L’exposition « Tromelin : l’île des esclaves oubliés » raconte l’histoire tragique d’hommes et de femmes abandonné.e.s après un naufrage en 1761. S’il nous questionne sur notre passé colonial, ce travail met en lumière les faits qui ont permis à un petit nombre de survivre en milieu hostile, avant d’être secouru, quinze années plus tard.

Co-produite par le Château des ducs de Bretagne – Musée d’Histoire de Nantes et l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP), avec le GRAN en co-producteur scientifique, l’exposition termine son itinérance à Paris, au Musée de l’Homme jusqu’au 3 juin prochain, à l’occasion des 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, dont l’article 4 illustre clairement le propos : « Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude, l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes. »

Un peu d’histoire…

Le 17 novembre 1760, l’Utile, une belle Flûte neuve construite à Bayonne, quitte les côtes françaises, direction l’Océan Indien pour la Compagnie française des Indes orientales. Fin juin 1761, l’équipage aborde à Foulpointe sur la côte Est de Madagascar. Il en repart le 22 juillet avec à son bord du café, du riz, de la viande de bœuf en salaison…

Malgré l’interdiction de l’époque, et convaincu de faire fortune rapidement, le capitaine Jean de Lafargue embarque une cargaison clandestine : 160 esclaves malgaches. Achetés 30 piastres chacun, il espère doubler sa mise en les revendant quelques jours plus tard sur l’Ile de France – l’Île Maurice actuelle.

Afin de passer sa cargaison en fraude, le Capitaine s’affranchit des conseils de Barthélemy Castellan du Vernet, son second, et s’éloigne de leur route initiale. Dans la nuit du 30 au 31 juillet 1761, l’Utile s’échoue sur l’île de Sable (aujourd’hui île de Tromelin), un îlot désert de 1 km² balayé par les cyclones, au large de Madagascar, à 500 km de la première terre.

 

La tragédie

Parmi les marins et les passagers français du navire, cent vingt-trois parviennent à atteindre la plage, dix-huit se noient. Parqués dans la cale fermée par des panneaux cloués, environ soixante-douze esclaves décèdent lors de ce naufrage, les survivants s’échappent dès lors que la coque du bateau se disloque.

Un Noir, esclave se noyant voulut aussi s’en saisir, mais deux coups de pied que je lui donnai finirent de lui ôter ses forces. J’entendis en ce même instant une voix qui me demandait du secours, je me renversai et vis un matelot tout sanglant qui nageait avec des forces bien abattues droit à moi. Je le devançai, il prit place sur un bout de ma planche et nous fîmes nos efforts pour gagner terre (Dubuisson de Keraudic).

Ces mots qui font froid dans le dos sont ceux de Dubuisson de Keraudic, l’écrivain de bord du navire. Alors que le jour se lève, avec ceux qui ne sont pas encore tombés à l’eau, il décide de se rendre sur la petite île à l’aide d’une grande planche de sapin, bien décidé à survivre.

 
De l’épave, les naufragés récupèrent nourriture et matériaux. Plus tard, il finissent par trouver un peu d’eau saumâtre sur l’île. Alors Blancs et Noirs travaillent avec les restes du navire afin de construire une embarcation de fortune. Le 27 septembre 1761, soit 56 jours plus tard, les Blancs embarquent sur la Providence et laissent 80 esclaves sur l’île, avec la promesse de venir les rechercher dans deux mois, le temps d’affréter un nouveau navire.

Le 29 novembre 1776, la Dauphine, une corvette commandée par l’enseigne de vaisseau Jacques-Marie Lanuguy de Tromelin, parvient à envoyer une chaloupe et une pirogue sur l’île de Sable. Sept femmes et un enfant de huit mois sont récupérés et ramenés à Port-Louis, après quinze années d’attente. Au XIXe siècle, l’île de Sable est rebaptisée du nom de Tromelin. Les survivantes ont été déclarées libres (tout comme l’enfant de huit mois), et ont refait leur vie sur l’Ile de France (l’île Maurice).

