La Zona arrive en France : y a-t-il une vie après l’atome ?

Temps de lecture : 44 minutes
La Zona, thriller post-apocalytique
© Moviestar

Chez les Sanchez-Cabezudo, le cinéma c’est une histoire de famille. Fernando est acteur, il joue dans La Nuits des Tournesols et a un petit rôle dans La Zona, deux œuvres crées par Jorge (auteur, réalisateur et producteur). Alberto, lui, (auteur et producteur), a pour ambition de mêler le meilleur du cinéma et le meilleur de la télévision. Leur expérience cumulée est loin d’être anodine. On leur doit notamment Crematorio, Grand HotelDesaparecida ou encore Velvet.

Pour leur projet de série post-apocalyptique La Zona, Jorge et Alberto,qui ont fait leurs études au lycée français de Madrid, ont profité de leur aptitude linguistique pour tenter d’obtenir une coproduction française. Le pitch intéressait Tetra Médias (l’excellent et trop souvent mésestimé Un Village Français), avec une possibilité de distribution via Canal + France (Crematorio avait été fait avec Canal Espagne). Arte pointa également le bout de son nez. Mais tout le monde n’était pas sur la même longueur d’onde et les deux frères ont finalement signé avec Movistar (une marque de l’opérateur mobile Telefónica), qui se lançait dans la production et en a finalement diffusé les huit épisodes en octobre dernier.

Immersion nucléaire

La Zona, thriller post-apocalytique
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L’histoire de La Zona se situe dans le nord de l’Espagne, trois ans après une catastrophe nucléaire. Contaminée par les radiations, une région entière est condamnée à l’isolement. En deuil, et toujours en état de choc, la population locale s’apprête à vivre une cérémonie commémorative quand un homme est trouvé mort dans un entrepôt, le corps mutilé, presque aussi contagieux que les retombées radioactives…

La recherche du meurtrier emmène Hector, le chef de la police locale, dans la zone interdite. Ce voyage le propulse inévitablement dans son propre passé : il est le seul survivant parmi ceux qui sont venus sauver les autres après la catastrophe. Ce thriller post apocalyptique, qui mêle drame familial, meurtres mystérieux et corruption policière, ne manque pas de personnages complexes, comme Hector Uria (joué par Eduard Fernandez), et son fidèle acolyte Martin Garrido (joué par Alvaro Cervantes).

Prix de la meilleure série aux Feroz Awards 2018, ce polar prend son temps. La série est construite comme un long-métrage de 7 heures et demie. La puissance de la mise en scène, sublimée par la qualité des effets spéciaux signés Twin Pines, est telle que la pression s’intensifie au fil des huit épisodes : ses créateurs jouent avec vos nerfs bien avant le climax. Si les deux frères ont l’ambition de placer l’humain au cœur de leur ouvrage, ils sont aussi les premiers à sérieusement prendre en compte le risque nucléaire, en portant leur réflexion sur l’avenir des énergies.

Après avoir rencontré le succès en Espagne, La Zona s’exporte, elle sera prochainement diffusée aux États-Unis et en Allemagne. En France, elle sera proposée dès le 7 mai prochain sur Polar +. Chez Postap Mag, il était évident que l’on se devait de poser quelques questions aux créateurs de la série, histoire de vous donner l’eau (non irradié) à la bouche, et d’en savoir davantage sur leur vision du monde. Et ça tombe très bien car des choses à dire, ils en ont !

La Zona se conjugue au au présent alternatif

Cyprien Rose. La Zona est une anticipation réaliste qui fait penser au présent, à Fukushima notamment.
Jorge Sanchez-Cabezudo. Ce dont on parle dans La Zona s’est vraiment passé là-bas, et c’est un futur probable.

Alberto Sanchez-Cabezudo. C’est davantage un présent alternatif qu’une anticipation, parce que ce présent existe d’une façon ou d’une autre. Nous travaillons avec des articles de presse. Crematorio, notre série précédente, c’est aussi une fiction qui émane d’articles de presse liés à la corruption. Pour La Zona, nous nous sommes beaucoup documentés sur ce qui est arrivé à Fukushima, on avait aussi beaucoup de données sur Tchernobyl. C’est un thriller, c’est évidemment exagéré mais cela fait partie des choses qui sont en train d’arriver. Nous avons par exemple lu qu’au Japon, et c’était terrifiant de le constater qu’après l’accident, les Yakuza (la mafia nippone) étaient impliqués dans l’embauche des travailleurs à Fukushima. C’est réel !

