Demain

La société de demain, une startup ?

Startup Societies Shenzhen
Le Central Business District de Futian, à Shenzhen en Chine, vu depuis Lianhuashan Park CC biny 86755 / Wikimedia Commons

Il y a deux types de personnes : celles qui creusent, et celles qui essaient d’inventer une vie meilleure. Rencontre avec la Startup Societies Foundation, hub d’expérimentations économiques, politiques et écologiques bien décidé à rendre le monde viable.

Si une pointe d’idéalisme nous invite parfois à refaire le monde, certains vont au-delà du rêve et bâtissent la société de demain. C’est de ce bois que sont faits les créateurs de Startup Societies, une fondation qui étudie et promeut les projets de nouvelles sociétés, et les fait dialoguer entre elles. Leur slogan pourrait être : un acte vaut mieux qu’une idée.

La fondation organisait récemment à San Francisco son sommet annuel, le Startup Societies Summit, où venaient se présenter et se confronter les pistes nouvelles les plus audacieuses pour reconstruire un monde qui tourne rond. Un creuset dynamique et mondial de sociétés nouvelles, avec l’utopie à la racine, cette utopie si souvent dénigrée par l’académisme politique de nos civilisations en déclin.

Gisement d’idées pour futur heureux

Tel un authentique gouvernement expérimental, Startup Societies étudie et accompagne des startups qui, sur un petit périmètre géographique, œuvrent pour l’évolution des sociétés, ou des sociétés qui se rêvent au format startup&nsbp;: innovantes, disruptives et à croissance rapide. Les idées sont testées sur de petits territoires. Si un projet vient à échouer, le fait que cela soit sur une zone locale n’empêche pas les gens de vivre, alors qu’à une grande échelle cela pourrait être contraignant rapidement.

La plupart de leurs actions consistent d’abord en études, académiques et historiques, dans le but de développer des pratiques œuvrant pour le bon sens. La fondation a développé un réseau en ligne ainsi qu’une présence sur les réseaux sociaux, ils produisent des articles, des podcasts et du contenu, vidéo et digital, afin d’informer le public du bienfait de leurs activités.

Conférences internationales, sommets d’investissement, productions numériques et recherches universitaires : Startup Societies souhaite donc créer des alternatives à la politique, aux affaires, à la culture et aux technologies traditionnelles.

Les membres de la fondation, qui ne sont pas animés par une quelconque idéologie ou une société idéale, estiment qu’une multiplicité d’options doit être testée. Cela va des villes privées et des zones économiques spéciales aux communes collectives. Selon eux les succès dépendent des preuves empiriques, et pour appliquer la méthode scientifique aux sociétés, il leur faut un grand panel d’échantillons.

Depuis des siècles, des innovateurs ont créé des enclaves pour échapper aux barrières institutionnelles, et les sociétés qui s’émancipent aujourd’hui font du monde un lieu plus diversifié et plus compétitif.

Afin de mieux appréhender leur travail, et les enjeux pour demain, Joe McKinney, PDG et cofondateur de Startup Societies, a répondu à quelques questions.

Joe mcKinney startup societies

Joe McKinney, © Startupsocieties.com

Un monde meilleur ? Le modus operandi de Joe McKinney

Pourquoi ce nom de Startup Societies ? Pour la prime au concept ?

Joe Mckinney. Chaque société débute comme une startup. Les villes sumériennes ont par exemple expérimenté des spécificités dans l’agriculture et dans l’élevage. Toutefois, les exemples des temps modernes sont les plus intéressants, et tout particulièrement certaines zones économiques en Chine. 40 % des Chinois vivent désormais dans ces zones, qui sont responsables d’une baisse de la pauvreté comme on ne l’avait jamais vue.

Une zone spécifique économique, c’est un petit territoire un peu différent du reste du pays. C’est le cas de Shenzhen, pas loin de Hong Kong qui s’est agrandi en conséquence de la colonisation britannique. Avant la zone économique de Shenzhen, il y avait un village de pêcheurs d’environ 3 000 habitants, ils sont aujourd’hui 18 millions, pour à peu près le même produit intérieur brut que le Vietnam, le Portugal ou l’Irlande. C’est assez incroyable, surtout depuis les grandes famines qu’a connu le Chine.

