Tout part, tout repart, une nouvelle année nous attend. Une année pour continuer à mettre au jour les processus mentaux et les œuvres d’art qui peuvent nous aider à survivre à l’effondrement du monde.

Et, parce que « Dieu le fracas que fait un poète qu’on tue », nous choisissons de placer notre année sous le signe de Nidhal Gheribi : ce jeune poète, photographe, animateur de la page Facebook « Livres interdits et rares », et chômeur tunisien de 32 ans, qui s’est donné la mort le 27 mars dernier.

Pour sa famille, citée par le Middle East Eye, ce sont « les conditions de marginalisation et de précarité sociale qui [l]’ont poussé à se suicider » ; pour l’écrivaine Maha Jouini, « Nidhal est mort pendu après avoir échoué à trouver du travail ou un espace pour canaliser ses énergies. »

Les poètes meurent, les jeunes se suicident, la Terre s’enflamme et une nouvelle année commence.

Nous avons cherché à contacter ses amis et amies via Facebook, afin de diffuser l’un de ses poèmes (seule la lettre —bouleversante— qu’il a laissée le matin de son décès étant jusqu’à présent disponible en français). Nous n’avons reçu que quelques fragments, les conditions n’étant pas idéale pour les regrouper, les organiser, les traduire.

Mais les voici, en hommage aux trop jeunes disparus de partout, qui nous accompagnent sur notre route. D’un monde à l’autre, le trajet ne se fait pas sans pertes… Espérons simplement « mériter la lueur du lendemain ».

Nidhal Gheribi poète suicide

D.R.


1

Je me demande… Qui suis-je ?
Et puis je fuis la confrontation parce que je sais qu’en répondant, je le regretterai
Je m’évite moi-même pour dénoncer
Qui pose la question ?
Je m’énerve, et elle s’énerve et va me quitter
Je ne suis pas comme je l’étais
Ce matin je ne me suis pas retrouvé
Mon odeur s’est dissipée avec la première cigarette matinale sans goût
J’ai ouvert mon roman préferé… que j’ai trouvé vide de titres
J’ai eu peur
Je suis vite descendu dans la rue et j’ai demandé sur moi-même
Ils ont dit :
Elle est passée par ici… Belle… Nue… Te fuyant comme chaque fois
Alors , je me suis arrêté

2

« Je me rappelle ma première cigarette, cette étrange ivresse, ce curieux plaisir, alors je ne fumais que pour chercher ce plaisir
Comme si fumer pour moi était une nouvelle expérience que je devais mener
Et puis ce plaisir commence à disparaitre petit à petit ..
Fumer est devenu pour moi une compensation d’un manque quelconque, et une accoutumance
De même , l’écriture est pour moi accoutumance, et compensation
À la différence qu’elle ne perd pas le charme de la première cigarette (du premier texte)
Que je ne veux pas guérir de cette accoutumance
Tout en étant sûr que les deux m’épuisent
Et prennent de mon âme
Avec chaque cigarette

3

La question qui me vient chaque nuit flirte avec une réponse cachée derrière la somnolence : ai-je vécu aujourd’hui comme il se doit pour mériter la lueur du lendemain ?

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