Raconter quelque chose qui n’est pas arrivé en Espagne nous permet de parler des conséquences de la crise. Si cette métaphore du désastre nucléaire nous autorise à parler de notre société, cela donne aussi un écho à la gestion de crise lors d’évènements déjà arrivés en Espagne, comme l’accident du métro de Valence, ou encore celui de l’avion militaire à Llos Lanos.

C.R. Avez-vous regardé Occupied (ndlr : série norvégienne créée par Erik Skjoldbjærg et Karianne Lund, sur une idée originale de Jo Nesbø, mettant en scène l’occupation de la Norvège par la Russie) ?
J.S-C. J’ai vu deux épisodes, c’est très intéressant.

C.R. C’est totalement lié à cette idée d’un présent alternatif. La réalité a même rejoint la fiction, puisque entre le moment où ils ont commencé l’écriture et les premières diffusions, la Russie a annexé la Crimée, et occupé une partie de l’Ukraine.

A.S-C. Oui, il y a même eu la présence d’un sous-marin tout près de Stockholm…

La Zona, thriller post-apocalytique
© La Zona

C.R. Vous partez donc de faits d’actualités pour créer une alternative au présent, afin d’entrevoir un monde d’après assez réaliste.
A.S-C. C’est un monde après un accident, c’est le monde que l’on pourrait retrouver en Espagne si une centrale nucléaire venait à tout contaminer.

J.S-C. Ce qui nous intéresse le plus, c’est que ce monde d’après est vraiment proche du monde de maintenant. Les enjeux ont changé à cause d’une crise dramatique et économique. Les réactions du pouvoir politique, et ce que cela engendre d’un point de vu social, c’est vraiment très proche de notre réalité. On a beaucoup aimé travailler sur ce sujet, cela permet de mettre le doigt sur notre réalité dans un contexte ultra-dramatique.

A.S-C. Et surtout sur deux points. Le premier, c’est la politique. Le second, ce sont les conséquences sociales de la corruption. Ce sont deux choses qui fonctionnent de la même façon partout dans le monde. En Espagne, la crise économique émane de plusieurs banques, dont Bankia, qui ont causé un énorme trou financier dans le pays. Suite à ce désastre financier, on s’est retrouvé avec une politique, que je trouve très espagnole, ou méditerranéenne, c’est-à-dire les finances des amis. Ou : comment l’organisation économique d’un pays peut se gérer à travers les amitiés, et la vente de faveurs des uns aux autres. Cela a aussi à voir avec une forme d’élitisme, de copinage entre tous ceux qui sont issus des mêmes écoles, des mêmes milieux, tout cela c’est très signifiant. Pour La Zona, nous avons utilisé cette « tradition » de politique corrompue. Pour en revenir au scandale de Bankia, celui-ci soulève deux questions : qui sont les payeurs de la crise ? Qui sont les bénéficiaires de ce désastre ? C’est un sujet qui nous touche, et auquel nous avons beaucoup réfléchi.

J.S-C. Il faut souligner que l’on a construit tout cela à travers un thriller. Il y a un crime, un policier et une enquête, et on a voulu véhiculer cette histoire sur fond de crise majeure.

C.R. Les répercussions ont forcement des conséquences sur la population, elle se divise…
J.S-C. Oui, car il y a les victimes, celles qui ont subi l’accident, et qui n’ont pas encore eu l’argent du gouvernement, ou de l’entreprise responsable de la centrale nucléaire. On lisait, par exemple, qu’à Fukushima, il y a encore des gens qui n’ont toujours rien reçu, et qui doivent encore payer pour des maisons localisées dans la zone d’exclusion. La quantité d’argent qu’il faudrait pour payer une catastrophe de cette ampleur, ce n’est pas Tepco (ndlr : multinationale japonaise qui possédait la centrale et qui, avant sa nationalisation, était le plus grand producteur privé mondial d’électricité) qui peut l’engager. On lisait aussi que les documents à remplir pour avoir accès aux indemnisations fournis par Tepco représentent environ 400 pages de formulaires… Les victimes sont restées trois ans sans pouvoir toucher leur indemnité. C’est toute cette chaîne qui nous intéresse, alors on a plongé dedans.

