Parsifal, de la magie dans l’air

Deux nouvelles mises en scènes du dernier opéra de Wagner sont présentées en même temps redonnant vie et éclat à l’expérience d’art total la plus troublante du maître de Bayreuth.

Temps de lecture : 20 minutes
Parsifal Wagner Amon Myamoto
© Klara Beck courtesy Opéra National du Rhin

par Romaric Gergorin

À Strasbourg, l’Opéra national du Rhin présente un spectaculaire Parsifal déployant la multiplicité des sens d’une œuvre syncrétique par d’audacieuses propositions scéniques. À Toulouse, le Théâtre du Capitole propose une vision épurée de l’épopée wagnérienne reposant sur un poétique théâtre d’ombre propre à révéler l’expressivité et l’excellence de chanteurs bien choisis.

Wagner a longtemps médité Parsifal, sa dernière œuvre le projetant dans le futur, qui fut aussi une façon de se sauver spirituellement en cherchant une issue pour une Europe chrétienne à bout de souffle. Associant les idées anarchistes révolutionnaires de sa jeunesse à la théologie catholique et au bouddhisme filtré par le pessimisme de Schopenhauer, Wagner créé une œuvre testamentaire reposant sur un étonnant syncrétisme. Ce « festival scénique sacré » créé en juillet 1882 pour la seconde édition du festival de Bayreuth s’inspire de l’épopée médiévale Parzival de Wolfram von Eschenbach, elle-même une adaptation de Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes. 

Parsifal Amon Myamoto
© Klara Beck courtesy Opéra National du Rhin

À Monsalvat, fief des chevaliers du Graal, règne la désolation. Le roi Amfortas procède de plus en plus difficilement à la cérémonie du Graal –sorte d’eucharistie médiévale– qui permet à son père Titurel de prolonger indéfiniment sa vie et aux chevaliers de rayonner. Il est affaibli depuis sa faute lorsque, voulant combattre le magicien Klingsor, un aspirant chevalier déchu, il succomba aux charmes d’une femme, Kundry. Il en perdit la lance qui perça le flanc du Christ –relique aux pouvoirs surnaturels qu’il tenait toujours en main– tout en étant lui-même gravement blessé au flanc.

Depuis les chevaliers du Graal dépérissent, comme le raconte Gurnemanz, doyen de la confrérie. Le salut viendra d’un innocent, Parsifal, nouvel avatar du Siegfried de la Tétralogie, qui devra triompher de Kundry, femme tentatrice manipulée par Klingsor mais aussi femme au destin immémorial, victime d’un maléfice sans fin après avoir ri du Christ portant sa croix lors de la Passion.

Un Parsifal dédoublé à Strasbourg

Après une remarquée mise en scène du Pavillon d’or, opéra adapté du roman de Mishima, Amon Miyamoto revient à l’Opéra National du Rhin pour présenter une version particulièrement polysémique de Parsifal. Pour cela il n’hésite pas à brasser l’Heroic fantasy et les films hollywoodiens de type Retour vers le futur avec les réflexions sur le bouddhisme et le christianisme tenaillant Wagner.

Parsifal Opéra National Rhin
© Klara Beck courtesy Opéra National du Rhin

Le metteur en scène japonais se distingue en choisissant le dédoublement de personnalités comme vecteur de son dispositif, maniant pour cela la métempsychose, et la migration des âmes qui en découle, avec une audace débridée. Un jeune garçon habillé à la mode d’aujourd’hui, avec sweat à capuche, sacoche en bandoulière et chaussé d’une paire de converses, est en conflit avec sa mère, une restauratrice de tableaux, alors que son père s’est suicidé. En visitant une exposition racontant l’odyssée de l’Humanité, une réalité parallèle va prendre forme devant lui. Son double adulte, Parsifal, va surgir initier l’intrigue de l’opéra, tandis que le commissaire de l’exposition flirte avec sa mère, qui n’est nul autre que Klingsor compagnonnant avec Kundry. 

Cette projection fantasmatique au musée permet d’activer de ce que tout regardeur de peintures imagine parfois : passer à travers le miroir pour vivre l’histoire mise en images. Miyamoto et son décorateur Boris Kudlicka sont particulièrement habiles à faire jaillir d’un plateau tournant une narration alternant visite muséale et son extension en scènes très sophistiqués qui activent l’intrigue médiévale. À partir du moment où la réalité se dédouble, l’adolescent suit Parsifal, son alter ego adulte habillé comme lui.

