Entre les théories du complot, les visions politiques délirantes et les infox, le monde rationnel se porte au plus mal. Pourquoi, comment, et pourquoi s’en sortir et comment : Stéphane François, le directeur de l’ouvrage collectif Un XXI° siècle irrationnel ? répond à nos (nombreuses) questions.

Comment en sommes-nous arrivés là, c’est-à-dire dans un siècle à l’horizon aussi bouché ? Au présent si anxiogène, quand bien même des humains par centaines de millions vivent dans le plus grand confort social, matériel et moral qu’ait connu notre espèce ?

Cette question nous obsède, chez PostAp Mag, cette question et le désir de lui trouver un début de résolution pour, peut-être, que nos descendants et descendantes (s’il en reste !) ne commettent pas les mêmes erreurs, parviennent à échafauder un monde qui ne décide pas d’appuyer consciemment sur le bouton d’auto-destruction.

C’est pour cela qu’il nous a semblé des plus importants d’interviewer Stéphane François, le chercheur derrière l’ouvrage collectif Un XXI° siècle irrationnel ? Analyses pluridisciplinaires des pensées « alternatives » (éditions du CNRS).

Stéphane François siècle irrationnel

Stéphane François, DR, courtesy éditions du CNRS

 
En 250 pages, le livre voit se pencher des humanistes de multiples champs d’expertise sur les notions de pensées alternatives, de théories irrationnelles, de philosophies farfelues : l’archéologie parallèle, l’antivaccinisme, les théories complotistes diverses et variées, l’ésotérisme. Pourquoi et comment, donc, croyons-nous à ces fumisteries ? Sont-elles d’ailleurs si démentielles que cela ? D’où viennent-elles ? De quoi nous consolent-elles ? Faut-il s’en passer ? Et au fond, un monde exclusivement rationnel serait-il meilleur ? Où dessiner la frontière entre l’absurde et l’improbable ? Plongeons dans nos cerveaux sages et fous.

Au-delà du réel

PostAp Mag. Pouvez-vous vous présenter rapidement : en quoi consiste votre travail, et d’où vous vient cet intérêt pour « les pensées alternatives » ?
Stéphane François. Je suis un chercheur en sciences humaines (je déteste l’expression « sciences sociales » qui ne veut rien dire), avec une formation d’historien et de politiste. Depuis une quinzaine d’années, j’effectue mes recherches dans le cadre d’un laboratoire mixte CNRS/EPHE, le Groupe Sociétés Religions Laïcités. Mes recherches portent depuis près de vingt ans sur les marges : ésotérisme, religions minoritaires, radicalités politiques, contre-cultures. Si, dit ainsi, ça semble énorme, dans la réalité cela ne l’est pas car il existe des connexions entre les différents milieux cités.

P.A.M. D’où vient cet intérêt ?
S.F. Vaste question. Déjà, je peux dire que je baigne dans ces formes de pensée depuis mon adolescence. Ado, j’évoluais dans les milieux « gothiques » et « indus ». Intéressé par les modes alternatifs de pensée, j’ai dévoré tout ce qui concernait l’ésotérisme, l’histoire mystérieuse, les religions, etc. J’étais un grand amateur de peintures symbolistes, de surréalisme, de cinéma underground, etc. Je le suis toujours dans une certaine mesure : Lautréamont, Artaud, Breton, Hesse, la littérature fantastique et gothique restent des références importantes pour moi. Évidemment, j’ai dévoré Le Matin des magiciens et la revue Planète (je ne me suis débarrassé de ma collection que l’an passé).

Devenu étudiant, j’ai vu l’intérêt scientifique de ces matériaux, et j’ai décidé de travailler dessus. À l’époque, je côtoyais des personnes évoluant aux marges des radicalités politiques (écologie radicale et droite radicale). La formation universitaire et le recul aidant, j’ai vu qu’il y avait là quelque chose de passionnant. J’ai décidé de capitaliser là-dessus. J’ai fait un mastère de science politique sur les liens entre scène indus et milieux d’extrême droite, en étudiant les intérêts communs et les tentatives de manipulation. Puis un doctorat sur le rôle du néopaganisme sur les discours de la Nouvelle droite. Depuis, je n’ai cessé de travailler sur ces thématiques