La Zona, thriller post-apocalytique
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A.S-C. On a surtout travaillé autour d’une idée principale : le cœur argumentaire de la série, c’est l’idée du mal nécessaire, que l’on nous vend constamment : « On doit payer pour cela ; on doit faire cela ; on doit sacrifier certains droits des travailleurs, mais c’est un mal nécessaire ! » C’est d’ailleurs ce que l’on nous a vendu lorsqu’il a fallu injecter de l’argent public pour ressusciter les banques privées, on nous a dit : « Oui, mais c’est un mal nécessaire ». L’idée vient aussi d’Ébène de l’écrivain polonais Ryszard Kapuściński. Son livre nous a beaucoup fait réfléchir. Pour le nucléaire, c’est un peu la même chose, on nous dit que c’est un mal nécessaire, mais il y en a qui en profitent… L’idée principale de cette première saison, c’est tout cela.

Du pain sur la planche

C.R. Vous employez le terme de première saison, bientôt une seconde ?
J.S-C. On réfléchit, et nous ne sommes que tous les deux pour tout faire. L’idée de Movistar+ était de faire des séries avec plus d’auteurs. Pour La Zona, Alberto et moi on a écrit, et moi je dirigeais.

A.S-C. Je faisais la production exécutive, et on a fini le dernier épisode fin décembre 2017. Depuis le début de l’année, on réfléchit sérieusement à une seconde saison, mais on doit également en discuter avec nos partenaires.

J.S-C. On doit encore grandir un peu, pour être davantage industriels qu’artisans, parce que sinon, ce n’est pas rentable pour ce genre de projet.

C.R. Donc, prendre un peu de recul et entamer des négociations. Un mal nécessaire  ?
J.S-C. & A.S-C. (Rires)

A.S-C. C’est ça !

C.R. Vous êtes vous intéressés à la collapsologie ? Il s’agit de l’étude de l’effondrement, soit d’un monde qui s’effondre… Peut-être plus vite qu’on ne l’imagine.
A.S-C. Oh, alors il faut peut-être que l’on se dépêche de faire notre deuxième saison ?

C.R. Ah oui, c’est bien possible…
J.S-C. & A.S-C. (Rires)).

J.S-C. Lorsque l’on a commencé à réfléchir à La Zona, c’était très clair pour nous que si Fukushima avait eu lieu en Espagne, et même un peu au-delà, on allait faire face à l’effondrement de l’Espagne, du point de vue économique.

A.S-C. Notre rôle à nous, c’est de poser des questions pour que les gens soient conscients de ce qui arrive. Au moins sur le nucléaire, c’est très clair, et si l’on prend une décision, dans un sens ou dans l’autre, cela doit se faire en connaissance de cause. L’un des grands problèmes actuels c’est que des décisions sont prises sans que les gens comprennent toujours de quoi il s’agit vraiment.

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Polluer en conscience

J.S-C. L’un des enjeux auquel on pense pour une deuxième saison, c’est : « Que fait-on des déchets ? »
A.S-C. La société des déchets…

J.S-C. L’exportation des déchets nucléaires, chaque pays s’en occupe mais on parle aussi de solution internationale…

C.R. La France accueille des déchets en provenance d’Allemagne et d’Italie, à La Hague notamment, mais il en arrive également des Pays-Bas, du Japon, de la Belgique de Suisse et de l’Australie (ndlr, ces pays envoient leurs combustibles usagés en France dans le cadre d’accords intergouvernementaux entre Areva et les exploitants des centrales étrangères).

A.S-C. Oui, et pour les déchets technologiques, c’est en Afrique. L’autre étape de cet écroulement, de cette collapsologie, c’est d’être avalés par les déchets, d’être totalement avalé par des montagnes de déchets !

