner, je reste assise affamée au bord du lit plutôt que de sortir ? Des choses étranges me passent par la tête : une gravure sur bois que j’ai vue une fois, avec des enfants dans un jardin. Au-dessus d’eux, des nuages d’été rebondis. En-dessous d’eux, des racines d’arbres et de plantes qui s’enfoncent dans la terre – et, au milieu des racines, des squelettes.

« Je pense constamment aux trois hommes, à la manière dont leurs os s’entrecroisaient dans la boue »

Je pense constamment aux trois hommes, à la manière dont leurs os s’entrecroisaient dans la boue. Pourquoi cette exhumation et pas une autre ? Je ne sais pas, mais cette fosse commune particulière dans les collines de Quiché est toujours présente, comme une radio allumée en bruit de fond. Les strates de terre teintée de cuivre. Les femmes de la communauté, bras croisés, attendant à la lisière des fouilles. Le bruit de la rivière et des pioches.

Il y a des milliers de fosses communes au Guatemala. Au cours du conflit armé qui s’est déroulé de 1960 à 1996, l’armée guatémaltèque, soutenue par le gouvernement des États-Unis, a pris pour cible les communautés paysannes mayas en raison de leur sympathie supposée pour les groupes de guérilla de gauche. Des villages entiers ont été massacrés. Les Nations unies ont estimé que 83 % des victimes du conflit armé étaient des indigènes locuteurs du maya. L’ampleur de la violence est stupéfiante : dans un pays dont la population compte 8 millions de personnes, il y a eu 200 000 morts et 45 000 disparus. Quiché était l’épicentre de ce bain de sang : localement, le conflit est simplement appelé La Violencia – la violence.

carte guerre civile Guatemala

Localisation de la province de Quiché, Guatemala. CC Wikimedia Commons

 

Sur le site d’exhumation, nous creusons pour trouver les os enterrés. Nous découvrons trois squelettes d’hommes. Des impacts de balles très nets, entrée et sortie, marquent deux des crânes ; le troisième est complètement brisé. Alors que nous les débarrassons de la boue, Maxi nous dit de chercher des traces de machette, qui apparaissent sous la forme de lignes gravées dans l’os. Dans d’autres fosses communes, sur d’autres squelettes, nous avons trouvé les hachures reconnaissables sur les crânes, les omoplates, les tibias (avec un tendon d’Achille coupé, les gens ne peuvent pas s’enfuir).

C’est le type de détail médico-légal que nous sommes entraînés à reconnaître et à documenter. Cela peut être utilisé comme une preuve de torture et de meurtre, pour bâtir une accusation de génocide lors d’un procès. Si un procès a jamais lieu.

Lors d’un bel après-midi d’été à Buenos Aires, quelqu’un frappe à la porte blanche de mon appartement blanc. Je ne veux pas ouvrir, mais je suis en train d’écouter de la musique et, à travers les fines cloisons, il est inutile d’essayer de me dérober. Une femme sourit sur le pas de la porte. Elle habite l’étage du dessus. Elle vient de Colombie, elle est ici pour étudier la médecine dentaire. Elle me dit que la moitié des appartements de l’immeuble sont loués par des étudiants colombiens. De nombreux Colombiens ont été déplacés par la longue guerre civile, et le système universitaire en Argentine a bonne réputation et ne coûte pas cher. Elle est venue m’inviter à un barbecue. « Tu ne peux pas passer Noël toute seule ! », sourit-elle. Une trace de rouge à lèvres a débordé sur ses parfaites dents blanches.

« Ce sont les bottes qui me perturbent le plus »

Brosses à dents, balais, balayettes, seaux en plastique roses et verts. Maxi – mon collaborateur – s’est arrêté à Walmart à l’extérieur de Guatemala City pour acheter du matériel. Les instruments avec lesquels on exhume des fosses communes sont ordinaires. Nous travaillons durant des heures à nettoyer la boue qui macule les trois corps, attentifs à ne pas modifier leur position dans la fosse. Ce ne sont pas les os qui me perturbent le plus. Ce ne sont pas non plus les crânes, avec leurs grimaces hurlantes ou souriantes. Ce n’est pas même la corde encore attachée autour des os carpiens des poignets de l’un des hommes. Ce sont les bottes.

