La semaine dernière, des activistes du mouvement Free the Soil ont bloqué 27 heures durant le premier producteur mondial d’engrais de synthèse. Dans leur ligne de mire, les effets destructeurs de l’agro-industrie sur les écosystèmes et le climat.

Le 23 septembre dernier, près de Hambourg en Allemagne, 500 personnes se sont attelées à paralyser l’activité de l’entreprise Yara sur son site de Brunsbüttel. Sous la bannière « Free the Soil » (« libérez le sol », en français), toutes et tous avaient pour objectif de ralentir la production, voire l’arrêter complètement, le temps de 3 rotations de plages horaires complètes..

Deux entrées ont été bloquées dès le matin, et une troisième dans la nuit de lundi à mardi. 27 heures, c’est le temps total qu’auront passé les activistes à geler cette usine productrice d’engrais azotés de synthèse. Et parce qu’il ne sert à rien d’arrêter un monde si un autre ne se met pas en place, les militants et militantes se sont aussi réunies pour échanger et s’éduquer sur le sujet du chaos climatique, à travers ateliers, discussions et projections.

marche militants free the soil

© Pay Numrich courtesy Free The Soil

 
Le mouvement Free The Soil (FTS) marque là sa première action d’une première réussite. Créé au Danemark, le collectif international rassemble jeunes et moins jeunes de tous horizons autour d’une même cause : dénoncer l’impact dévastateur de l’agriculture industrielle. Car en épuisant la terre elle-même, en massacrant les insectes, lombrics et micro-organismes, qui y demeurent et la rendent vivante, l’agriculture industrielle épuise le sol qui en retour nourrit les plantes… et les êtres humains.

Si Yara a été la cible n°1 de Free The Soil, c’est pour attirer l’attention sur ce méconnu, et pourtant premier producteur européen et deuxième mondial d’engrais. Or l’agriculture industrielle est une source majeure de gaz à effet de serre, responsable de 44 à 57 % des émissions mondiales… Ou de 10 % si l’on compte uniquement la production et l’utilisation d’engrais de synthèse. Un système qui certes a permis de nourrir rapidement un grand nombre d’être humains dans une période intense de croissance démographique… mais en ravageant les rendements agricoles pour leur futur et leurs descendants.

Peut-on pour autant imaginer un monde sans ces redoutables produits chimiques ? Oui, selon les recherches les plus récentes, à condition d’introduire ce changement dans un monde profondément différent, centré sur notre survie et non plus sur le profit, un monde un peu plus vert et vivant, plus animé et moins anxiogène, en bref, un monde post-industriel et non plus pré-apocalyptique.

 
« Les milieux aujourd’hui sont surfertilisés, et ça déséquilibre gravement les écosystèmes, c’est très destructeur », nous a expliqué Nausicaä, militante de Radiaction ayant participé à l’action, rencontrée pour l’occasion. « Free The Soil a choisi l’entreprise Yara en raison de sa puissance et parce qu’on n’en parle jamais. De plus, la politique européenne est influencée par ces entreprises, parce qu’elle est largement soumise aux lobbies de l’énergie et de l’agro-industrie. Agir est donc une nécessité littéralement vitale.

Free The Soil est un mouvement international », poursuit-elle, « qui est construit par des Suédois, des Danois, des Allemands, des Néerlandais, des Belges, et de la volonté de s’assembler. Ce qui est très intéressant, c’est que ces différents collectifs et personnes individuelles construisent une entité où toutes et tous viennent d’horizons politiques différents, ont des visions différentes des modes d’action à privilégier et qui, pourtant, malgré cette diversité, réussissent à s’entendre sur une action particulière… Ça m’interpelle, parce qu’on n’y arrive pas encore forcément en France, à s’unir entre les différents mouvements !

5 plénières ont été organisées pour rédiger en amont un code d’action, qui avait pour objectif de donner un cadre précis aux limites et possibilités de ce jour-là, avec en tête l’idée d’opter pour la non-violence, de privilégier le bien-être des militants, mais aussi des employés et employées de l’usine, et de la police. L’idée était que nous ne tenterions pas d’entrer dans l’usine elle-même, pour des raisons de sécurité (on y trouve des produits toxiques et potentiellement explosifs), mais de laisser une marge de manœuvre à des groupes autonomes qui pourraient aller plus loin, du moment qu’ils ne mettaient pas en danger les personnes.

Marche activistes usine au loin

© Pay Numrich courtesy Free The Soil

 
PostAp Mag. Quels conseils retenez-vous pour apprendre, justement, à s’unir ?
Nausicaä. Oh, je ne me sens pas très légitime pour donner des conseils… Ce serait plus du ressenti. Je dirais deux points : en France, on ne sort pas facilement des querelles de chapelle, des envies un peu corporatistes de défendre et afficher son signe, son logo… Il faudrait se débarrasser de ces réflexes. Mais l’horizontalité a aussi été déterminante. Une fois arrivés sur le lieu de blocage, la structure collectif organisatrice s’est, en quelque sorte, retirée… Tout avait été pensé pour arriver jusque-là mais, désormais, il s’agissait de faire confiance aux ressentis sur place, tout en prenant des décisions qui restaient communes, par le biais de réunions de délégués, lors desquelles pouvaient se penser de nouveaux scénarios… Pour moi, ça a été bien plus efficace que des mots d’ordre verticaux, qui n’auraient pas chacune et chacun en compte. »
 
Plus d’infos sur le site internet de Free The Soil.