A.S-C. Il y a des équations à résoudre. Le problème, ce ne sont pas les équations en elles-mêmes, c’est plutôt que des personnes n’ont pas conscience qu’il faut les résoudre. Le gros problème c’est, notamment en Espagne, la pensée à court terme. On est victime de la satisfaction immédiate de la politique, c’est-à-dire résoudre les élections à venir. On a soudain l’impression qu’il n’y a pas de grands personnages d’état.

J.S-C. Ni de grands débats d’analyses, à moyen et plus long terme.

A.S-C. On a besoin de grandes personnalités, ou au moins d’une conscience qui permettrait de dire : « On doit penser d’ici à 20, 30 et 100 ans ». On a l’impression qu’il n’y a personne avec suffisamment de courage, et de pouvoir, pour faire ça. L’exemple contraire radical, c’est le populisme, comme satisfaire l’opinion immédiatement sur Twitter.

J.S-C. On vit avec Twitter, avec une réflexion immédiate sans grande analyse, une chose alimente l’autre, c’est vraiment inquiétant.

A.S-C. On le voit aussi avec les séries, d’ailleurs. Les gens n’ont plus la patience de laisser les choses se dérouler. Ils ont un besoin permanent de stimulation, toutes les deux ou trois minutes… La façon de consommer, notamment la littérature et la télévision, a changé. C’est une réflexion intéressante à avoir, car l’étude et la perception de notre façon de consommer conditionnent notre consommation.

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De l’action, mais pas que

A.S-C. Ce qui nous intéresse c’est de faire une série, ou un film, qui aboutit à une réflexion par le moyen de l’entertainment. C’est-à-dire satisfaire le public et porter une réflexion finale derrière l’histoire, soit tout ce dont on parle maintenant.

J.S-C. On est à un moment où l’on observe une sorte d’équilibre, l’enjeu est de savoir s’il y aura seulement de l’entertainment ou s’il y aura aussi une place pour la réflexion, pour que la culture joue encore son rôle d’esprit critique sur notre monde. Le cinéma est complètement ravagé, avec la consommation sur les plates-formes, et la culture qui semble vouloir s’imposer est celle du numérique, celle des plates-formes, soit de façon individuelle, chez soi.

Reste à savoir si les créateurs sauront satisfaire cette puissante demande d’entertainment sans perdre l’esprit critique, afin que la culture ne devienne pas quelque chose d’insignifiant, au point de ne plus avoir d’influence sur la société. C’est très dangereux, mais le fait de chercher les moyens d’atteindre le public avec une vision critique, c’est aussi très passionnant.

C.R. À propos du public, entretenez-vous un contact ? Allez-vous à sa rencontre parfois ?
A.S-C. Oui, notamment lors d’événements ou par les médias sociaux, on partage un peu avec notre public et les retours sont très bons.

J.S-C. On est allés à l’université du cinéma, à l’école de cinéma de Madrid, et on a eu plusieurs discussions avec des étudiants qui sont aussi consommateurs de la série. On essaie de ne pas vivre enfermés dans notre petite capsule, car c’est assez dangereux. D’autre part, c’est aussi dangereux d’être trop présent sur les réseaux sociaux. Twitter, c’est terrifiant parfois… Pour les chaînes TV, les résultats d’audiences de type Médiamétrie, sont très précis et publiques, mais ce n’est pas le cas avec les plateformes.

On essaie d’écouter un peu les gens, on est très critique avec notre propre travail mais on aime aussi tester le public qui change rapidement, notamment avec Netflix. Il consomme d’une autre façon et on observe un peu tout cela, pour voir comment la série a été reçue. On a pu observer qu’elle a a une énorme vocation de réflexion, mais comme c’est un thriller : l’équilibre est assez fragile. Par exemple, une partie du public n’a pas été jusqu’au bout car il voulait une série de zombies. Après le quatrième épisode, certains ont dit : « Mais où sont les zombies ? ».

A.S-C. Ils voulaient une de l’anticipation, comme un jeu sur Playstation.