Exhumation corps Guatemala

Des ouvriers exhument des restes dans la province de Qiche, Guatemala. Des milliers de corps ont été découverts. Sur les plus de 200 000 personnes assassinées ou disparues, 83 % étaient des locuteurs indigènes. CC Tristan Brand / FAFG Fundacion de Antropologia Forense de Guatemala / The Conversation

 

Tous les hommes locaux portent exactement les mêmes bottes. Quand je lève la tête de ma tâche, je vois ces mêmes bottes rassemblées autour de la fosse, portées par les hommes qui nous regardent, les hommes qui espèrent trouver leur père, leur frère, leur fils disparu. Après le travail, je gratte la boue sur mes chaussures, je nettoie mes semelles à l’aide d’un bout de bois – tout comme celui que j’utilise pour nettoyer la boue maculant les semelles de bottes des morts.

Les trois hommes morts portent des vêtements de travail communs. En brossant la boue d’une chemise à carreaux, je peux sentir les côtes pointues sous le tissu. Je remarque la couture régulière de la chemise faite à la main. Le tissu est intact et a conservé ses couleurs. Une partie du fil, le long de la manche, s’est désagrégée (le coton se dégrade plus vite que le nylon), laissant des morceaux de tissu agencés comme sur un patron. J’imagine les épouses et les mères qui ont coupé ces morceaux et les ont cousus les uns aux autres.

Identification par le vêtement

Maxi me dit que lorsque l’on trouve des corps de femmes vêtus de traje (costume traditionnel), les femmes de la communauté demandent des photographies de leurs huipil, les chemisiers brodés à la main, et parfois descendent dans la fosse pour inspecter la couture. Le motif d’un huipil est unique et peut donner un indice de l’identité d’un squelette. Si une femme trouve le corps de sa mère, elle fera peut-être confectionner le même huipil pour elle-même et ses filles.

L’identification par huipil n’est pas une identification scientifique. Les corps sont parfois trouvés avec des bijoux, des tatouages apparents et même des papiers d’identité lisibles. Ces preuves sont notées et constituent un profil médico-légal. Elles peuvent aider à établir l’identité, en fonction des résultats de l’examen médico-légal, et idéalement d’un test ADN. Mais les papiers d’identité peuvent se retrouver avec quelqu’un d’autre que leur propriétaire originel. Les gens peuvent avoir des tatouages similaires. Les bijoux peuvent être volés. Les vêtements peuvent être échangés.

Interprète Guatemala guerre civile

Cette femme ixil participe aux recherches pour retrouver les restes de son frère, province de Quiché. CC Tristan Brand / FAFG Fundacion de Antropologia Forense de Guatemala / The Conversation

 

Les familles et les membres de la communauté peuvent être plus aisément convaincus par des vêtements que par une identification médico-légale ou même une correspondance génétique. Il est difficile d’imaginer un squelette – ou souvent juste un fragment d’os – comme un fils ou une mère. Une montre, un tatouage, un permis de conduire – toutes ces choses sont plus propices au travail d’imagination que suppose le fait d’identifier des restes humains à un proche disparu. Les familles et les équipes médico-légales mesurent parfois les indices selon différents standards, et fondent leurs certitudes sur différentes sortes de preuves.

Des rêves pour retrouver les morts

Au Guatemala, ces divers modes de connaissance convergent dans les rêves. Dans la cosmovision maya, les morts jouent un rôle actif dans les vies des vivants. Les rêves sont l’un des principaux canaux de communication, un moyen par lequel les ancêtres offrent des conseils et des avertissements. Dès leur plus jeune âge, les enfants sont encouragés à se souvenir de leurs rêves et à les raconter. Dans le contexte des exhumations, les membres de la communauté rapportent des rêves dans lesquels les morts indiquent où se trouve leur corps, afin qu’il puisse être localisé et faire l’objet de véritables funérailles. Sans rites funéraires, les morts ne sont pas en paix et ne peuvent pas remplir leur rôle communautaire. L’exhumation aide à restaurer des relations normales entre les vivants et les morts.

Les membres de la communauté localisent les corps à travers les rêves, mais l’équipe médico-légale choisit où creuser en fonction d’indices archéologiques. Ils cherchent des modifications subtiles de la topographie qui pourraient révéler un fossé. Ils fouillent des tranchées exploratoires à la recherche de signes montrant que la terre est revuelto, les couches mêlées les unes aux autres : une indication qu’elle a été remuée auparavant.