De l’histoire à l’archéologie

Depuis 2003, les commissaires scientifiques Thomas Romon et Max Guérout du Groupe de recherche en archéologie navale (GRAN), ont mené l’enquête. Dans les archives, Max Guérout retrouve les traces de cet abandon : « tout le monde savait, certains s’en sont émus — jusqu’à Condorcet —, mais personne n’a rien fait avant 1775, où une première expédition échoua ».

Les fouilles archéologiques, terrestres et sous-marines, entreprises en 2006, 2008, 2010 et 2013, ont permis de mettre au jour des centaines d’objets du quotidien, ainsi que de nombreuses constructions en dur, afin de raconter ce que fut la vie de ces oubliés pendant 15 ans.


 
Le parcours de l’exposition navigue de l’histoire à l’archéologie. Tout d’abord, la partie historique présente la traite négrière et la navigation dans l’océan Indien au XVIIIe siècle, ainsi que les histoires croisées des Malgaches et des Français jusqu’au naufrage de l’Utile.

Survivre grâce à la solidarité

La partie archéologique dévoile la survie, la vie mais aussi la mort des naufragés sur l’îlot. Elle permet de découvrir, à l’aide de balisages pédagogiques (manger-boire ; réparer-fabriquer ; s’abriter…) quelle était leur alimentation, leur artisanat et leur organisation sociale jusqu’au sauvetage.

Tromalin s’appelait jadis « l’île de Sable », et c’est notamment ce sable qui a permis de conserver les vestiges de cette tragédie. De ces fouilles sont sortis de nombreux ustensiles (hache, grattoirs, cuillères, récipients) des objets récupérés à bord de l’épave de l’Utile, et d’autres fabriqués à partir de matériaux recyclés, comme des cuillères en métal, et des coquillages transformés en louches. Certains objets ont été réparés plusieurs fois afin de les faire durer.

Les chercheurs ont établi que les naufragés se nourrissaient, entre autres, de tortues et de leurs oeufs (l’île étant un lieu de ponte apprécié), mais aussi d’oeufs d’oiseaux et des oiseaux eux-mêmes, des sternes dont ils utilisaient probablement les plumes pour tisser des pagnes. Les poissons et les coquillages figuraient également aux menus.

 
Max Guérout estime que ces travaux mettent en lumière le fait que ces Malgaches, alors traités comme des animaux, se sont organisés pour reconstruire une micro-société, ils ont notamment bâti des structures pour se protéger des cyclones. Les traces du « village » ont été retrouvées au point le plus haut de l’île, les murets de blocs de corail devaient supporter une charpente construite avec des débris de l‘Utile.

Ce réseau d’abris présente une structure innovante et plutôt éloignée des constructions d’alors de la société malgache traditionnelle, cet habitat est le signe d’une forte solidarité parmi les naufragés : « Tous les bâtiments ont des murs communs, les constructions s’adossent les unes aux autres et sont organisées autour d’une cour centrale, alors qu’à Madagascar, l’habitat familial est construit dans un enclos séparé et complètement individualisé », explique Max Guérout à nos confrères de Slate.

Cette survie solidaire s’affranchit de la culture, mais aussi de la spiritualité, car dans la société Malgache la pierre était réservée pour les tombeaux. « Accepter de vivre dans un tombeau, quelque part c’est aussi accepter de se sentir mort. »

L’histoire en BD

Lors de sa dernière mission, en 2013, Max Guérout est accompagné par le dessinateur de BD Sylvain Savoia. Ce dernier a depuis livré un double récit, celui des naufragés (imaginé, mais plausible), et celui des chercheurs, bien réel, dans Les esclaves oubliés de Tromelin aux éditions Dupuis (collection Aire Libre).

Au milieu de l’océan Indien, la petite île de Tromelin est écrasée par le soleil et régulièrement balayée par les cyclones. Si elle accueille une station météo et une poignée d’archéologues isolés pendant de longues semaines, « elle n’en est pas moins marquée par le monde contemporain », confie Sylvain Savoia à nos confrères de Télérama. « Un jour, j’ai fait le tour de l’île pour compter les tongs échouées. À mille, lassé, je me suis arrêté. »


 
Tromelin, l’île des esclaves oubliés, une exposition à voir au Musée de l’Homme jusqu’au 3 juin prochain, tous les jours de 10 h à 18 h, sauf le mardi.