C’est un labyrinthe qui nous perd tout en nous happant, nous bouleverse tout en nous déstabilisant. C’est une expérience rare, un trajet littéraire qui laisse autant de points d’interrogation que de points d’exclamation.

La Maison Dans Laquelle est une vieille bâtisse qui fait office de pensionnat. On comprend lentement que tous les enfants et adolescents hébergés ici ont une particularité, qu’elle soit folie, maladie, handicap physique. Mais cela n’a que peu d’importance. Ce n’est pas le sujet, loin de là.
D’ailleurs, le sujet, il n’y en a pas vraiment. Ou alors il y en a mille.

C’est un huis clos où les chambrées se partagent en clans, où les prénoms sont remplacés par des surnoms, où les règles instaurées secrètement par les pensionnaires sont strictes, les hiérarchies très codifiées, les relations très complexes, les rivalités et les amitiés très ancrées… Chacun a un rôle, une place, une fonction. Chefs ou obéissants, les gamins portent la maison, en connaissent les secrets, géographiques ou ésotériques. L’extérieur n’existe pas pour ces jeunes, ils ne veulent pas en parler, l’évoquent à peine.
Quant aux adultes, même combat, ils n’existent pas beaucoup plus. On passe d’ailleurs la première moitié de ces mille pages à se demander si les pensionnaires ne sont pas livrés à eux-mêmes. Bien sûr il est fait allusion à des cours parfois, mais on ne les vit jamais. Il y a bien un réfectoire, mais il est davantage un centre névralgique de rencontres et de défiances qu’un lieu mené par des cuisiniers et des gens de ménage. Un seul éducateur commence à prendre forme à mi-parcours. Un seul à porter un prénom. Les autres apparaissent en ombres chinoises ou en portraits taillés au couteau, à peine cités en sobriquets. Ils ne font pas partie de la Maison pour les pensionnaires. Ils ne sont pas leur monde, ne fabriquent pas leurs légendes, n’intègrent pas leur vie.

Et leur vie est un dédale de croyances, de pouvoirs, de questionnements, de certitudes, de cruauté, d’intelligence. Ne pensez pas qu’il s’agit là d’un livre jeunesse. C’est dense et perturbant. C’est sans concession pour le lecteur qui n’arrive pas à suivre. C’est bourré d’énigmes dont certaines ne seront jamais résolues, de concepts que l’on ne comprendra pas vraiment, même arrivé.e au bout. Mais c’est ainsi pensé, fabriqué, proposé. Chacun aura sa théorie sur ce qu’est dans leur jargon un Log, un Tombant, un Sauteur. Personne ne saura vraiment si le récit qui avance devient fantastique ou délirant. Les métaphores, la folie et la réalité se mélangent sans plus avoir de contours distincts.
Mais toujours, toujours, une poésie profonde et une maturité stupéfiante sortent de ces bouches. On s’attache fort à ces nombreux personnages particuliers.
On arrive à comprendre qui ils sont, mais jamais ce qu’ils sont.
C’est étrange, puissant, perturbant, mystérieux, addictif.

Même l’histoire de ce livre est des plus singulières. Mariam Petrosyan, arménienne de son origine, n’a rien écrit d’autre et n’écrira peut-être plus jamais rien d’autre. Graphiste de formation elle avait d’abord dessiné les personnages de La Maison avant de les coucher sur papier en langue russe. Elle a passé une dizaine d’années à faire et défaire ces milles pages sans pour autant avoir l’intention de les publier. Quinze ans après son achèvement, le manuscrit passé de mains amies en mains étrangères, arrive pourtant dans celles d’un éditeur.

Rares sont les auteurs qui savent vous alpaguer si fort en semant la confusion si loin.
Rares sont les ouvrages qui se lisent moins qu’ils ne se vivent.


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