Il faut prendre son temps pour lire Les Furtifs et en user encore plus pour tenter d’en parler. Les deux fois rien ne sera juste d’ailleurs, ni complet. C’en est écrasant d’impuissance, à la fois comme sensation et conséquence. Deux seuls mots donc à vous adresser Monsieur Damasio, deux mots ou des milliards de lignes : Merci et pardon.

Merci.

Merci pour cette incroyable écriture qui semble avoir tout compris aux rythmes internes et externes.
Une écriture affolante de talent et de règles si bien connues qu’elles peuvent se transgresser. Il y a chez vous l’amour du mot dans le contenu, le son, la graphie, le glyphe, la précision, l’invention et la portée. Vous ne nous divertissez pas, jamais. Il s’agit comme toujours avec vous d’être lecteur actif et, quand on a de la chance, plus intelligent à la sortie. Vous ne nous épargnez pas non plus, ne vous embarrassez guère de nos capacités, pensées, cheminements. Vous déroulez, à nous de vous suivre ou non. Et une fois de plus nous l’avons fait, galopant souvent, essoufflé.es, éreinté.es. Alors on lit lentement, on y est obligé, même quand l’habitude est de dévorer. Avec vous on ne dévore pas, on boit un tonneau avec une paille à l’embout minuscule de nos possibilités. Vous prouvez une fois encore que les plumes de la SF sont magistrales en plus grand nombre. Le polar se suffit trop régulièrement d’une histoire. La littérature blanche se contente bien souvent d’un style. Dans celle de l’imaginaire il y a des ingrédients plus rares à trouver.

Merci pour la conscience, l’engagement, le regard.
Tout cela nous malmène et nous bouscule. Parfois avec jubilation. D’autres fois avec la nausée du monde. C’est dense et complexe, on le sait avant même d’entamer la première ligne quand on vous connait. Quelque part entre ce que l’on devine (à tort ?) de votre amour pour Deleuze et Nietzsche, il y a de l’esprit qui explose. Des bouts de cervelle que l’on mélange à nos synapses. Vous êtes un sorcier. Ou alors c’est nous, vous n’êtes que le livre des potions, allez savoir…

Merci pour les idées, celles que l’on comprend, celles que l’on devine, celles que vous donnez et celles que vous taisez.
Nous par exemple, nous avons une théorie sur l’apparition et la disparition des glyphes dans ce roman. Mais elle nous appartient et on s’en fiche pas mal de savoir si elle est exacte, voulue, évidente ou débile. Elle nous appartient, c’est tout. Et c’est ce qui est fort dans vos romans : à chaque fois le plus important c’est ce qui nous appartient tout au bout.
Merci pour tout ça et pour tant d’autres choses.
Merci pour avoir songé un jour à vous faire lire.

Pardon.

Pardon parce que pour la première fois nous avons trouvé chez vous un péché de gourmandise.
C’est jusqu’au gavage que le manifeste se superpose. Ce n’est pas la longueur qui réfrène, la longueur ne fait pas peur. C’est bien la superposition, les strates que l’on ressent comme des redits. Comme si vous ne saviez plus arrêter d’écrire, de répéter, de boucler. Des échos interminables de passages en passages, une fin qui n’en finit pas de finir, un quart du roman évitable.

Pardon d’oser cette seule déception, d’avoir la faiblesse de songer à une faiblesse.
Mais on imagine bien que quand on est éditeur et que l’on reçoit le manuscrit d’Alain Damasio après 15 ans de silence romanesque, on ne se permet pas de lui dire “Coco, il faudrait couper là et là”. On dit merci, c’est tout. À raison.

Que l’attente soit moins longue jusqu’à vous retrouver,
Très respectueusement mais avec tout notre amour pour irrévérence,
La rédaction de Postap.

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