P.A.M. Pourquoi n’aimez-vous pas l’expression de sciences sociales, pourquoi pensez-vous qu’elle ne veut « rien dire » ? Beaucoup de départements de recherche semblent s’en satisfaire…
S.F. En utilisant l’expression « sciences sociales », on tend à tirer les sciences humaines (histoire, philosophie, sociologie, etc.) vers la sociologie, à en faire des composantes de cette discipline. Or, les méthodes historiques ou ethnologiques, pour ne prendre que ces exemples, ne sont pas les mêmes que celles utilisées en sociologie justement. Je n’ai jamais vu un sociologue travailler sur des archives…

En revanche, une certaine sociologie, en particulier dite « critique », a beaucoup de points communs avec la philosophie. Certains sociologues ont d’ailleurs également une formation de philosophe. On est fait face au même problème qu’avec la science politique, souvent réduite à la sociologie politique. Pourtant, les sciences politiques (j’insiste sur le pluriel) sont à mi-chemin du droit, de l’histoire, de la sociologie et de la philosophie. L’utilisation « sciences sociales » est une mode, venue des États-Unis. Surtout, cette expression montre la prépondérance de la sociologie dans les sciences humaines, malheureusement.

P.A.M. Parmi les pensées alternatives, y en a-t-il une qui vous séduit plus particulièrement ? À laquelle vous avez adhéré, ou à laquelle vous auriez envie de croire tant elle est séduisante, ou qui vous paraît vraiment pertinente d’un point de vue historique et anthropologique.
S.F. Vu ce que je viens de vous dire, il est logique que je mette en avant l' »histoire mystérieuse ». Il s’agit d’un discours pseudo-scientifique dont le but est d’éclairer, de donner un sens aux aspects étranges de l’Histoire, souvent dans une optique complotiste. Ce registre existait déjà au XIX° siècle dans les milieux ésotérisants, mais c’est le succès mondial à partir de 1960 du Matin des magiciens du couple Louis Pauwels & Jacques Bergier qui lui a permis de devenir une niche éditoriale importante. Plusieurs universitaires et non des moindres, comme Umberto Eco ou Edgar Morin, s’y sont intéressés…

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« Title: That brilliant psychic star, Newmann the Great », Affiche créée par Standard Show Printers, St. Paul., circa 1928, © Library of Congress

 
Il s’agit d’une réécriture complète de l’Histoire dans laquelle les extraterrestres, mais aussi la magie, jouent un rôle primordial : les nazis étaient des initiés aux sciences occultes, les pyramides ont été construites avec l’aide de soucoupes volante, Nazca est une piste d’atterrissage, Himmler était à la recherche d’objets mystiques, les juifs sont des extra-terrestres, etc. Nous sommes face à un monde plus que foisonnant. Bien que je connaisse très ce milieu et ses différentes thèses, je découvre encore de nouvelles choses. Ses thématiques se sont diffusées dans la culture populaire : les Indiana Jones, les romans de Dan Brown, les Hellboy, le film et la série Stargate, etc. Il y a même une série, qui se présente comme des documentaires, qui surfent là-dessus : Ancient Aliens (en français « Alien Theory »).

Le principal intérêt cette histoire mystérieuse relève de l’anthropologie : on est face à une forme de pensée, ouvertement bricolée à partir d’éléments disparates, mais qui, en fin de compte est un système de compréhension du monde très cohérent… C’est vraiment fascinant.

Retour du merveilleux

P.A.M. Qu’a de particulier le livre Le Matin des Magiciens, quel fut son rôle et son importance à l’époque ?
S.F. D’abord, il faut le présenter : il s’agit d’un gros livre (environ 500 pages dans son édition originale) qui, selon ses auteurs, relève du champ du « réalisme fantastique », c’est-à-dire qu’il mélange réalité et contenu fantastique. Surtout, il mélange réalité historique, comme le nazisme, avec des développements sur la magie, le fantastique, la science-fiction, l’alchimie, les sociétés secrètes, l’origine extra-terrestre des sciences, etc. Sa construction est un peu bancale (il manque un chapitre, pourtant annoncé dans le sommaire).

