Vie, destin et fin d’un empire

Méconnu en France, le grand peintre d’origine ukrainienne Ilya Répine est présenté pour la première fois dans une grande rétrospective mémorable au Petit Palais qui parcourt l’essentiel de l’orbe russe, d’Ivan le Terrible à la révolution d’Octobre et après.

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Exposition Répine Petit Palais
Sadko, peinture de Ilya Répine, 1876. CC Wikimedia Commons

Une centaine de tableaux prêtés par la Galerie Trétiakov de Moscou, le Musée de Saint-Pétersbourg et le musée de l’Ateneum d’Helsinki permet au Petit Palais Musée des Beaux-Arts de Paris de présenter cette exposition exceptionnelle consacrée à Ilya Répine, le grand peintre de la fin de l’Empire Russe. Né en Ukraine en 1844 dans une famille de serfs établie dans le petit village de Tchougouïev, ce jeune artiste commence par s’initier à la peinture d’icônes.

En 1864, il entre à l’Académie impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg où il rencontre le peintre Ivan Kramskoï, chef de file des Ambulants. Ce groupe d’artistes singuliers qui peint la vie du peuple organise des expositions itinérantes à travers la Russie pour faire connaître leurs œuvres. En passant du courant réaliste qu’il embrasse à ses débuts au réalisme-naturaliste à thèse du groupe des Ambulants, Répine veut saisir la bigarrure des folklores populaires.

Exposition Répine Haleurs Volga
Ilya Répine, Les Haleurs de la Volga
Huile sur toile, 1870-1873.. © Musée russe de Saint-Petersbourg. Courtesy Le Petit Palais.

Réalisé entre 1870 et 1873, Les Haleurs de la Volga est son premier grand tableau qui provoque d’emblée le scandale et des réactions contradictoires – la multiplicité des sens possibles des tableaux de Répine sera constante. Fruit de ses observations des travailleurs œuvrant sur la Volga, cette vaste toile individualise les expressions de chaque haleur tordu par l’effort de remorquer un bateau, sans imposer nul message.

Dostoïevski le note dans son Journal d’un écrivain : « Les haleurs, de véritables haleurs et rien d’autre. Aucun d’eux ne lance au spectateur : « Regarde combien je suis malheureux et à quel point tu es redevable envers le peuple ! » Et cela, au moins, est à porter au plus grand mérite de l’artiste. » Mais le tableau suscite aussi une féroce réprobation, qualifié par certains d’antipatriotique et de « plus grande profanation de l’art ». Commande de Vladimir Alexandrovitch, fils du Tsar Alexandre II qui l’apprécie, la toile est accrochée dans sa salle de billard. Le grand-duc de Russie se désolait de son absence quand il devait se résoudre à la prêter pour des expositions.

Vérités du visage

En 1873, Répine part à Paris pour trois ans. Il y rejoint la communauté stimulante d’une centaine de peintres vivant au sein de la colonie russe de la capitale. Installé à Montmartre, il s’imprègne de l’effervescence de la vie nocturne, fréquente les Salons de peinture, découvre les impressionnistes qu’il comprend à sa manière. Il rencontre Tourgueniev dont il fait le portrait commandé par le collectionneur Pavel Trétiakov. Mais la rencontre entre l’auteur de Premier amour, l’ami de Flaubert, le grand écrivain russe progressiste, et le jeune Répine n’a pas vraiment lieu. Chacun sera déçu par l’autre, et le peintre de surcroit par son portrait de l’homme de lettre exilé.

Ilya Répine, Les Cosaques zaporogues.
Huile sur toile, 1880-1891. © Musée russe de Saint-Petersbourg. Courtesy Le Petit Palais.

Le contact passe mieux avec le paysagiste Alexeï Bogolioubov qui lui fait découvrir la Normandie, lui permettant d’expérimenter la peinture en plein air. Parmi ses grandes réussites parisiennes figurent une magnifique Femme noire qui n’aurait pas déplu à Baudelaire, un pénétrant Juif en prière et une séduisante Ukrainienne. Dans ces œuvres, il fait jaillir des traits psychologiques très profonds à travers sa composition très maitrisée de visages révélant une vérité intériorisée. Répine reviendra plusieurs fois à Paris, notamment pour les Expositions universelles.

Sa capacité à révéler l’âme de ses modèles, de la faire surgir dans son halo et son humanité muette demeure unique. On ne retrouve pas ce don fiévreux chez Ingres, autre portraitiste de génie du XIX° siècle qui demeure plus insondable et opaque dans ses intentions, quand Répine exacerbe une vérité métaphysique criante, palpable dans chaque visage. Sa première femme, ses enfants Véra, Nadia et Iouri, sont ainsi saisis avec un naturel confondant. Passant de l’introspection de l’intimité familiale à la confrontation avec ses contemporains, il peint avec éclat le Groupe des Cinq – Borodine, Cui, Moussorgski, Balakirev et Rimski-Korsakov – tout comme un Archidiacre tout droit sorti de Gens d’Eglise de Leskov. Se documentant considérablement pour retrouver une vérité de la Russie immémoriale, il réalise un impressionnant portrait de la sœur et rivale de Pierre le Grand, La Tsarevna Sofia Alexeïevna furieuse de son emprisonnement pendant que l’on exécute ses séides. Mais ce sont sans doute Les Cosaques zaporogues qui constituent l’acmé viscérale de son réalisme historique, avec aussi le stupéfiant Ivan le Terrible et son fils Ivan, le 16 novembre 1581, où l’on voit le Tsar shakespearien tenant dans ses bras son fils qu’il vient de tuer.

