À une semaine (du début) du déconfinement, notre courrier des lecteurs prend un tour inattendu…

Lettre vide

Je vous écris du bord de pluie d’un long dimanche.
Je suis devant l’étendue paisible de la feuille blanche. 
Je vous écris dans la banalité d’un jour, dans son vaste silence.

Dans ces quelques mots pour vous, j’aimerais graver la pluie – ce qui s’écoule d’elle de minéral et de végétal, graver son visage tranquille.

J’aimerais vous suspendre là où tout a commencé – au bord du ciel, au bout de la branche.

Les veines du bois retiennent la pesanteur de ma main et de l’encre. Je me tiens là sur ma table d’écriture.

Et je vous écris aujourd’hui à partir de cette même solitude.

Incontournable un dimanche de longue annonçant les folies humides de printemps.

J’ai envie de prendre le temps par ce temps.

J’ai envie de vous parler d’hier. Envie de vous raconter le chemin fou et libre de mes pensées. De vous raconter où mon regard s’est engouffré – comme je suis tombée dans le puit profond des noirs, hier, lors d’une visite au musée. Comme je suis entrée dans le noir qui rentre dans le noir, dans la densité dorée du bois brûlé.

J’ai pensé à vous devant « Issu du feu ».

[Tableau de Lee Bae de charbon]

J’ai pensé à ces lettres consumées que je vous écris et à ce mouvement noir de lumière.
J’ai pensé à la matière lente qui me parcourt et que je tente de saisir.
Mots après mots, pages après pages, lettres après lettres.

J’ai pensé à cette écriture vide de tout et consumée de lumière.
Ces pensées brûlées, ces pensées trempées de soleil, brûlante de nudité et de vie.

J’ai pensé à vous et quelques heures plus loin, je marchais fébrile en pleine lumière sur les remparts d’une ville de pierre.
J’ai pris une photo à travers une meurtrière, les collines s’écoulaient au loin dans la mer.
Une phrase en italien cognait à ma tête : per quelli che volano… pour ceux qui volent…

Puis j’ai pensé à un flacon, un liquide, la paroi de verre d’un ciel… Au passage sensible d’un contenant à un autre.

J’ai pensé à vous, à l’écriture et à mes élans.

 À la propagation du mouvement.

Et aujourd’hui, je vous écris du bord d’un long dimanche de pluie.
Je sais que j’ai encore tout à inventer pour vous raconter la douceur effondrée du soir. Que j’ai encore à inventer le chant du jour, ses incantations, ses territoires…

Je sais que je ne peux plus me passer de vous, du toucher des mots, du bois brûlé et d’étranges tableaux.

Et aujourd’hui, je vous écris encore, parce que par amour, je ne sais rien faire d’autre que confondre la pluie de lumière et de noir.

Sandrine Belin