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Carmen part dans l’espace

Carmen mise en scène montpellier
© Marc Ginot courtesy Opéra de Montpellier

À Montpellier, le metteur en scène letton Aïk Karapetian propose une version science-fiction du Carmen de Bizet. Toujours prêt à décoller, Postap Magazine y était.

L’Opéra de Montpellier se risque à changer radicalement Carmen, l’opéra de Georges Bizet dont les seuls rivaux en popularité sont les grands ouvrages lyriques de Mozart. Délaissant les mantilles et les castagnettes, abandonnant les corridas et toute trace d’espagnolade, un jeune metteur en scène venu du cinéma propose une intrigue de science-fiction déterritorialisant cet insondable drame de la modernité dans une lointaine galaxie. Cette foucade impétueuse nous permet de revenir sur une œuvre insituable, aussi transparente que mystérieuse et nous pose une question : les mythes littéraires peuvent-ils s’affranchir totalement de leurs origines ?

Aux origines de l’œuvre

L’Opéra de Montpellier présente une nouvelle production particulièrement osée de Carmen, dont le canevas se déroule désormais dans une lointaine planète, avec un décorum de science-fiction. Avant d’en arriver là, Carmen, qui continue d’être l’opéra le plus joué au monde, fut pourtant bien mal accueilli lors de sa création en 1875 à l’Opéra-Comique. La légende veut que Bizet en mourût de désespoir, mais sa création atypique connut en fait un succès grandissant que son compositeur put sans doute subodorer malgré son délabrement physique.

Avant de passer à la postérité par le théâtre lyrique, Carmen est une nouvelle de Mérimée publiée dans La Revue des deux mondes le 1° octobre 1845. L’écrivain hispanisant s’est inspiré d’une anecdote racontée par son amie la comtesse de Montijo, belle-mère de Napoléon III. « Je viens de passer huit jours enfermé à écrire (…) une histoire que vous m’avez racontée il y a quinze ans et que je crains d’avoir gâtée. Il s’agissait d’un Jaque de Malaga, qui avait tué sa maîtresse, laquelle se consacrait exclusivement au public » lui écrit-il pendant sa rédaction (un Jaque est un bravache). La Carmen de Mérimée fonctionne redoutablement bien par ses effets de distanciations, avec l’utilisation d’un narrateur qui est témoin sans être acteur de la décrépitude d’un homme victime d’un amour fatal. Ce narrateur est un archéologue qui fait connaissance, un soir, avec un dénommé José Maria dit Don José, dans une auberge, puis le prévient dans la nuit que l’aubergiste est parti le dénoncer, tout en ignorant ses raisons.
 

 
Quelques temps après, le narrateur rencontre à Cordoue une Bohémienne qui l’entraine chez elle pour lui dire son avenir avant que ne survienne Don José, qui le sauve d’un coup fourré en reconnaissant son sauveur de l’auberge. Mais une fois dans la rue, le narrateur réalise qu’on lui a subtilisé sa montre. On la lui rapporte plusieurs mois plus tard. En apprenant qu’elle fut trouvée dans les effets personnels d’un condamné à mort, il rend visite à ce dernier qui s’avère être nul autre que Don José. Celui-ci lui raconte alors les étapes progressives de sa déchéance. Brigadier d’origine basque, il rencontra à Séville Carmen, une cigarière insolente et intrépide (les cigariers sont des ouvriers confectionnant des cigares). Devant la conduire en prison après une rixe avec une de ses amies, il préféra la libérer puis la suivre et s’avilir en sa compagnie, tuant un de ses prétendants.

Devenue contrebandier, voleur, puis brigand, s’adonnant aux activités de l’entourage de sa vénéneuse maîtresse, il assassine le mari de Carmen revenu du bagne, puis finit par tuer celle-ci, qui commençait à le délaisser pour un picador. À travers cette histoire de possession, Mérimée dépeint un univers de personnages en dehors de la société et la réfutant entièrement, en y portant un regard à la fois anthropologique et romanesque. Dans cette intrigue mise en abyme par la narration, Carmen représente une figure satanique qui transmet son mal à son amant par la violence et la mort.