J.S-C. Or, ce n’est pas du tout ça, mais elle a trouvé son public. On a tout de même pu voir que tout va très vite. Avant, il y avait HBO et, à l’époque, on prenait le temps car l’on savait que c’était les seuls à avoir les bonnes séries. On pouvait regarder un épisode, et se laisser tenter par un deuxième et ainsi de suite. Aujourd’hui, c’est terminé. Avec Netflix, si tu n’es complètement entré dedans dès les dix premières minutes, tu zappes car il y en a dix autres similaires qui attendent…

La Zona, thriller post-apocalytique
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Régression politique

C.R. Les politiques font aussi partie du public. Ont-ils réagi par rapport à votre travail ? Aucun n’a tenté de récupérer le message ?
A.S-C. Je crois qu’avec l’actualité catalane, certains sont vraiment passés à côté. On a commencé le 27 octobre, donc après le référendum du 1er octobre, et en plus on a fait la première au festival de cinéma de Sitges, en Catalogne. On a eu quelques questions, et tout était sous le filtre de la Catalogne, donc La Zona était devenue une vision de la Catalogne, de la séparation ! Tout le débat en Espagne s’est tourné sur ce sujet, en oubliant de parler d’autre chose.

J.S-C. Le problème c’est que maintenant, en Espagne, tout se voit du point de vue de l’indépendance : C’est « Oui ou non », et c’est dangereux de l’utiliser pour raconter quelque chose que l’on ne voulait pas raconter. Notre histoire est très critique, on parle de politique, des deux côtés. En Catalogne, c’était aussi une sorte de guerre de discours, de publicité, de propagande. Une chose curieuse s’est produite le lendemain de l’annonce de déclaration d’indépendance par le parlement Catalan. La tension était si grande au moment de l’annonce qu’elle a été suivie par une sorte de paix après une bataille. En fait, dès le lendemain, on avait l’impression que personne ne voulait plus parler de ça, tout le monde était fatigué.

A.S-C. On n’a pas eu de feedback direct des politiques, mais la presse beaucoup parlé des aspects politiques de la série, sur la corruption, l’establishment politique…

J.S-C. Pour éviter que ce soit mal interprété, on nous a demandé : « Comment aimeriez-vous que se termine le problème catalan ? ». Nous, on voulait que ça finisse de la meilleure façon, car Édouard Fernandez, le protagoniste, est Catalan, de Barcelone. Pour nous, il y a une relation très forte avec la Catalogne, et j’adore Barcelone, alors on ne voulait pas qu’il y est de blessures émotionnelles. Au lendemain de la première, on pouvait lire dans la presse : « les créateurs de La Zona ne veulent pas de blessés en Catalogne ! ». (Rires)

C.R. L’histoire catalane mériterait d’y consacrer une série ?
J.S-C. Oui, je le pense.

A.S-C. La politique est devenue une confrontation émotionnelle. On l’a vu avec le Brexit, mais aussi avec Trump. On ne parle pas d’une analyse, ni d’une critique, ni du futur de notre pays à moyen terme, mais ça devient émotionnel, un peu comme du reality-show, ce monde de l’immédiat. J’ai entendu à la radio l’autre jour une phrase qui disait : « le conflit constant, ça vend ! ». Avoir un conflit constant, c’est comme de la télé réalité. Tous les jours un conflit, ça vend énormément.

J.S-C. Le paradoxe de tout cela, c’est que c’est notre travail ! On vend de l’émotion, on vend de la fiction pour avoir un public, et l’on se rend compte que la politique est en train de nous prendre notre travail. Ils sont en train de faire ça (Rires).

A.S-C. Ils ne sont pas toujours très subtils…

C.R. Et le public compte les points sans trop s’impliquer ?
J.S-C. Le problème, c’est que les personnes qui voudraient se placer sont complètement mises hors jeu. Ceux qui favorisent la réflexion sont placés en périphérie, hors du débat. Un politique disait : « Dans un match Real Madrid – Barcelone, personne n’est partisan de l’arbitre ! ». Même si j’adore le foot, c’est une grande métaphore de notre temps et ça fait partie des projets que l’on aurait aimé faire, un peu dans le genre Oliver Stone.

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Le ciel pour seule limite ?