Je ne suis pas sûr que la manière chinoise soit la meilleure façon de faire…

Je ne dis pas que c’est l’exemple à suivre, mais c’est un exemple parlant, issu du passé récent. Que s’est-il passé ? Les gens mouraient, il fallait agir. Ils ne pouvaient pas faire de réforme trop importantes, cela aurait apporté le chaos. Alors, ils ont désigné certaines zones d’expérimentation, et y ont tenté plusieurs choses, ça va de l’hyper capitalisme à l’assurance santé… Tout cela donne un sacré mélange, le marché à beau être ultra libéral, 60 % de l’économie domestique est nationalisée ! Après la séparation de l’Angleterre et de la Malaisie, ils sont passés des villages de petites maisons à ces supers grosses maisons, ces immeubles. Mais le coût de construction des villes est en chute, et l’on constate que la même chose se passe à Dubaï, et bien plus rapidement qu’ailleurs…

Ce que nous voulons montrer, c’est que si vous avez des idées, il faut les mettre en place, pas en discuter éternellement, il faut le faire. Si cela marche, les gens restent, d’autres viennent. Si vous rendez les choses faciles à vivre, les gens qui vous suivent deviennent meilleurs, c’est notre principe de base, et c’est ce que l’on fait.

Quelle est la taille minimum requise pour qu’un projet soit efficient ?

Cela dépend des situations, mais je dirais qu’on travaille sur une zone plus petite qu’un état et plus grosse qu’un quartier… Il y a évidemment des zones incroyables à étudier entre ces deux exemples, mais cela doit être bien plus petit qu’un gouvernement standard. En fait je pourrais aussi dire qu’une maison, ou qu’un foyer, est une zone pour Startup Societies.

Existe-il un ratio efficace ?

Une ville est un bon ratio. Notamment si le gouvernement y a une représentation locale, parce qu’alors ces derniers connaissent beaucoup mieux leurs administrés qu’un pays.

Mais l’exemple de la Chine, de Shenzhen, c’est quand même très gros…

Oui, et pour nous c’est intéressant d’aller au-delà de ça, car ces villes sont parfois plus grosses que certains pays. En ce sens, on essaie de pousser l’expérience un peu plus loin. Je crois que le système politique idéal apparaît quand on réduit les coûts du système politique lui-même. Je ne connais pas exactement la taille parfaite d’un gouvernement, c’est quelque chose qu’on pourrait étudier mais heureusement, si l’on accumule de plus en plus ce genre d’exemple, on devrait trouver une taille idéale.

Les petits espaces sont intéressants car on connaît mieux les gens, et les politiciens sont probablement plus abordables à cette échelle, mais comment accompagnez-vous les élus locaux à se faire entendre auprès des élites ?

Assez simplement : s’ils viennent sur les zones et réalisent que la vie est meilleure, ils sont attirés et vont valoriser le projet. Par exemple, les USA se sont construits sur des frontières à défricher, et cela ne s’est pas fait en disant simplement : « Hey, construisons une société libérale », mais plutôt sur « Hey, on se fait pas mal de d’argent ici, et en plus on peut pratiquer sa propre religion, on y vit mieux ». Je ne souhaite évidemment donner aucun argument philosophique, c’est juste pour vous montrer comment les idées se font… Les politiciens connaissent mieux les citoyens sur des petits espaces, ils ont tout intérêt à les respecter, sinon ils peuvent partir.

Manifeste pour une herbe plus verte

Des gens sont parfois coincés, dans des lieux durs à vivre, isolés. Ils n’ont pas trop d’argent et ne souhaitent pas quitter leur travail de peur de ne plus en trouver, et ont des familles à faire vivre… Dans certaines régions, l’ancrage familial est également encore important, leur vie est là-bas depuis des générations.

Pour ce qui est des gens défavorisés, nous pensons que si le coût de la vie est trop élevé, les choses peuvent s’étaler sur une plus grande zone géographique. Notamment pour aller dans un autre département, une autre zone d’expérimentation, c’est parfois plus facile et plus économique sur bien des points, pas uniquement en terme de transports.

Qu’en est-il des lobbies, les politiques locaux sont épargnés ?

Les lobbies s’intéressent surtout aux pays, avec un gros potentiel de domaines, et plus le pays est gros, plus ils peuvent réduire les coûts. Par exemple, j’ai vécu dans le Minnesota toute ma vie, il y a des lobbies pour le maïs, même pour des villes dites intermédiaires. Les bénéfices de ces lobbies sont très concentrés, alors ils ont beaucoup de centres pour les maintenir, mais parce que c’est un très grand pays, les coûts sont largement dispersés et personne ne s’en soucie ou ne cherche à changer cela. Cependant, lorsque l’on parle d’une plus petite zone, les intérêts diffèrent car ceux qui gouvernent ces lieux cherchent davantage à garder leurs citoyens qu’à faire plaisir aux lobbies.

Nous avons encore des territoires mal desservis ou non rénovés. Il y a cinquante ans le capitole était un train rapide reliant Paris à Toulouse. Depuis longtemps les TGV se sont installés sur des grands axes sans que celui-ci ne soit réellement actualisé, la ligne est pourtant populaire.