Ce tableau jusqu’au-boutiste qui accentue la souffrance tragique jusqu’à l’insoutenable a été victime à la Galerie Trétiakov de tentatives de destruction en 1913 et en 2018. Le Petit Palais lui consacre une salle avec une reconstitution grandeur nature.

Gopak danse cosaque Répine
Ilya Répine, Le Gopak.
Huile sur linoléum, 1926-1930. Collection particulière. Courtesy Le Petit Palais.

Une vie pour le Tsar

Grand lecteur de la littérature de son temps, Répine peint plusieurs tableaux inspirés des utopistes Narodniki – « Ceux qui vont vers le peuple ». Il représente l’incompréhension tragique que suscitent ces élites voulant prêcher la bonne parole socialiste au peuple qui les rejette. Avant qu’il ne s’en empare, ce sujet complexe avait été traité magistralement par Leskov, Tourgueniev et Dostoïevski dans Vers nulle part, Pères et Fils et Les Démons. Proche avant tout de Tolstoï qu’il fréquente assidument, il peint 70 portraits du « Comte-moujik ». On y voit dans toutes les poses ce grand écrivain écartelé entre son aspiration au dénuement et à l’abstinence et son goût pour la volupté et son incapacité à se délaisser de son immense fortune.

Peintre auréolé de gloire, Répine réalise aussi ce qu’il nomme son « tableau tsariste », Alexandre III recevant les doyens des cantons. Une observation superficielle pourrait laisser croire à une célébration univoque du pouvoir impérial, alors que le souverain est représenté en taille réduite face à des représentants du peuple gigantesques, que nous voyons de dos, imposants et menaçants. 

Répine Tsarevna Portrait
Ilya Répine, La Tsarevna Sofia Alexeïnevna au couvent Novodievitchi en 1698.
Huile sur toile, 1879. © Galerie Nationale Tretiakov. Courtesy Le Petit Palais.

En 1903, l’artiste résout ses multiples conflits intérieurs en s’installant avec sa nouvelle compagne, la photographe Natalia Nordman, à Kuokkala, petite ville finlandaise proche de Saint-Pétersbourg, qui devenue soviétique sera renommée en son honneur Répino. Autour de son foyer se crée un petit cercle restreint d’artistes et de savants qui lui rendent visite, notamment les écrivains Léonid Andreïev et Maxime Gorki. Accueillant d’abord avec faveur la Révolution russe, Répine se montre rapidement critique face à ses excès.

Éprouvé par la dévastation de son pays dont il est désormais coupé, il poursuit son œuvre dans un isolement et une précarité grandissante. Confronté au vieillissement et à l’approche de la mort, il commence à infléchir ses positions critiques sur la religion qu’il exprimait depuis l’excommunication de Tolstoï. 

La faucille et la croix

« J’ai juré de ne jamais repasser le seuil d’une église mais après les railleries des bolcheviks sur les églises, je me fais mon propre et zélé confesseur », écrit-il au peintre V.F Levy. Il réalise une inattendue crucifixion entre 1921 et 1925, Golgotha, où le Christ est absent de la scène. On aperçoit au premier plan sa croix à terre dans une mare de sang, avec des chiens attirés par l’odeur, et juste derrière les deux autres crucifiés gisants sur leurs croix. Le Gopak, Danse des cosaques zaporogues témoigne, une ultime fois, de la fascination du peintre pour le folklore sauvage de cette tribu ukrainienne.

Cette peinture extraordinaire qu’il conçoit comme un testament de ses passions conclut le parcours du Petit Palais. Un hyperbolisme baroque inattendu apparait dans l’agencement divaguant de cette danse cosaque réalisée en hommage à Moussorgski. La dilatation des corps et des formes dans une expressivité coloriste introduit un trouble dans la déréliction de la fête cosaque, la faisant basculer dans un surnaturalisme extravagant. 

Répine Portrait Ukrainienne
Ilya Répine, Ukrainienne.
Huile sur Toile, 1875. © Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou. Courtesy Le Petit Palais.

Peintre que l’on peut difficilement ranger selon les critères de l’histoire de l’art européen, Répine fut à la fois critique face aux excès du tsarisme tout en représentant ses grandes figures, la bête noire des avant-gardes tout en étant un peintre novateur et audacieux, un apôtre de l’idéalisme tolstoïen tout en rejetant le communisme.

Pétri des contradictions de son temps, il a recréé les grandes scènes fondatrices de la Russie et incarné ses personnages les plus étranges, donnant à voir le symbole énigmatique des vies d’Ivan le Terrible, Gogol, Moussorgski, Tolstoï, Nicolas II. Comme tous les grands créateurs, à travers son œuvre, Répine semble murmurer à ceux qui le regardent et le jugent : « vous ne saurez jamais qui je suis ». 

Rétrospective Ilya Répine au Petit Palais, jusqu’au 23 janvier 2022. Toutes les infos sur petitpalais.paris.fr.
Catalogue de l’exposition, 260 pages, éditions Paris Musées, 42 euros.

L’auteur
Romaric Gergorin est critique (art, littérature, musique) et essayiste.
Dernier ouvrage paru :
Erik Satie (éditions Actes Sud).

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