Dernière production lyrique de la saison du Théâtre des Champs Elysées, Iphigénie en Tauride de Gluck est une réussite époustouflante portée par des chanteurs à leurs meilleurs. La mise en scène de Robert Carsen, toute en épure, exprime avec une rare intensité les sentiments des Atrides, victimes des sacrifices vengeurs qu’ils s’infligent les uns aux autres, et comment Gluck réussit à y mettre fin par un geste musical sidérant de beauté.

Réformateur de l’opéra, le « divin Gluck » a introduit le naturel et la vérité dramatique dans un genre alors sclérosé par l’opera seria, ses archaïsmes, ses références au théâtre lyrique de Lully remontant à Louis XIV. Né dans une famille bavaroise installée en Bohème, ce fils d’un maître des Eaux et Forêts montre très vite des aptitudes remarquables pour la musique. Après des premières années prometteuses d’apprentissage musical, il s’oppose à son père qui ne souhaite pas qu’il s’y consacre.

Le jeune Christoph Willibad quitte alors sa famille et part sillonner les campagnes allemandes, jouant de sa guimbarde pour gagner sa vie. Des études de philosophie le mène à Prague, puis aidé par son père avec qui il se réconcilie, il entre au service du prince Lobkowitz à Vienne en 1736. Sous le règne de Charles VI, la capitale du Saint Empire Romain Germanique affiche une prédilection pour l’opéra italien. Le jeune compositeur part donc à Milan pour s’en imprégner, où il créé son premier opéra Artaserse, début d’une collaboration fructueuse avec le librettiste et poète Métastase.

S’ensuit un séjour prolongé en Angleterre en 1745-1746 puis une tournée européenne de trois ans avec une troupe ambulante d’opéra italien. Son mariage avec la fille d’un riche négociant viennois le pousse à s’installer de nouveau à Vienne. Ses opéras sont désormais joués avec grand succès, mais insatiable, le Chevalier Gluck va lancer sa « réforme » qui renouvellera le théâtre lyrique.

Iphigénie Tauride Gluck

© Vincent Pontet courtesy Théâtre des Champs-Élysées

Marie-Antoinette et le Chevalier Gluck

En écho aux idées novatrices des grands agitateurs du siècle des Lumières –Diderot, Rousseau, les frères Grimm, Voltaire– le compositeur souhaite explorer l’intériorité des sentiments à travers l’opéra plutôt que reproduire des postures figées. Pour cela, il s’attelle à une grande fluidité entre les airs et les récitatifs et travaille la continuité dramatique de chaque œuvre. Ces idées réformatrices vont faire l’objet d’une querelle à Paris, où, comme toujours, tout est prétexte aux intrigues, à la politique, aux cabales et à la sempiternelle guerre du goût. Gluck avait été à Vienne le maître de musique de Marie-Antoine, alors dauphine de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche.

Quand la jeune femme devient Reine de France en épousant Louis XVI, elle le fait venir à Paris où Gluck connait un premier grand succès avec Iphigénie en Aulide. Remodelant en français des précédentes œuvres, il fait donner Orphée et Eurydice puis Alceste qui triomphent. Enfin les mythes sortent de la pompe des allégories grandiloquentes. L’emphase tout comme le divertissement sont remplacés par l’intensité des émotions et la recherche du sublime.

Querelle de chapelles

Apparaît alors un affrontement entre les défenseurs de Gluck, représentés par le clan de la Reine sa protectrice, face à ses détracteurs regroupés autour de Madame du Barry, la favorite de Louis XVI, Marmontel et D’Alembert qui soutiennent le compositeur italien Niccolo Piccinni également installé à Paris. La querelle des Gluckistes et des Piccinistes succède à la querelle des Bouffons de 1752-1754, quand le coin du Roi –défenseurs la musique française autour de Rameau– s’opposait au coin de la Reine –partisans avec Rousseau de l’italianisation de l’opéra français.

Avec Iphigénie en Tauride la guérilla des Gluckistes et des Piccinistes s’exacerbe car Piccinni et Gluck s’inspirent au même moment de cet épisode d’Iphigénie en Tauride. C’est naturellement l’opéra de Gluck que la postérité va retenir, par son alliage gracieux de la déclamation française avec la richesse mélodique de la musique italienne, subtile intrication réalisée par un compositeur allemand ayant fait ses classes en Autriche.

