Paix sur l’ange exterminateur

Guerre Paix Prokofiev Genève
Carole Parodi / GTG

Fils d’un ingénieur agronome et d’une mère mélomane décelant très tôt ses dons de musicien, le jeune Sergueï commence à étudier la musique dès l’âge de 13 ans au conservatoire de Saint-Pétersbourg, avec les compositeurs Rimski-Korsakov et Liadov. Précocement prolifique, il compose entre 8 et 15 ans trois opéras, Le Géant, Sur une île déserte et Ondine. Déjà très déterminé, il rue dans les brancards, persuadé par son talent anticonformiste et souhaitant le faire connaître à tous. Son Premier Concerto pour piano créé à Moscou en 1912 l’impose comme un prometteur jeune compositeur moderniste.

Mais en 1913, un coup de tonnerre va irradier tout le XX° siècle : le scandale et succès phénoménal du Sacre du printemps qui lance Stravinsky sur la scène internationale. Il va devenir le rival obsessionnel de Prokofiev ce qui le poussera à la faute. Attiré par ce triomphe orchestré par les Ballets russes de Diaghilev, il part en Europe mais il peinera à rencontrer le même succès que son compatriote, malgré le bon accueil dans les théâtres de Chout et de L’amour des trois oranges

Fatal retour au pays natal

Composé entre 1919 et 1927, L’Ange de feu est sans doute son opéra le plus achevé, mais il ne sera monté qu’après sa mort en 1954, inaugura sa déveine et ses déconvenues opératiques. Cette tornade expressionniste commence dès les premières mesures et maintient une tension constante, sur un livret de Prokofiev qui adapte un roman du symboliste Valéri Brioussov relatant le triangle amoureux autobiographique de cet écrivain avec la poétesse Nina Petrovskaïa et le poète Andrei Biely. Malgré une reconnaissance aux États-Unis et en Europe, Prokofiev ne parvient pas à s’imposer face à Stravinsky qui capte toute la lumière.

Opéra Guerre et Paix
© Carole Parodi / GTG

Il prend alors la décision fatale de revenir s’installer en Russie soviétique en 1933, pays qu’il avait quitté lors de la Révolution de 1917 uniquement pour des raisons pratiques — il était plus simple de composer et donner des concerts en Occident. Progressivement l’étau idéologique se resserre sur Prokofiev en prise avec le Parti. Les commissaires politiques l’obligent à composer une musique pour le peuple qui doit être dépouillée de la décadence bourgeoise du formalisme avant-gardiste qu’on lui prête. Malgré cette emprise psychologique exercée parfois par Staline en personne, il parvient à créer quelques-unes de ses plus belles œuvres notamment ses Sonates de guerre, écrites pendant la deuxième guerre mondiale et qui trouvèrent en Sviatoslav Richter le pianiste idéal pour les faire rayonner. 

En cette période tragique, il décide de relancer un projet qu’il méditait depuis longtemps : adapter Guerre et paix en opéra. Quel paradoxe lorsqu’on songe au mépris qu’affichait Tolstoï pour le théâtre lyrique et qui transparait dans une scène de son roman où les Rostov vont à l’opéra pour le plus grand désagrément de la jeune Natacha :

“Le public, ravi, applaudit, trépigna des pieds, et les deux chanteurs, qui représentaient, à ce qu’il paraît, un couple d’amoureux, répondirent à ces trépignements par des sourires et des saluts à droite et à gauche, en manière de remerciements. Pour Natacha, qui arrivait tout droit de la campagne, et que sa disposition d’esprit rendait ce soir-là particulièrement pensive, tout ce spectacle était surprenant et bizarre : elle ne pouvait ni suivre les péripéties du sujet, ni saisir les nuances de la musique  elle voyait des toiles grossièrement peintes, des hommes et des femmes étrangement accoutrés, se mouvant, parlant, et chantant dans une zone d’éclatante lumière ; elle comprenait sans doute l’intention de tout cela, mais le ridicule et l’absence de naturel de l’ensemble lui donnaient une telle impression qu’elle en était honteuse et embarrassée pour les acteurs ! Elle chercha à découvrir sur les physionomies de ses voisins l’expression de sentiments analogues aux siens, mais tous les regards, dirigés vers la scène, suivaient avec un intérêt croissant ce qui s’y passait, et exprimaient un enthousiasme tellement exagéré, qu’il lui sembla, à vrai dire, être un enthousiasme de convention.”

