Exposition Proust Côté Juif Paris

À Paris, retrouvez la généalogie de Proust

"Proust du côté juif", au musée d’art et d’histoire du Judaïsme, ainsi que la publication en Pléiade Gallimard de ses essais, viennent rappeler, 100 ans après sa mort, la prééminence de l’auteur d’À la recherche du temps perdu sur la littérature française. La réédition du témoignage de son amie Elisabeth de Gramont complète idéalement cet envoutant panorama proustien.

par Romaric Gergorin

Pour célébrer les cent ans de la disparition de l’auteur d’À La Recherche du temps perdu, nombre d’expositions et d’événements sont organisés mais il faut reconnaître au musée d’art et d’histoire du Judaïsme une originalité certaine en se plongeant dans les origines juives si peu explorées du grand écrivain.

Marcel Proust du côté de la mère, exposition et catalogue, développe et prolonge un ouvrage d’Antoine Compagnon paru chez Gallimard, Proust du côté juif, une enquête sur ces liens trop souvent ignorés. Avec près de 230 peintures, dessins, ouvrages et documents exposés, dont des œuvres de premier plan de Monet, Bonnard, Vuillard, Rodin, le vaste parcours thématique que propose le musée de l’Hôtel de Saint-Aignan éclaire tout un pan essentiel de la généalogie de l’écrivain qui détermina pour une grande part l’orientation de son œuvre.

tableau plage Cabourg Prinet
René François Xavier Prinet, La Plage de Cabourg. 1910. Huile sur toile, 94,0 x 150,5 cm. Paris, musée d’Orsay © RMN – Grand-Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Une famille prestigieuse

De l’émancipation des juifs par le décret du 27 septembre 1791, sur une motion du député Adrien Duport, membre du Club des Feuillants, demandant à ce que les juifs soient reconnus comme des citoyens actifs, à la vie pleine de faste des Weil, famille maternelle de Proust, le chemin est long et sinueux.

Tandis que les Proust sont de petits bourgeois catholiques de campagne, dont le grand-père est épicier, les Weil appartiennent à la grande bourgeoisie juive parisienne. Parmi les aïeux prestigieux de la famille trône Adolphe Crémieux, grand-oncle par alliance de la mère de Proust, qui fut éphémère ministre de la Justice en 1848, mais qui restera surtout célèbre pour son décret attribuant la nationalité française aux juifs d’Algérie. Baruch Weil (1780-1828), arrière-grand père de Proust, dirige une prestigieuse fabrique de porcelaine à Fontainebleau. Il est vice-président du nouveau consistoire israélite de Paris et circonciseur attitré de la synagogue historique de la rue Notre-Dame-de-Nazareth. Le fils ainé de son second mariage, le financier Nathé Weil (1814-1896), grand-père de Proust, épouse Adèle Berncastell, d’origine juive rhénane. Leur fille Jeanne Weil (1849-1905) se marie avec le brillant docteur Adrien Proust. De leur union naitront Marcel et son frère Robert. 

Tableau Esther Assuréus Francken
Frans Francken le Jeune, Esther et Assuérus. XVII° siècle. Huile sur panneau, 49,5 x 64,3 cm. © Collection Marie-Claude Mauriac – photo Raphaële Kriegel

Jeanne, cette mère juive si aimée, objet d’attentes et de désir dès le premier chapitre de La Recherche, sera la médiatrice qui va donner au petit Marcel son goût pour la littérature. Elle traduit avec lui La Bible d’Amiens – qui reparaît aux éditions Bartillat – et Sésame et les lys, deux ouvrages phares du critique d’art et poète anglais John Ruskin. Mais Marcel ne pourra vraiment commencer à concevoir son grand œuvre qu’après la mort de sa mère en 1905. Il reçoit d’elle en héritage Esther et Assuérus, tableau de Franz Francken le Jeune évoquant l’héroïne biblique du Livre d’Esther. Esther, reine juive ayant caché son origine à son mari Assuérus, roi de Perse, réussit à sauver son peuple en lui demandant de renoncer à leur exécution ordonnée par son ministre Aman. Proust assista-t-il la fête des Sorts (Pourim) qui célèbre le retournement de situation évoqué dans le Livre d’Esther ? Il est en tout cas certain qu’Esther, tragédie de Racine évoquant ce drame va passionner Proust qui la citera plusieurs fois dans ses écrits. 