Héros et magiciens

Le héros rédempteur en devenir se trouve confronté à des épreuves l’amenant à se dépouiller de sa sauvagerie naïve et égoïste pour découvrir les vertus de la compassion et la souveraineté altière qu’elle apporte. Dans le captivant second acte, Klingsor observe l’action de la salle des écrans de contrôles vidéo du musée, référence à l’ultime réincarnation du Docteur Mabuse de Fritz Lang qui faisait de même.

Parsifal Amon Myamoto
© Klara Beck courtesy Opéra National du Rhin

Le magicien damné tentera d’intervenir auprès de Kundry pour précipiter Parsifal dans la corruption de la chair afin de l’empêcher d’accéder à la puissance du Graal. Il échouera et la cérémonie du Graal prendra la forme d’un rituel chrétien avec apparition du Saint Suaire de Turin. Kundry reviendra en ange suspendu dans les cieux, enfin libérée de ses malédictions. Parsifal s’enfoncera dans une forêt merveilleuse, celle des légendes, tandis que son avatar adolescent restera ici-bas affronter les menaces du réel. 

La nature omniprésente dans cette mise en scène teintée d’animisme, prend une forme agrandie jusqu’au cosmos lorsqu’on voit Guernemanz et Parsifal flottant dans l’espace devant la planète Terre. En plaçant une forêt curatrice au début, puis une forêt spirituelle à la fin, Amon Miyamoto s’attache à faire de la nature un personnage pivot tandis que l’homme, sorti de la nature, perd le sens de sa vie. « Les hommes sont incapables de créer la Nature au sein de laquelle ils existent. Nous ne vivons pas par la pensée, mais ce sont l’Air, la Nature, la Terre et l’Univers qui nous font vivre. Je les appellerai « le regard du Dieu » et je les ai représentés par la projection vidéo » explique-t-il, dévoilant l’influence du shintoïsme sur sa dramaturgie.

Un singe apparait plusieurs fois aux côtés de Parsifal, symbolisant l’innocence oubliée du dieu-singe de l’hindouisme, courant spiriruel dont Wagner s’est inspiré à travers sa lecture du Râmâyana. La compassion prônée par Schopenhauer, qui fût la dernière lecture philosophique de Wagner, apparaît essentielle à cette épopée où éprouver la souffrance d’autrui est la clé pour accéder à sa vérité intérieure. 

Une distribution de sommet

Le dramaturge spectaculaire qu’est Miyamoto lui permet, au diapason de l’expérience totale de Parsifal, de suivre Wagner dans ses audaces narratives. Car, opéra à part, eschatologique dans sa forme et dans son fonds, Parsifal est aussi porté de bout en bout par un sens du tragique propre au grand théâtre épique qu’il est aussi. Cette mise en scène parvient à suivre cette démesure par une succession de scènes orientées par des options narratives distinctes mais toutes menées de front. Ce foisonnement est idéalement soutenu par un orchestre en fusion sous la direction inspirée de Marko Letonja.

Parsifal Wagner Strasbourg
© Klara Beck courtesy Opéra National du Rhin

Le Philharmonique de Strasbourg, en formation réduite par rapport à celle prévue par le compositeur, réussit à animer avec éclat cette pâte wagnérienne charriant sensualisme et romantisme tragique. La distribution suit le niveau d’exigence requis par cette œuvre hors-norme, avec Ante Jerkunica en Gurnemanz triomphant de tous. L’amplitude de sa voix majestueuse de basse couvre toute la salle de l’Opéra de Strasbourg par son timbre clair et chaud. Son jeu tout en noblesse altière est à l’unisson de son chant, lui donnant une plénitude absolue.

Simon Bailey campe un Klingsor méphistophélique à souhait, avec une expressivité collant à sa méchanceté. Markus Marquardt réussit une belle prestation en Amfortas, roi n’en finissant pas de déchoir quand son père Titurel est bien incarné par Konstantin Gorny, égoïste égrotant luttant pour sa survie avec sa voix d’aïeul sombre et maussade. Christianne Stotijn fait une honnête Kundry, bien entourée par le Chœur et la Maitrise de l’Orchestre national de Strasbourg et le Chœur de l’Opéra de Dijon. Thomas Blondelle propose un Parsifal juvénile mais inaltérable, réussissant à maintenir la tension de sa recherche d’identité jusqu’au bout par une voix claire et solaire.

Ombres et lumières à Toulouse

Théologien d’origine perse, Mani est le fondateur du manichéisme. Cette doctrine repose sur un dualisme scindant le monde entre bien et mal, Dieu et matière, lumière et ombre. L’homme coupé entre ces deux dimensions doit poursuivre cette séparation entre corps et âme. À partir de ce dualisme, les manichéens vont développer une pensée subtile et complexe, proche des gnostiques, pour célébrer la lumière présente dans le moindre atome de la nature.