C.R. Qu’est-ce qui pourrait vous empêcher de continuer à écrire ?
J.S-C. Je ne sais pas, le lobby nucléaire ne nous a encore rien dit… Pour nous, ce qui compte, c’est de trouver des partenaires, des réseaux de diffusion. Pour le moment on est avec Moviestar, ils sont très heureux avec nous, ils souhaitent que l’on travaille sur une seconde saison, ou sur n’importe quel autre projet, alors on est content.

C.R. La série, c’est une valeur sûre ?
J.S-C. En ce moment, il y a une sorte d’hystérie à ce propos, certains disent qu’il pourrait s’agir d’une bulle, comme pour les bulles financières. Movistar et Netflix vont s’installer en Amérique du sud pour la langue espagnole, alors pour nous c’est un grand moment. Je pense que l’on va avoir besoin de beaucoup de créateurs, et d’auteurs. C’est excellent.

A.S-C. On est très content et l’on croit qu’à travers le genre, on est capable de transmettre cette pensée critique, et le feedback du public et de la presse confirme l’intérêt des gens.

J.S-C. Nous on travaille à Telefónica une entreprise multinationale espagnole de télécommunications, et on n’a jamais souffert d’aucune censure. Le système est ainsi fait que si ça vend même si c’est critique, ça marche.

A.S-C. Le système est diabolique, je crois que c’est Michel de Certeau qui disait que ce qui n’est pas institutionnalisé, ce qui est en dehors, est immédiatement happé et institutionnalisé…

J.S-C. Comme critique institutionnelle (Rires).

C.R. Une bulle sur le sujet pourrait mettre en péril le concept de série ?
J.S-C. On en parle beaucoup, des journalistes nous posent souvent la question. La bulle liée au bâtiment en Espagne était bien réelle, car il y avait plus de logements à vendre que d’acheteurs. Il y aura peut-être moins de consommation de série…

A.S-C. Pas à court terme.

J.S-C. Pour le moment c’est le contraire, il y a quatre ou cinq plateformes, qui finiront probablement par s’unifier, et il y a aura une régulation qui adaptera la quantité d’offre à la demande. Mais je ne crois pas que cela puisse s’effondrer d’un coup.

C.R. Est-ce qu’il y a des séries récentes qui vous ont marqués, même si les thématiques ne sont pas les mêmes que les vôtres ?
A.S-C. The Handmaids Tale, une vision également très dystopique, qui parle de la condition féminine, un sujet dont on parle beaucoup en ce moment.

J.S-C. Moi j’ai vu The Deuce de David Simon, à propos de la prostitution à New York, et des débuts du porno.

A.S-C. Sinon Black Mirror, on trouve ça génial, il y a vraiment des histoires merveilleuses…

J.S-C. Oui, le premier épisode de la troisième saison est merveilleux.

A.S-C. Notre travail est en fait assez exigeant car, si l’on doit prendre le temps d’écrire, on doit aussi voir pas mal de choses…

J.S-C. Avant il n’y avait pas tant de films, la narration était très courte par rapport à une série. Maintenant c’est très difficile de faire quelque chose où l’on ne dira pas : « J’ai déjà ce genre de chose ». Cela demande beaucoup de rigueur.

A.S-C. La faillite de la bulle viendra peut-être plus de l’aspect narratif que de la consommation.

J.S-C. Du coup ce qui est intéressant, c’est l’authenticité, la particularité locale et personnelle. Il y a tellement d’histoires que seulement les très personnelles saisiront le public. C’est un paradoxe énorme.

A.S-C. Dans le monde le plus global, c’est la vision la plus personnelle qui va peut-être l’emporter.

J.S-C. Parce que le reste, ça va être beaucoup de vu et de revu, et les gens ne veulent pas de cela. Il faut savoir que les consommateurs de série ont un goût exquis, on peut le voir ne serait-ce que dans leurs blogs, lorsqu’ils écrivent sur l’évolution des personnages. J’ai été surpris de voir qu’il y avait beaucoup de personnes qui connaissaient le sujet.