Cercle des amis disparus

Au lycée Condorcet, certains des amis du jeune garçon appartiennent à la bourgeoisie juive : Jacques Bizet, fils du compositeur de Carmen et de Geneviève Halévy, elle-même fille de Fromental Halévy, compositeur de La Juive et future Madame Strauss – un des modèles pour le personnage de la duchesse de Guermantes –, Robert Dreyfus, Fernand Halévy – fils du célèbre librettiste Ludovic Halévy –, Paul Helbronner.

Cette faune brillante se retrouve quelques années plus tard en villégiature sur la côte normande en compagnie des frère Natanson, fondateurs de La Revue Blanche, le dramaturge de boulevard Henry Bernstein, mais aussi les frères René et Léon Blum, tous invités par le marchand d’art Jos Hessel et sa femme Lucie dans leur villa. Edouard Vuillard est aussi de ces escapades entre 1901 et 1914 et en témoigne par de nombreux tableaux et photographies. Proust, discret sur ce cercle d’amis, vient régulièrement chez les Hessel lors de la saison estivale.

Peinture Misia Godebska Bonnard
Pierre Bonnard, Misia Godebska. 1908. Huile sur toile, 147,5 x 114,5 cm © Espagne, Madrid, museo nacional Thyssen-Bornemisza

S’il n’affiche pas de manière ostentatoire ses origines juives, il les évoque incidemment, notamment à propos des visites qu’il faisait enfant, avec son grand-père au cimetière du Père-Lachaise, où les tombes juives ne sont pas fleuries mais ornées de petits cailloux. « Il n’y a plus personne, pas même moi qui ne peux me lever, qui aille visiter, le long de la rue du Repos, dans le petit cimetière juif, où mon grand-père suivant un rite qu’il ne comprenait pas, allait mettre tous les ans un caillou sur la tombe de ses parents », écrit-il à son ami Daniel Halévy au sujet du caveau de son arrière-grand-père Baruch Weil. Assumant son identité, il n’apprécie cependant pas d’être catalogué comme juif. Ainsi, il se plaint à sa mère qu’un certain Monsieur Galard vu au Splendide-Hôtel d’Évian-les-Bains lui ait dit : « Vous êtes le neveu de Monsieur Weil », « d’un air de me démasquer qui m’a fort déplu ».

Les personnages et leurs modèles

Au moment de l’Affaire Dreyfus, il est dreyfusard aux côtés de sa mère et de son frère Robert, tandis que son père s’affirme antidreyfusard. Cette même Affaire qui débouche sur la séparation de l’Église et de l’État, ce à quoi Proust s’opposait, va irriguer toute La Recherche. Pris à partie sur la question juive par Alfred de Montesquiou – explosif dandy et un des modèles de l’extraordinaire Charlus, personnage le plus fascinant de La Recherche – lapidaire, il lui répond dans une lettre : « Si je n’ai pas répondu hier à ce que vous m’avez demandé des juifs. C’est pour une raison très simple : si je suis catholique comme mon père et mon frère, par contre ma mère est juive. Vous comprenez que c’est une raison assez forte pour que je m’abstienne de ce genre de discussions. » 

Charles Haas, élégant homme du monde, un des modèles du si sophistiqué Charles Swann de La Recherche, juif comme lui, apparaît de manière symptomatique dans un tableau de James Tissot exposé ici, Le Cercle de la rue Royale. On le voit dans l’encadrement d’une porte de la terrasse de l’hôtel de Coislin, comme un intrus pas tout à fait admis à la table des nantis de la bonne société. Tout comme on aperçoit la tête de Proust dépassée à l’arrière-fonds d’une photographie où siègent en majesté le prince et la princesse de Polignac, la marquise d’Arces, Anna de Noailles, Abel Hermant. On retrouve une évocation bien documentée de Haas et de ce tableau de Tissot dans le Marcel Proust d’Elisabeth de Gramont (1875-1954), publié par les éditions Bartillat. Proche de l’écrivain qui cita un de ses ouvrages dans La Recherche, cette remarquable femme de lettres en rupture de ban décrypta, la première, dans cet essai savoureux, les sources d’inspirations de Proust. 