En économie c’est ce que l’on appelle un « leapfrog effect » (l’effet saut de grenouille). Quand vous avez la première innovation dans un domaine technologique, mais qu’il ne se passe plus grand-chose parce que le temps passe et que le matériel se détériore et que le coût d’entretien est élevé… Autant passer directement à l’innovation ultérieure. Aussi étrange que cela puisse paraître on trouve parfois des installations internet désuètes dans la Silicon Valley.

L’avantage des Startup Societies, comme elles sont souvent nouvelles, c’est qu’elles permettent de construire des choses nouvelles. En Amérique, on n’est pas très bon sur le marché des énergies renouvelables, on n’en profite pas, mais si la décision de donner la priorité était prise on serait surement très bons. C’est pourquoi nous avons besoin de nouvelles Startup Societies, de nouvelles zones afin de créer de meilleures infrastructures.

On aura peut-être l’hyperloop avant la généralisation des LGV…

Je pense que si par exemple la Bretagne ou la Normandie fonctionnaient de façon autonome, comme des micros-états, elles pourraient peut-être développer une infrastructure capable de se relier rapidement les uns et aux autres…

La mer, nouvelle Terre ?

On est encore un peu loin de cela en France… Quels sont les projets qui ont eu le plus de succès ?

Le Seasteading, ces plateformes construites comme des villes sur les océans. Le territoire d’une des anciennes colonies françaises a signé un deal avec le The Seasteading institute, pour développer une zone économique spéciale au-delà du rivage polynésien. Le projet, dont parlait récemment un article du New York Times, a été proposé par l’Institut Seasteading, un organisme à but non lucratif en Californie, qui a déjà recueilli environ 2,5 millions de dollars auprès de plus de 1 000 donateurs.

Floating Islands © The Seasteading Institute

L’un des premiers projets qu’on ait étudié était un Seasteading des années 60, en Amérique caribéenne. Ce fut un échec total pour plusieurs raisons, il a été attaqué par les gouvernements, qui lui reprochait notamment son ambition libertaire, mais il y a aussi eu des attaques de pirates, et des ouragans…

Cependant la technologie des infrastructures reste intéressante et il y a eu des gens importants impliqués dans ce projet, comme Buckminster Fuller qui a créé le géodésiquedôme, le même genre de dôme que celui du système de l’opération Atlantis de Werner Stiefel.

dôme géodésique buckminster fuller

Un exemple de dôme géodésique, le Pavillon américain à l’Exposition Universelle de 1967 à Montreal, aujourd’hui Musée Biosphère CC Cédric Thévenet / Wikimedia Commons

Plus récemment nous avons réalisé une conférence d’environ trois cents personnes, avec quarante intervenants. C’était incroyable d’avoir tous ces gens venu du monde entier, des économistes, des scientifiques, des experts en infrastructure, mais aussi issus de la technologie Blockchain. Tout le monde s’est réuni pour discuter des applications pratiques pour l’implémentation de nouvelles sociétés. En ce moment, nous travaillons par exemple sur des projets majeurs, comme celui du chemin à prendre pour réduire les risques lors de la création de ces zones, afin que cela soit puisse être accepté par les différentes communautés.

Le réchauffement climatique est l’un des facteurs déterminants de ces projets ?

C’est même l’argument principal de l’institut : « Global warming is real » ! Beaucoup d’îles sont malheureusement appelées à disparaître. L’urgence est de sauver les habitants, de leur trouver un nouvel habitat, d’où la création de ces plateformes en mer. Le Seateading est une façon de résister aux symptômes mais il faut aussi s’intéresser aux manières d’agir pour préserver l’environnement, les océans, et réduire le taux de carbone, ce sont les principaux enjeux.

Vous avez été attentifs aux accords de Paris, de la COP21?

Quand Trump a dit qu’il allait quitter le processus…

En sortir ne se fait pas aussi simplement. Ce ne serait pas avant 2019, 2020, soit en fin de mandat pour Trump, et ses collaborateurs ont depuis déclaré qu’ils continueraient à participer aux négociations internationales. D’autres projets liés au réchauffement climatique ?

On pense que l’urbanisation peut-être est bonne pour l’environnement. Il est vrai que le fait d’avoir de larges routes augmente la pollution, c’est le ratio trafic / taux de carbone, sauf que tout cela peut être conçu de manière vraiment écologique. On peut vivre dans un système durable, avec les ressources nécessaires. Il y a par exemple cette expérience de village écologique à côté d’Amsterdam Renjen éco Village, on trouve aussi d’autres initatives intéressantes dans cette Ted Talk sur l’écologie. Il y a tant de façon de lutter contre le réchauffement climatique que le vrai argument ce n’est pas d’avancer des idées mais bien de démontrer que cela fonctionne et que a un impact positif sur la vie des gens.

Regen éco villages © regenvillages.com

Révolution informatisée

Dans vos projets sur petite zones, avez-vous une évolution de la façon de faire de la politique, une politique plus créative ?