Iphigénie opéra Gluck

© Vincent Pontet courtesy Théâtre des Champs-Élysées

La mise en scène de Robert Carsen, la plus belle donnée aux Théâtre des Champs-Elysées cette année, se meut dans un décor sobre fait de murs de plaques noires resserrant l’étau du sacrifice projeté. Iphigénie a échappé de justesse à son père Agamemnon qui, pour gagner les faveurs d’Artemis, voulait brûler sa fille en offrande à cette déesse irritable. Par une intervention divine, elle se retrouve en Tauride –aujourd’hui la Crimée. Devenue prêtresse de Thoas, roi des Scythes qui règne sur ces contrées, elle est chargée de sacrifier tout étranger abordant ces rives barbares. Quand arrive son frère Oreste, va-t-elle le tuer et perpétuer le maléfice des sacrifices ?

Oreste, lui, comme les autres Atrides, ne sait pas que sa sœur a échappé des mains de son père. Désespérée, leur mère Clytemnestre a tué son mari Agamemnon, croyant venger le meurtre de sa fille. En réaction, poussée par sa sœur Electre, Oreste vengea la mort de son père en tuant sa mère.

Le poids de la culpabilité

Oreste arrive en Tauride, portant sur ses épaules et dans son âme ce poids de la malédiction qui est celle de la lignée des Tantalites, dont le bisaïeul, Pélops, a été mangé par son père Tantale, et dont l’un des fils, Atrée, a poussé son frère Thyeste à dévorer ses enfants. De Tantale à Atrée et Thyeste –les grands oncles d’Iphigénie et Oreste– en passant par Agamemnon, Clytemnestre et leurs enfants, le sacrifice se reproduit inéluctablement, véritable désir mimétique devenu désir de mort. C’est tout l’enjeu de l’opéra de Gluck de briser cette malédiction sans fin par l’expression de l’amour fraternel et l’amitié. Pylade l’ami d’Oreste veut être sacrifié à sa place mais Iphigénie reconnait son frère, le sauve et provoque la chute du tyran Thoas. Face à ce drame épuré, le choix d’une étonnante simplicité théâtrale permet l’expression des intensités émotionnelles, Robert Carsen effaçant toute intention visible de mise en scène.

Se déplaçant vêtue dans une longue robe noire, Gaëlle Arquez en Iphigénie est accompagnée de danseurs inscrivant à la craie les noms de tous les membres de sa famille déjà tués, Atrides victimes de sacrifices en cascades. La jeune mezzo-soprano triomphe dans sa prise de rôle, tant par une présence scénique viscérale que par la beauté de son timbre mordoré exprimant tous les affects. A ses côtés, le prolifique Stéphane Degout, l’un des plus grands barytons actuels, impressionne en Oreste halluciné, brisé par son destin, porté par une voix extraordinaire de puissance comme de modération, se pliant aux moindres intonations expressives. Paolo Fanale en Pylade, Alexandre Duhamel en Thoas et Catherine Trottmann en Diane complètent idéalement cette distribution de haute tenue. Thomas Hengelbrock à la tête du Balthasar-Neumann-Ensemble apporte éclat et fluidité à cette œuvre de Gluck, la plus émouvante et la plus achevée.

La prochaine saison du Théâtre des Champs Elysées s’annonce particulièrement riche, avec notamment, fin novembre début décembre, une mise en scène des Noces de Figaro de Mozart par le réalisateur de Little Odessa, James Gray, avec Jérémie Rhorer à la direction musicale et une distribution de prestige autour de Sabine Devieilhe et Stéphane Degout. A ne pas manquer, Le Freischutz de Weber en Octobre, Roberto Devereux de Donizetti en mars 2020, des récitals des plus grands pianistes comme Boris Berezovsky le 10 octobre, Grigory Sokolov le 25 novembre, Arcadi Volodos le 8 janvier, Evegey Kissin le 2 février, de nombreux concerts symphoniques et chambristes, des récitals de chant et des opéras en concerts avec à chaque fois les plus grandes phalanges du moment.

Iphigénie en Tauride de Gluck, dirigé par Thomas Hengelbrock, mise en scène Robert Carsen, Théâtre des Champs Elysées, vu le 30 juin. Plus d’infos sur le site du Théâtre des Champs-Élysées.