Tableau Tissot Cercle rue Royale
James Tissot, Le cercle de la rue Royale. 1868. Huile sur toile, 174,5 x 280 cm Paris, musée d’Orsay © musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt Agence RMNGP

L’évolution du sentiment d’identité et du rapport au judaïsme chez certains juifs va être un thème récurrent du roman de Proust. Swann l’esthète assimilé à la bonne société aristocratique revient à son milieu d’origine à la fin de sa vie, conséquence de l’Affaire Dreyfus dans laquelle il s’est investi. À l’inverse, Bloch, ami déplaisant et comique du narrateur, efface son identité juive en se faisant renommer Jacques du Rozier, tout en constituant ainsi un acte manqué, bien dans l’humour de Proust, par l’évocation de la rue des Rosiers, quartier juif parisien par excellence, que son nouveau patronyme postiche évoque. L’humour ciselé de Proust, souvent négligé comme chez Kafka, n’est pas étranger aussi à la phrase la plus longue de son roman, celle qui explicite l’analogie et les liens secrets qui existent, selon lui, entre la « race élue » et la « race maudite », à savoir les juifs et les homosexuels. 

Sur tous ces sujets aujourd’hui encore si sensibles, Proust s’attache au libre arbitre et l’indépendance d’esprit et d’action face à l’oppression des a priori, sans jamais oublier d’où il vient. « Même mentalement nous dépendons des lois naturelles beaucoup plus que nous ne croyons et notre esprit possède d’avance comme certain cryptogramme, comme telle graminée les particularités que nous croyons choisir. Mais nous ne saisissons que les idées secondes sans percevoir la cause première (race juive, famille française, etc.) qui les produisait nécessairement et que nous manifestons au moment voulu. »

Le livre de la splendeur

Grand lecteur de la Torah comme de la Bible, Proust s’est aussi penché sur le Zohar, Livre de la splendeur, œuvre phare de la kabbale dont les textes sont réunis par Moïse de León et son entourage vers 1270.

« Zohar, ce nom est resté pris entre mes espérances d’alors, il recrée autour de lui l’atmosphère où je vivais alors, le vent ensoleillé qu’il faisait, l’idée que je me faisais de Ruskin et de l’Italie. L’Italie contient moins de mon rêve d’alors que ce nom qui y a vécu. Voici les noms, les choses ne sont pas des noms, des choses, dès que nous les pensons, ils deviennent des pensées, ils prennent rang dans la série des pensées d’alors et se mêlent à elles, et voici pourquoi Zohar est devenu quelque chose d’analogue à la pensée que j’avais avant de le lire en regardant le ciel tourmenté, en pensant que j’allais voir Venise. »

Tableau Grand Canal Monet
Claude Monet, Le Grand Canal. 1908. Huile sur toile, 73,7 × 92,88 cm © Collection David et Ezra Nahmad

Dans ce livre de la kabbale, des révélations dormantes surgissant soudain ont pu inspirer la mécanique des événements passés de La Recherche refaisant surface, dans une même démarche d’anamnèse. La focalisation intrinsèque sur les mots, les possibilités évocatrices dont ils sont dotés, leur sonorité et la poétique surnaturelle qu’elle crée, sont présentes aussi bien dans la kabbale que chez Proust.

Nouveau visage du Contre-Sainte-Beuve

« Tout au long de sa vie d’écrivain, dès son adolescence, Proust fut partagé, dans son désir d’écrire, entre le roman et l’essai, entre la volonté de la narration et l’instinct de la réflexion. Proust fut un romancier et un essayiste, ou encore un essayiste dans le roman et un romancier dans l’essai », rappelle fort justement Antoine Compagnon dans sa préface à cette nouvelle édition en Pléiade des Essais de Proust qu’il dirige et préface.