Le plus intéressant aujourd’hui pour faire évoluer les politiques c’est la technologie Blockchain. Cela permet le stockage et la transmission d’informations, transparente, vérifiée, sécurisée, et fonctionnant sans organe central de contrôle. C’est une base de données qui contient l’historique de tous les échanges effectués entre ses utilisateurs depuis sa création, partagée par ses différents utilisateurs, sans intermédiaire, ce qui permet à chacun de vérifier la validité de la chaîne. C’est un véritable réservoir de données de confiance. À partir du moment où vous avez vos propres clés, personne n’y accède.

Avec cette technologie, les actions sont transparentes y compris donc celles des gouvernements. Chacun peut y trouver son compte, en élaborant des contrats, des outils financiers, des structures… Je connais même une startup qui travaille sur la collecte de production d’énergie solaire, et lorsqu’on est en dépassement on peut obtenir des sortes de jetons, correspondant à la valeur de cette extra-énergie que l’on peut donc revendre… Tout le système, y compris politique, va donc rapidement évoluer avec cette technologie. Tous les états traditionnels auront du mal à y échapper. Vous n’avez pas besoin d’armes pour défendre vos droits, mais vous avez besoin des maths.

Les politiciens vont l’adopter rapidement ?

D’un côté, ils peuvent l’adopter au fur et à mesure, et de l’autre ils n’ont pas le choix puisque cela a déjà été mis en pratique par des citoyens, à qui cela rend service financièrement. Cependant, je crois qu’on devrait organiser des rencontres avec d’anciens gouvernements pour discuter avec eux de leur héritage dans cet espace. On pourrait transformer une monnaie nationale en jetons ou créer une plateforme digitale, à l’image de ce que fait l’Estonie, un gouvernement digital.

Une ville qui fonctionne sur ce principe de serveur gouvernemental, ça simplifie, ça rend tout transparent. Un ami propose d’ailleurs de créer une plateforme et un logiciel, puis de lancer un référendum pour savoir si l’on intègre ce logiciel comme espace d’échange sérieux, ce qui serait par exemple un bon moyen pour d’anciens gouvernements de trouver un pied d’égalité au sein de l’Union Européenne.

Qu’avez vous observé lors de vos voyage en France ? Un conseil, peut-être ?

Je suis venu à des moments intéressant, notamment lorsque François Hollande a proposé ses réformes libérales et qu’il y a eu des grèves importantes. Pas de train, des pneus qui brûlent sur les routes, ambiance bizarre et grosse tension. C’est l’une des conséquences de la manière dont la France se débrouille pour toujours mettre les uns aux autres en opposition afin de tirer son épingle du jeu. Le gros problème c’est que la France s’étend sur une grande zone géographique, et qu’il faut toujours se battre pour avoir sa part. Si chaque partie était traitée de manière égale, ce serait beaucoup plus simple, et il y aurait probablement moins de manifestations à Paris.

Une appréciation sur l’évolution de la presse ?

Elle se fracture et tente d’évoluer… Ce qui est dingue, c’est le syndrome des fake news qui dépendent des idéologies. Dans le passé, il y avait toujours un fond de vérité, un peu institutionnalisé, sur lequel les gens allaient plutôt être d’accord, et ce n’est plus vrai. La partie la moins intéressante, c’est que c’est un jeu où l’on ne peut pas toujours être d’accord, et la plus intéressante c’est qu’on ne peut plus avoir une seule source qui centralise l’information à sortir. Je pense que cela va engendrer d’énormes conséquences politiques. Cela sera plus compliqué d’aller dans la même direction au sein d’un gouvernement, car il n’y a plus de standard partagé, où chacun est d’accord.

On a parlé de petites zones d’expérimentation, votre maison en est une ?

(Rires). Si j’expérimente chez moi ? Oui, parfois j’essaie de faire du sport et des régimes, cela ne constitue probablement pas une Startup Society, mais il est vrai que le meilleur moyen de tester quelque chose, c’est de commencer par soi-même. Lorsque les individus arrêtent de se fixer des challenges, la société en souffre. L’inverse est aussi vrai, à toujours vouloir évoluer les société ont plus de chances. On essaie ces expérimentations sur des petites zones, les adapter à l’individu permet de dire « Que puis-je faire pour que ma vie soit meilleure ? Pour ma famille meilleure, pour ma communauté, mon pays et le monde… »

Plus d’infos sur le site de la Startup Societies Foundation et, surtout, sur leur chaîne YouTube.

A propos de l'auteur

Cyprien Rose

Cyprien Rose est DJ, journaliste et animateur du blog Houz-Motik : « Musique, culture DJ, disque vinyle… Il est parfois question d’internet, de cinéma et de photographie »

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