Metteur en scène et scénographe de cette nouvelle production de Parsifal au Théâtre du Capitole, Aurélien Bory s’appuie sur la pensée de Mani pour élaborer son interprétation du festival scénique sacré wagnérien. Il créé pour cela un théâtre d’ombre reposant sur cette alternance de ténèbres et de lumières qui donne à voir l’oscillation entre le combat spirituel et la dimension intérieure de ce mystère du Graal qui est aussi une quête d’identité après avoir dévié du bon chemin. 

Nikolai Shukoff Parsifal Toulouse
Nikolai Shukoff © Mirco Magliocca courtesy Théâtre du Capitole

« Un des fondements du manichéisme est de séparer le monde en deux : le royaume de la Lumière, le royaume de la Vie divine, où s’exprime ce qui est de l’éternité, le royaume des Ténèbres, le royaume de la Matière, le royaume des Morts, où s’exprime ce qui est de l’espace-temps. Mani divise le monde entre les ténèbres et la lumière. L’idée de l’ombre et de la lumière traverse Parsifal : il s’agit davantage de leur accouplement, de leur nécessaire co-présence, de leur distinction, autant que de leur complémentarité. J’ai voulu ainsi faire de Parsifal un théâtre d’ombre » explique Aurélien Bory dans sa note d’intention.

Le temps devient espace

Le premier acte place les protagonistes dans un mystère médiéval statique, tous figés dans des positions hiératiques dans un jardin d’herbes aussi hautes qu’eux. Les personnages immobiles sont enracinés dans leur drame personnel, ce qui met en valeur le talent lyrique des chanteurs qui est la grande force des productions de Toulouse depuis que Christophe Ghristi a pris la direction du Capitole, tant son amour des grandes voix et son talent pour les repérer transparaissent sur scène. 

PeterRose Patthias Goerne Parsifal
Peter Rose et Matthias Goerne © Mirco Magliocca courtesy Théâtre du Capitole

Le grand Matthias Goerne, baryton maître du lied acceptant parcimonieusement les rôles opératiques, campe un touchant Amfortas, roi de douleurs devenu impotent depuis sa faute, que l’on porte pour les cérémonies tout en espérant être libéré par la mort. Peter Rose fait un Gurnemanz entier, habité par une voix généreuse tout en harmonies. Il professe magnanime la phrase la plus symptomatique de l’œuvre : « Ici le temps devient espace. » Pierre-Yves Pruvot dote Klingsor d’une voix séduisante comme le diable, sorcier échouant à faire sombrer un Parsifal parfaitement chanté et incarné par Nikolai Schukoff, tout en humanité, avec une voix variant à merveille ses effets. 

Mais c’est la prodigieuse Sophie Koch qui rafle la mise, habitant une Kundry viscérale. La mezzo-soprano déploie tous les registres de nuances de ce rôle éminemment complexe, charriant damnation et rédemption, tentation, luxure et amour dévoué jusqu’au sacrifice. L’assise vocale de la mezzo-soprano est totale, lui permettant de tout exprimer de ce personnage trouble révélateur des ambiguïtés de Wagner, ce créateur écartelé entre désir d’ascèse et attrait pour la volupté, révolutionnaire et conservateur.

Sophie Koch Parsifal Toulouse
Sophie Koch © Mirco Magliocca courtesy Théâtre du Capitole

À la tête de l’Orchestre du Capitole, le chef allemand Frank Beermann est la révélation de la soirée, séduisant par la plasticité sonore et la fluidité vibrante qu’il amène à la lave wagnérienne. Peu connu en France, ce maestro aguerri très sollicité outre-Rhin sera amené à revenir à Toulouse faire entendre son onctuosité raffinée qu’il déploie ici avec un sens de la mesure apollinien. 


Parsifal de Richard Wagner, direction musicale Marko Letonja, mise en scène Amon Miyamoto. Opéra national du Rhin jusqu’au 7 février, puis à Mulhouse le 21 et 23 février. Vu le 26 janvier 2020.
Plus d’infos sur le site de l’Opéra national du Rhin.

Parsifal de Richard Wagner, direction musicale Frank Beermann, mise en scène Aurélien Bory. Théâtre du Capitole, Toulouse, jusqu’au 4 février. Diffusé sur France Musique le 29 février à 20h. Vu le 28 janvier 2020.
Plus d’infos sur le site du Théâtre du Capitole.

L’auteur
Romaric Gergorin est critique (art, littérature, musique) et essayiste.
Dernier ouvrage paru :
Erik Satie (éditions Actes Sud).