Prokofiev Tolstoï
© Carole Parodi / GTG

Face à ce défi insensé de transposer musicalement la vaste fresque de Tolstoï, Prokofiev recentre son matériau sur la paix dans la première partie sertie de ses danses raffinées et sur la guerre dans la deuxième partie avec ses roboratives scènes chorales. Il condense habilement le récit fleuve dans un livret conçu avec l’aide de sa seconde épouse Mira Mendelssohn. Pendant près de quatre heures de musique, 180 personnages sur scène dont une myriade de petits rôles et une trentaine de solistes sont portés par un orchestre pléthorique. Toute cette machinerie est mise en place pour exprimer l’agitation convulsive de cette multitude d’âmes se fracassant dans le désœuvrement puis dans les cataclysmes de la guerre.

Chacun contre tous

Comment l’audacieux metteur en scène espagnol Calixto Bieto pouvait se sortir de cet opéra rempli de chausse-trapes posés par Staline qui imposa de pesants chœurs patriotiques à la gloire de la Russie comme métaphore de la guerre totale qui avait cours alors contre les nazis. Démontrant une nouvelle fois une grande inventivité plastique, avec sa scénographe Rebecca Ringst Bieto transforme le plateau du Grand Théâtre de Genève en un salon somptueux du Palais d’hiver de Saint-Pétersbourg. Toute une faune superficielle s’ébat et s’affronte vainement dans un climat évoquant La Cerisaie rêveuse et autodestructrice de Tchekhov. La jeune Natacha Rostov — magnifique Ruzan Mantashyan au timbre sensuel et à la présence exaltée — est amoureuse du prince André Bolkonsky – Björn Bürger qui semble sorti littéralement du roman de Tolstoï. Mais quand celui-ci part au front, elle succombe aux charmes du dissolu et déjà marié Anatole Kouraguine — l’impérieux ténor Ales Briscein. Le Comte Pierre Bezoukhov — sensible et réactif Daniel Johansson — amoureux contrarié de Natacha la sauve du déshonneur.

Ces intrigues de la première partie se déroulent dans une atmosphère d’impuissance généralisée de tous les protagonistes, embourbés et empêchés comme métaphysiquement d’évoluer, dans un mécanisme inspiré à Calixto Bieto par L’Ange exterminateur de Buñuel. Dans ce film mexicain du réalisateur surréaliste, les convives d’un élégant dîner n’arrivent pas à sortir de l’appartement où ils festoient sans aucune raison ni explication. Au début de la représentation sur la scène du Grand Théâtre, les personnages sortent de housses en plastique comme d’un musée, et s’ébattent et se déchirent dans une même immobilité ontologique. 

© Carole Parodi / GTG

Dans la deuxième partie, la guerre fait imploser le cadre du boudoir aristocratique, mais les protagonistes continuent à s’y ébrouer vainement. Napoléon –  l’âpre et rugueux Alexey Lavrov – apparait comme un pauvre fou se prenant pour l’Empereur à la bataille de Borodino quand le maréchal Koutouzov – Dmitry Ulyanov doté d’une belle puissance vocale et d’un vibrato raffiné – vêtu tout de blanc sur le devant de la scène est un Dieu jouant aux échecs. Platon Karataëv, le soldat égaré et blessé capturé par les troupes françaises – remarquable Alexander Kravets au timbre clair et à la présence spectaculaire – prend ici les traits du Fou en écho au Boris Godounov de Moussorgski et à tous ces personnages de fol-en-christ russes illettrés mais visionnaires.

Toute la distribution vocale de cette création suisse de Guerre et Paix séduit, homogène et transcendée par la direction fluide et flamboyante d’Alejo Pérez à la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande qui fait miroiter toute la luxuriance orchestrale de Prokofiev. Cette ambitieuse mise en scène subvertissant constamment les excès de ce gigantesque opéra est accueillie avec ferveur par le public genevois. Elle inaugure un attendu cycle d’œuvres du grand répertoire russe mises en scène par Calixto Bieto au Grand Théâtre de Genève.

Guerre et Paix de Prokofiev, direction musicale Alejo Pérez, mise en scène Calixto Bieto, vu le 13 septembre au Grand Théâtre de Genève.

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