Le Festival d’automne présente à la MC 93 de Bobigny un spectacle total de Frank Castorf, théâtre des passions exacerbées autour du Bajazet de Racine mis en miroir du Théâtre de la cruauté d’Artaud. Jeanne Balibar, Jean-Damien Barbin, Adama Diop, Mounir Margoum et Claire Sermonne y expriment toutes les possibilités de la démesure pour un théâtre de l’expérience des limites aussi drôle que cinglant.

Créateur d’intensités générées par des croisements de textes traités de manière viscérale, Frank Castorf est un grand metteur en scène allemand dont la radicalité se confronte depuis plusieurs décennies aux évolutions sociales et politiques de son époque.

Adepte de la distanciation brechtienne comme beaucoup de créateurs de théâtre de talent, il se spécifie par une hybridation très novatrice. Se télescopent ainsi dans ses spectacles vidéo, intertextualité, provocations et expérience des limites afin de faire sortir les spectateurs de leurs zones de confort. Il s’agit de leur refuser leur sempiternelle quête de bons moments lénifiants mais non un spectacle total, captivant de bout en bout, et dont l’humour ravageur déconcerte et désarçonne. 

Le traitement par Castorf du Bajazet de Racine associe une provocation punk aux 3 unités du théâtre classique interrompues par des ouvertures vers Artaud et Dostoïevski très cathartiques. Car si Bajazet en considérant le Théâtre et la peste s’avère une lecture plus ou moins linéaire de la pièce de Racine créé en 1672, les passages d’Artaud sont autant de brisures dialectiques réfléchissant concrètement à ce qu’est le théâtre pour un homme en proie à l’angoisse de vivre. Mais Racine s’impose et emporte tout sur son passage, fleuve irrésistible où Pascal, Dostoïevski et Artaud sont entrainés par le torrent des passions jansénistes où le compromis impossible est la clé de voute de la fatalité. 

Bajazet Racine Castorf Bobigny
© Mathilda Olmi – Théâtre Vidy-Lausanne

Le Pèse-nerfs du théâtre occidental

L’action se déroule dans le sérail du Sultan ottoman Amurat parti faire la guerre à Babylone –Bagdad. Un portrait géant d’un Bajazet antérieur à celui de la tragédie, peint par Véronèse, occupe la scène avec des yeux lumineux qui observent tout ce qui se passe, image du despote omniscient semblable aux yeux scrutateurs des tableaux paranoïaques d’Ivan le terrible d’Eisenstein. Une porte dans ce décor ouvre sur une cuisine où vont se délasser les comédiens. Filmés en train de boire et fumer –tous fument tout le temps, les cigarettes sont omniprésentes– ils prolongeant par la vidéo les scènes d’une manière plus dérangeante, si cela est possible dans le théâtre de Castorf qui est constant dérangement.

Côté jardin, une tente fait office de sérail dans laquelle aura lieu une stupéfiante scène de déréliction filmée en direct et dans laquelle les protagonistes fument de l’opium en franchissant les dernières limites de la folie. Une publicité pour le bourbon Wild Turkey fait partie des nombreux traits d’humour de Castorf –Turkey voulant dire en anglais tout à la fois Turquie, où se passe l’action et dinde. Un néon en forme Z, sigle publicitaire de la marque Opel, évoque ce groupe automobile qui fut le premier à faire venir massivement en Allemagne de la main d’œuvre turque. 

Dans cette vaste scène à l’apparat subtilement kitsch se déroule la tragédie de Roxane, ancienne esclave devenue la favorite d’Amurat, le Sultan absent qui lui a demandé d’exécuter son frère Bajazet, potentiel rival pour le trône. Amoureuse de Bajazet, elle lui offre la liberté et l’Empire s’il consent à l’épouser. Trompée par le vizir Acomat et la princesse Atalide qui lui avaient faire croire que son amour était partagé, elle découvre qu’elle offre tout à un homme qui la dédaigne et lui préfère Atalide si l’on suit Racine.

Mais chez Castorf, Bajazet est un homme vieilli qui n’aime personne, saisi par la folie de sa chute, incarnant par intermittence les sublimes forcément sublimes incantations d’Artaud. Jean-Damien Barbin campe avec éclat ce personnage bouffe, alternant des crises de lucidité dérangeante et des phases d’atonie métaphysique, créant un personnage proche du divaguant roi Lear. Des variations du timbre de sa voix à ses regards, sa gestuelle, tout dans son jeu magnétise la scène par des registres déployant tout le spectre du tragi-comique désespéré. À ses côtés, Jeanne Balibar en Roxanne démontre une nouvelle fois ses talents de grande tragédienne, maniant avec une aisance déconcertante les subtilités de la diction des alexandrins raciniens.

Bobigny Castorf Racine Bajazet
© Mathilda Olmi – Théâtre Vidy-Lausanne

La scène d’un extrémisme halluciné où elle joue nue des moments de déraisons sans retour sur un rock retors composé par David Lynch est le moment de sidération absolu du spectacle. Claire Sermonne en Atalide, Mounir Margoum en vizir Acomat et Adama Diop en Osmin l’intermédiaire douteux tirent aussi leurs épingles du jeu de manière éblouissante, chacun cultivant une singularité tranchante.

L’éternel révélateur du cœur humain

« Racine le poète du cœur, et d’autant plus sublime qu’il ne l’est que quand il faut l’être, Racine le seul poète tragique de son temps dont le génie ait été conduit par le goût » affirmait Voltaire. Frank Castorf corrige ces assertions de l’ironiste des Lumières en faisant de Racine le révélateur des pulsions de vie combattant les pulsions de mort, contradictions portées par tous les personnages, tous traversés par ces déchirures intérieures –sauf un qui aura le dernier coup de couteau à donner.

« Racine est, sans comparaison, infiniment plus voisin de l’excellent (que Corneille), quoiqu’il porte tous les fâcheux stigmates du maniérisme français et que, dans l’ensemble, il manque un peu de force » proclamait Schiller. Son compatriote Castorf lui donne tort, présentant un Racine révolté épousant les assertions pascaliennes sur le divertissement et les exaspérations de Dostoïevski et d’Artaud sur l’homme en lutte avec lui-même pour se saisir face à un monde hostile. Que les musiques des films de David Lynch soient si présentes dans cette pièce sur les conflits intérieurs d’une femme ne doit rien au hasard, venant d’un homme de théâtre qui maitrise si bien tous les référents de son art.

Ainsi le spectacle s’achève sur la chanson qui conclut tous les épisodes de la saison 3 de Twin Peaks, liant Castorf à Lynch, ces grands metteurs en scène du tragique contemporain cherchant tous deux une issue à cet enfer cyclique de la fatalité triomphante.

Bajazet en considérant le Théâtre et la peste de Jean Racine, Antonin Artaud et des citations additionnelles de Pascal et de Dostoïevski, mise en scène Frank Castorf. Vu à la MC 93 Bobigny le 8 décembre 2019. À Bobigny jusqu’au 14 décembre puis en tournée en 2020-21 au Grand Théâtre de Provence de Marseille, à la Comédie de Valence, à Bonlieu, Douai, Modène, Madrid, Porto, Lisbonne et Buenos Aires. Plus d’infos sur le site de la MC 93 Bobigny.

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