Son succès a été immédiat : il s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires. Aujourd’hui, ses ventes sont estimées à une dizaine de millions d’exemplaires dans les pays francophones. Ce livre est à l’origine de l’engouement pour l’ « histoire mystérieuse » dans les pays occidentaux : sans lui, pas de collection « L’aventure mystérieuse » de J’ai lu ou des « Énigmes de l’univers » de Robert Laffont, pour ne prendre que des collections éditoriales françaises, dont on voit encore les traces avec une émission comme Alien Theory, qui cherche à montrer l’action des extraterrestres dans l’histoire de l’humanité.

Surtout, ses différentes parties ont permis l’essor de plusieurs discours à partir des années 1960. Le premier, « Futur antérieur » est une critique du scientisme et de la rationalité ; la deuxième, « Quelques années dans l’ailleurs absolu », cherche à montrer les aspects magiques du national-socialisme ; la dernière, « L’homme cet infini », fait la promotion de la parapsychologie et des évolutions « mutantes« , et irrationnelle, de l’humanité. Ce livre va rencontrer les aspirations des populations occidentales, en particulier des jeunes adultes de l’époque, pour une autre civilisation, mystique c’est-à-dire irrationnelle. Sans lui, nous n’aurions pas tous ces livres sur les géants de l’Île de Pâques, sur les civilisations perdues ou sur le Triangle des Bermudes. Ni les films d’Indiana Jones d’ailleurs… Son influence a été considérable, y compris à notre époque.

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Mème se moquant du documentaire « Alien Theory », CC Know your Meme.

 
P.A.M. Votre étude et celle de vos co-auteurs vous ont-elles appris quelque chose sur la manière dont se fabrique, et se diffuse, la pensée —y compris rationnelle ?
S.F. À la suite de l’écriture de ce livre, on doit faire le constat que la pensée irrationnelle participe à une volonté de réenchanter un monde trop rationnel. Surtout que certains, face à une situation très rationnelle, préfèrent apporter une réponse qui, dans certains cas, relève de la magie, au sens fort du terme : comment expliquer autrement l’intérêt d’avaler des pilules de sucre sans le moindre produit actif ? Autre point important…

P.A.M. Pardon de vous interrompre, mais qu’entendez-vous par cet exemple des « pilules » de sucre ? À quoi faites–vous référence, aux placebos ? Si oui, il me semble que la personne qui les ingère croit réellement qu’il contient un principe actif… Il n’y a donc rien de magique de son point de vue.
S.F. Les « pilules de sucres » sont les « cachets » (les guillemets s’imposent) homéopathiques, qui ne contiennent en réalité que du sucre et aucun principe actif, un sucre d’ailleurs payé excessivement cher. S’il est vrai qu’il y a un aspect placebo dans la prise de ces produits —je n’utiliserai jamais le mot « médicament »—, cela va au-delà : le principe même de ces produits relèvent de la pensée magique : le patient croit qu’ils sont efficaces parce qu’ils 1. vont à l’encontre de la médecine (ingestions de principes actifs) ; 2. sont alternatifs : leur origine est à chercher dans les spéculations alchimiques et ésotériques de Paracelse. Il ne faut pas oublier qu’aucune expérience n’a pu montrer l’efficacité de ces produits…

D’ailleurs, depuis l’an passé, les instances commerciales de régulation étatsuniennes (la Federal Trade Commission) ont contraint les entreprises homéopathiques à préciser sur l’emballage de leur médicament la mention : « il n’y a aucune preuve que l’homéopathie fonctionne » et que la faculté de médecine de Lille a retiré cette année son diplôme de « médecine » homéopathique pour la même raison. Si cela peut être vu comme sans danger, il ne faut pas oublier que les entreprises vendent, chers d’ailleurs, des « vaccins » homéopathiques, sans principes actifs et donc potentiellement dangereux puisqu’ils ne protègent en rien la personne qui le reçoit. Enfin, dans les années 1920 des anthroposophes ont voulu fabriquer des médicaments homéopathiques soignant le cancer. Non seulement c’est plus que dangereux – je dirais même criminel, en laissant croire que du sucre peut sauver d’un cancer –, cela frise l’escroquerie… On est en plein irrationnel…

P.A.M. Bien. Vous parliez donc de la nécessité de « réenchanter le monde »…
S.F. Pourquoi certains discours fonctionnent et pas d’autres, qui resteront confinés aux marges… ? Cela dépend de l’état de la société et des attendus, des craintes, des angoisses, mais aussi des espoirs, des opinions publiques. Ainsi, l’hésitation vaccinale se développe suite à divers scandales sanitaires, mettant parfois en danger les populations qui refusent de se vacciner. Précisons que ce rejet est aussi vieux que les vaccins. Il avait, certes, presque disparu, ne survivant que dans des marges ésotérico-alternatives. Il revient en forme aujourd’hui.

