Le compositeur Bernard Cavanna a créé le 12 mars son second Concerto pour violon au Théâtre de Gennevilliers, dans une salle pleine à craquer de spectateurs très divers et si enthousiastes qu’ils exigèrent que l’on en rejoue encore et encore. Portrait d’un compositeur imprévisible qui mélange culture savante et culture populaire, suivi par un public d’une mixité sociale rare dans l’univers de la création contemporaine.

Compositeur atypique, Bernard Cavanna aime associer l’héritage du romantisme à un folklore populaire, en engageant sa musique dans des territoires inexplorés. Orchestrateur de génie, il se distingue notamment par ses concertos, dans lesquels il n’hésite pas à nous gratifier d’un accordéoniste en soliste. Né en 1951, il grandit en banlieue Est de Paris, à Nogent-sur-Marne où il s’initie au piano à l’âge de neuf ans.

De formation plus ou moins autodidacte –il s’est contenté d’épisodiques cours avec quelques professeurs- le jeune Bernard noue une relation essentielle avec Henri Dutilleux, grand compositeur du XX° siècle, qui sera un référent et un soutien capital tout au long de son évolution dans la scène contemporaine. Influencé par le compositeur roumain Aurel Stroe, il élabore à partir des années 1980 une musique libre, détachée des modes et écoles, utilisant des instruments peu utilisés dans la musique écrite comme le bandonéon, la cornemuse, l’accordéon, le zarb, le synthétiseur, dont il extrait à chaque fois des sonorités inattendues.

Scordatura de Bernard Cavanna

© Théâtre de Gennevilliers

Singulières superpositions polyphoniques, raffinement virtuose de l’orchestration, alliage subtil du populaire et du savant, l’univers musical de Bernard Cavanna surprend constamment et séduit les mélomanes avertis férus de musique contemporaine mais aussi un public de néophytes parfois issus de milieux populaires. Cette ouverture à tous les publics correspond à une démarche politique et sociale bien pensée par le musicien qui a dirigé pendant plus de trente ans l’École nationale de musique de Gennevilliers. Parmi ses nombreuses réussites, une œuvre emblématique le définit bien : Messe un jour ordinaire, croisement de la verticalité liturgique incarnée par les instruments, avec l’horizontalité d’une femme toxicomane, paroles extraites d’un film documentaire de Jean-Michel Carré.

La création en concert

Avant de jouer les deux concertos de Cavanna, le Théâtre de Gennevilliers présentait Neuf solos pour violon (s) et ensemble à cordes de Tomas Bordalejo, commande du Conservatoire de Gennevilliers où ce compositeur argentin enseigne la guitare. Cette œuvre permit à de jeunes musiciens, âgés à vue d’œil de six à quinze ans, de s’illustrer dans de charmantes petites miniatures. Le Concerto pour violon n°1 de Bernard Cavanna connut un véritable triomphe lors de sa création à Radio-France en 1999.

Dans sa version chambriste donné à Gennevilliers par l’Orchestre Symphonique de Picardie sous la baguette d’Arie Van Beek, il conserve tout son éclat. Le conflit opposant le violon, représentant l’individu solitaire, à l’orchestre, masse collective impitoyable du groupe dans le premier mouvement, est contrebalancé dans le second mouvement, “lent, immuable”, par la sombre poésie du compositeur, mélancolique et ciselée.

Scordatura, création de Bernard Cavanna

© Théâtre de Gennevilliers

La création mondiale de Scordatura, Concerto pour violon n°2 du compositeur, impose à la violoniste Noémie Schindler de jongler entre quatre instruments pour interpréter ce fascinant réseau orchestral arachnéen, voué à célébrer “tout ce qui touche notre condition humaine, la relation à l’autre, l’amour de l’autre, lui faire oublier –même si ce n’est qu’une illusion– que l’on vit et l’on meurt seul”.

Violon, mandoline et “mâchoire d’âne” (instrument de percussion traditionnel) portent cette œuvre sur les cimes d’un tragique poignant, plein de bruit et de fureur, avant que le silence n’envahisse de sa blancheur ce fascinant aérolite, allégorie d’un monde qui s’en va, celui raffiné et humaniste du grand art.

À écouter en CD, productions récentes : À l’Agité du Bocal de Bernard Cavanna, L’Empreinte Digitale. Transcriptions de lieder, Trios avec accordéon n°1 et 2, de Cavanna & Schubert, NoMadMusic.