Sur la scène aujourd’hui

Georges Bizet s’empare de cette histoire dont il fait modifier la trame par ses librettistes Meilhac et Halévy qui suppriment le narrateur, remplacent le picador par Escamillo le torero, et introduisent Micaëla, infortunée et chaste fiancée de Don José. Annonçant le naturalisme, rapprochant l’art de la vie, Bizet crée avec Carmen une œuvre musicale dont tous les airs, et chaque instant même, remportent l’adhésion irrésistible de tous les publics. « Bizet me rend fécond » disait Nietzche qui n’en finissait pas de louer cette œuvre, pour lui antidote idéal à la démesure romantique de Wagner. Joseph Conrad voyait dans Carmen un révélateur de vérités cachées d’une subtilité impénétrable.

Carmen opéra science fiction

© Marc Ginot courtesy Opéra de Montpellier

Le metteur en scène letton Aik Karapetian ne s’embarrasse pas de toutes ces nuances et s’empare de ce monument pour en donner une nouvelle version radicalement nouvelle à l’Opéra de Montpellier, supprimant toutes traces d’espagnolades, remplaçant Séville, lieu de l’histoire originelle par une lointaine planète placée à l’autre bout de l’univers. Des chevaliers médiévaux futuristes y débarquent, après une séquence introductive vidéo évoquant Star Wars. Carmen est la déesse des habitants de cette planète interdite foulée par ces explorateurs rétro-futuristes.

Parmi eux, Don José décide de trahir les siens pour l’impérieuse divinité. Celle-ci l’utilise comme renégat pour préserver l’intégrité de sa planète. Mais progressivement, Don José réalise l’emprise néfaste et délétère de Carmen et finit par la tuer. Entretemps Micaëla, son ancienne amante défunte, apparaitra plusieurs fois de manière fantomatique, comme une réminiscence et une pure émanation spirituelle, pour rappeler à Don José leur ancien amour et le souvenir de sa mère malade.

Carmen Sf Aik Karapetian

© Marc Ginot courtesy Opéra de Montpellier

Pour parfaire cette transformation totale, les dialogues parlés sont modifiés pour coller à l’intrigue de science-fiction, et la scénographie de A.J Weissbard très esthétisante figure un monde galactique lointain. Mais ce pari de la relecture fantastique peut surprendre et interloquer, car la musique de Bizet autant que son livret sont des archétypes géniaux mais délibérément très caractérisés. Ils font systématiquement référence à l’Espagne, l’Andalousie et Séville, et en appelle aux mœurs et coutumes des Bohémiens et des Andalous qui étaient déjà le sous-bassement de la nouvelle de Mérimée.

Des opéras de Richard Strauss, Wagner et même Mozart pourraient bien plus facilement se prêter à une relecture fantastique en épousant les codes de la science-fiction, car leurs livrets sont souvent d’une abstraction intemporelle et leurs musiques aussi. Néanmoins, on peut saluer l’audace et le courage de l’Opéra de Montpellier à vouloir chercher à renouveler l’approche de Carmen et on apprécie leur irréprochable savoir-faire musical servi par une excellente distribution.

Anaïk Morel interprète une séduisante Carmen, comblant l’absence de direction d’acteurs du metteur en scène par une présence vocale bien projetée. Robert Watson campe un Don José captivant, sombre et défait, mais poursuivant inéluctablement sa descente aux enfers qui le verra finir meurtrier mais maître d’une planète inconnue. Ruzan Mantashyan triomphe en Micaëla, par sa voix charnue qui remporte l’adhésion générale avec enthousiasme. Alexandre Duhamel en Escamillo libère, par intermittences, tout le potentiel de son timbre large et puissant et son charisme pénétrant. Dans la fosse, Jean-Marie Zeitounie dynamise l’orchestre de Montpellier Occitanie en y insufflant des couleurs toutes françaises par leurs hédonismes primesautiers, pour dérouler cet arc en ciel musical qui, inévitablement, nous ramène aux Espagnes de Mérimée et Bizet.

Anaik Morel en Carmen Opéra Montpellier

© Marc Ginot courtesy Opéra de Montpellier

Carmen de Georges Bizet, jusqu’au 22 mars 2018 à l’Opéra de Montpellier.

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