La Zona, thriller post-apocalytique
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Imposer son style

C.R. Je crois que Jean-Luc Godard avait fait une métaphore entre le cinéma et la vie humaine, en disant que lorsque le cinéma naît il ne parle pas encore, comme un enfant. Ensuite il grandit et apprend à parler, plus tard il pense, comme avec la Nouvelle Vague, puis il trouve de nouveaux terrains d’exploration, où les créateurs s’affranchissent des codes, des formes narratives… Aujourd’hui, avec un budget abordable, on peut réaliser ses propres films. Pratiquement tout le monde peut y avoir accès, sans même parler de talent… Le monde de la série n’y échappe pas, notamment avec le web. Vous y êtes attentifs ?
A.S-C. C’est un bon moyen pour présenter une vision personnelle, qui fera la différence avec d’autres produits. La technologie est assez accessible. Même si cela ne marche pas du tout, si tu as quelque chose qui te différencie au niveau de la création, Netflix ne mettra pas longtemps à investir de l’argent, pour le faire mieux. C’est d’ailleurs le cas avec une web série ici, dont la deuxième saison va être produite par Netflix. La différence se fait bien sûr avec le talent, ceux qui sont capables de raconter quelque chose.

J.S-C. Nous sommes allé à Cannes, et c’était très intéressant. C’était la première fois que l’on allait au marché des séries de Cannes. Pour nous, c’était très impressionnant, car c’est énorme, il y a des milliers d’œuvres dans un marché ou des exécutifs sont là avec leur portable, ils choisissent à double vitesse, façon : « Ça oui, ça non… ». Pour nous, c’était très amusant, car on nous présentait comme « Talent » (Rires), comme une monnaie de marché. Tout cela est très réglé, et un peu froid, il y a ces gens qui achètent et qui vendent sans grands sentiments, et puis il y a les talents, ces personnes un peu vénérées car insaisissables. En fait ce qui différencie une série des autres, c’est quand quelqu’un a l’idée que personne n’a eue. « Le talent », c’est comme une religion mystique un peu étrange, pas encore régulée par les algorithmes des marchés. Ça arrivera peut-être dans le futur…

C.R. Que les algorithmes ne régulent ni ne créent de talents, c’est plutôt une bonne nouvelle.

J.S-C. & A.S-C. (Rires) Pour nous oui.

A.S-C. Même si l’on peut parfois s’inquiéter du fait qu’ils puissent un jour y parvenir.

C.R. Une Major a récemment sorti un album entièrement composé par une IA. Cela dit, certaines IA savent créer ou reproduire des visages, et des voix. Entre les mains d’un « talent » cela peut donner quelque chose, mais c’est également dangereux…

A.S-C. On en revient à Black Mirror, c’est à la fois fascinant et terrifiant.

J.S-C. Oui, ça fait réfléchir. D’un autre côté, il ne faut parfois pas trop y penser, sinon on va finir par être paralysés de terreur.

C.R. On a de quoi s’inquiéter, mais l’humain est aussi constitué de nature à se répéter : « Jusqu’ici tout va bien ».
J.S-C. C’est une phrase que l’on utilise beaucoup. C’est vrai que ça peut « collapser », mais les dystopies ont toujours existé, on devrait pouvoir encore survivre. Pour le cinéma et les séries c’est pareil. Quand le sonore est apparu, il y a plein de gens qui ont dit : « Le cinéma est mort ». Chaque génération a cette impression et finalement on s’en sort. Je ne sais pas comment on va s’en sortir, mais on peut y croire.

La Zona sera diffusée à partir du 7 mai sur Polar+, une chaîne du groupe Canal (puis sur le service Canal à la demande et myCANAL). La saison 2 est en cours d’écriture. Si vous comprenez l’espagnol, vous pouvez d’ores et déjà vous mettre dans le bain en découvrant rien moins que l’intégralité du pilote, sur la chaîne YouTube de son producteur MovieStar…

Signalons aussi aux hispanophones amateurs de Commentary Track ce podcast des frères Sanchez-Cabezudo, à propos de leur propre travail.

Listen to « El Contador Geiger 8 – El último lobo… o cómo cerrar una temporada » on Spreaker.

Cyprien Rose est journaliste, mais aussi DJ et animateur du blog Houz-Motik : "Musique, culture DJ, disque vinyle... Il est parfois question d'Internet, de cinéma et de photographie"