Le principal apport de ce volume exhaustif consiste à éditer dans une nouvelle forme Contre Sainte-Beuve, l’essai préparatoire de l’écrivain qui déclencha La Recherche. Les fidèles de la chaire de littérature que tenait Compagnon au Collège de France, dont il est désormais professeur honoraire, se souviennent peut-être qu’un jeune chercheur en littérature, Matthieu Vernet, était venu à son séminaire en 2019 présenter son projet d’éditer une nouvelle version dudit Contre Sainte-Beuve

Manuscrit Alfassi Exposition Proust
Manuscrit côté Swann Proust
Manuscrit Judaïsme Exposition Proust

À gauche et à droite : Alfassi, Itshak ben Ya’acov Cohen, Manuscrit, parchemin, 129f. XIVe siècle.
© Paris, Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits.
Au centre : Marcel Proust, Premières épreuves corrigées de Du côté de chez Swann, placard 8. 1913. 40×60 cm.
© Suisse, Cologny, fondation Martin Bodmer

C’est désormais chose faite dans cette Pléiade exhaustive où cet essai exploratoire est refondu et renommé Dossier du « Contre Sainte-Beuve ». Publié une première fois par Bernard de Fallois en 1954 qui réalisa un montage des différents cahiers qu’utilisait simultanément Proust, cet ouvrage expérimental demeure problématique car inachevé. Après quelques mois d’écriture entre novembre 1908 et l’été 1909, il fut rapidement laissé en friche, l’écrivain l’abandonnant pour commencer La Recherche. Dans ce manuscrit en jachère, développant une critique argumentée contre la méthode de Sainte-Beuve qui prône d’expliquer l’œuvre par la vie de l’auteur, Proust au contraire estime que pour chaque écrivain, « un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices ». 

Dans ce Contre Sainte-Beuve renouvelé et élargi, l’essai critique, l’essai narratif et les développements romanesques s’enchainent et s’imbriquent de manière convaincante grâce à la sélection judicieuse des textes établie par Matthieu Vernet. Présentant et annotant l’ouvrage, le chercheur classe les documents selon des regroupements génériques et thématiques. Il suit l’ordre chronologique de leur rédaction, limite les montages tout en guidant le lecteur par de courts chapeaux introductifs qui esquissent la trame générale. 

À côté de ce monumental Dossier du « Contre Sainte-Beuve« , de nombreux écrits indispensables de Proust sont réunis, certains publiés initialement dans des revues crées par ses camarades du lycée Condorcet, d’autres dans La Revue Blanche, Le Mercure de France, Le Figaro, Le Gaulois, La Presse etc. Les pastiches, entretiens, lettres et préfaces de ce prosateur impénitent, d’autant plus intarissable dans ses dernières années quand il sentait la mort venir, complètent avantageusement cette somme captivante.

Portrait Marcel Proust Otto Wegener
Otto Wegener, Marcel Proust. Probablement le 27 juillet 1896. Collection privée. © Otto Wegener / TopFoto / Roger-Viollet.

Tout un monde englouti refait ainsi surface avec éclat, révélant d’infinies nuances oubliées de l’intelligence, de la sensibilité et de la poésie de Marcel Proust et du regard qu’il porte à ceux qui l’ont inspiré. Lui et ses auteurs de chevet sont tous désormais vivants, séduisants et scintillants dans l’épaisseur du temps qu’ouvre l’éternel présent de la lecture absolue. 

/// Aller plus loin

Proust du côté de la mère, une exposition au musée d’art et d’histoire du Judaïsme jusqu’au 28 août 2022. Toutes les infos sur le site du musée.

Catalogue sous la direction d’Isabelle Cahn et Antoine Compagnon, mahJ/Rmn-Grand Palais éditions, 256 pages, 180 illustrations, 39 euros.

Marcel Proust, Essais, édition sous la direction d’Antoine Compagnon avec la collaboration de Christophe Pradeau et Matthieu Vernet. Bibliothèque de La Pléiade, éditions Gallimard, 2054 pages. 69 euros jusqu’au 31 octobre 2022, puis 75 euros.

Marcel Proust d’Elisabeth de Gramont, éditions Bartillat, 272 pages, 22 euros.

L’auteur
Romaric Gergorin est critique (art, littérature, musique) et essayiste.
Dernier ouvrage paru :
Erik Satie (éditions Actes Sud).

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