Huipil identification corps Penninghen

L’exhumation aide à restaurer des relations normales entre les vivants et les morts. CC Alicia Andre / Penninghen / The Conversation

 

Je veux savoir comment ces méthodes concurrentes de localisation des corps affectent la relation entre les équipes de fouilles et les communautés. J’interroge Zulma, la directrice d’une organisation qui fournit un soutien pratique et psychologique aux communautés durant le processus d’exhumation. Zulma est une travailleuse sociale qui a grandi à Quiché, porte le traje de son village, et parle ixil et espagnol. Elle joue le rôle d’interprète, non seulement linguistique mais sociale, entre les communautés locales, l’équipe médico-légale, et d’autres ONG et acteurs gouvernementaux. Elle me dit que pour les communautés mayas l’ADN est important et les rêves aussi. Quand je lui demande si elle a l’impression que les équipes médico-légales prennent au sérieux les rêves qu’on leur rapporte, elle fait une pause et dit : « Nous devons être patients avec les scientifiques. Ils ont une manière différente de voir le monde ». Elle ajoute : « Ils s’intéressent avant tout à la couleur de la terre, et nous nous intéressons aux rêves ».

Je demande à Alvaro, un archéologue médico-légal hispanique, quel rôle jouent les rêves dans le travail de l’équipe. Il me dit qu’à peine une semaine plus tôt, une femme l’a approché pour lui raconter un rêve indiquant que son père était enterré sous un large pin sur le site actuel. Je demande si l’équipe va fouiller là. Il me dit « Nous devons respecter la manière dont ils voient le monde ». Puis il soupire et ajoute : « mais il y a beaucoup de pins ! »

Procès Justice Guerre Civile Guatemala

Un membre de l’équipe FAFG prend en photo quelques restes retrouvés, dont un morceau de crâne défoncé. CC Tristan Brand / FAFG Fundacion de Antropologia Forense de Guatemala / The Conversation

 

Les cadavres ne peuvent pas se noyer

Le site que nous fouillons est à la lisière d’une forêt. Nous creusons à côté d’un large pin, dont les racines épaisses rendent le déblayage difficile. Il est déjà tard dans la journée lorsque nous trouvons le premier os. L’atmosphère est lourde de la pluie qui s’annonce. Tandis qu’Alvaro gratte la terre autour d’un fémur, les hommes locaux préparent une bâche pour protéger le site de la tempête imminente. Dans un éclair de machette ils tranchent des branches d’arbres, découpent des supports et des pieux soigneusement entaillés de sorte à s’imbriquer. Maxi a dit une fois que l’une des tragédies de La Violencia a été la disgrâce de la machette. Elle a entaché de honte un outil noble, destiné à récolter le maïs et bâtir des maisons. Tant de morts infligées par les machettes, tant de massacres. Un instrument de vie changé en arme de mort. Les hommes sur le site manient la machette avec grâce et magie, ils dressent des tentes au-dessus des fosses ouvertes en quelques minutes à peine.

La pluie commence à s’abattre, mais l’équipe continue à travailler sous la bâche, avec un regain d’énergie dû à l’excitation d’avoir trouvé une tombe. Au bout d’une heure, les formes distinctes de trois corps sont visibles. Ce sont des squelettes, c’est-à-dire que toute la chair s’est décomposée et qu’il ne reste que l’os. Il semble y avoir d’autres corps en-dessous. Alvaro en devine sept au total.

Sur le trajet du retour en ville, alors que le camion se fraye un chemin à travers le déluge, Maxi et Alvaro racontent une histoire. Lors d’une exhumation dans une autre communauté, une pluie drue s’est mise à tomber. La fosse avec ses corps à demi-exposés s’est rapidement remplie d’eau. Les membres de la communauté se sont précipités pour sauver de la noyade les personnes enterrées là. La chute de l’histoire se trouve, bien sûr, dans le fait que les cadavres ne peuvent pas se noyer. […] C’est le rôle des vivants de sauver les morts de la noyade.


Cet article a été publié en collaboration avec le blog de la revue Terrain, les illustrations et photos ont été gracieusement fournies par les élèves de l’école Penninghen et par le photographe Tristan Brand avec la FAFG Fundacion de Antropologia Forense de Guatemala.The Conversation

Alexa Hagerty, Anthropologist, Stanford University

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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