Internet a joué un rôle considérable dans la diffusion de ces thèses irrationnelles, au sens large. Pour différentes raisons : la première est l’accès qu’il permet à une masse considérable d’informations, inédite jusqu’à son apparition ; la deuxième est qu’il a permis à des thèses marginales d’avoir un lectorat beaucoup plus étendu qu’à l’époque des publications papier plus que confidentielle ; la troisième est qu’il a révolutionné le rapport au savoir : la vérité n’est plus le propre des scientifiques ou chercheurs, concurrencés par des « experts » publiant, illustres inconnus incompris, auteurs d' »études » qui sont tout sauf scientifiques… bref, Internet permet à la fois la diffusion des connaissances, et le pire des relativismes, faisant la promotion d’une « docte ignorance »…


 
P.A.M. Internet semble autant déclencheur que révélateur d’un symptôme de l’époque, à savoir la mise à plat des compétences… Le témoignage d’un parent estimant que l’autisme de son enfant est dû à un vaccin, ou d’un chercheur non spécialiste du domaine dans lequel il s’exprime, ou d’une célébrité de la pop culture, semblent avoir autant de valeur que les études les plus sérieuses et les plus fouillées… Un avis là-dessus ? Que s’est-il passé pour qu’on en arrive là ?
S.F. Un avis, oui : je suis désespéré… Il y a une défiance très grande vis-à-vis des chercheurs et des scientifiques (au sens large), voire un mépris assumé. C’est terrible. On est passé d’une société qui sanctifiait le savant, même si elle était scientiste il faut bien le reconnaître, à l’opposé, c’est-à-dire à une société qui met en avant la non-scientificité du « spécialiste » autoproclamé. Je suis atterré de voir comment les médias, y compris les chaînes publiques, font la promotion d’un « people » qui s’étend sur la supposé dangerosité de certains vaccins (je pense à celui pour les oreillons) et dont l’acte de bravoure est d’avoir passé quelques heures sur Internet. On baigne dans le pire des relativismes. C’est non seulement totalement idiot, mais surtout dangereux comme le montre la recrudescence de certaines maladies, qui ne sont pas si infantiles.

Il y a plusieurs raisons à cela, en particulier des scandales sanitaires à répétition, dus à la fois à de la négligence et à de la cupidité. Il y a aussi une morgue particulièrement pénible chez certains scientifiques, surtout chez les médecins qui, au lieu de faire preuve de pédagogie, imposent des points de vue. Ça marche peut-être dans les facultés de médecine où règnent les mandarins, mais pas dans la société. Ensuite, il y a un travail de sape systématique de la pensée technoscientifique et rationnelle par certains milieux écologistes antimodernes (la « docte ignorance »). Enfin, il y a les tenants de la postmodernité, promoteurs du relativisme, qui aspirent à la fin des sociétés structurées et à celle des grands-récits, dont le scientisme, et à l’apparition d’un néoprimitivisme.

Au plus près du monde

P.A.M. Vivons-nous une intensification du développement des théories complotistes et si oui, que cela raconte-t-il de notre époque ?
S.F. Oui, notre époque est assurément complotiste. Ce type de discours exprime de fortes angoisses de la part de franges importante de la société. Il s’agit de trouver des réponses, de donner un sens à un monde qui change trop vite. Il s’agit aussi de trouver des boucs émissaires à ces changements : les francs-maçons, les juifs, les musulmans, les extraterrestres, les illuminatis, les reptiliens, Big Pharma… Notre époque, saturée par l’information, paradoxalement, est anxiogène. Certains cherchent à trouver une prise à dans un monde qui se dérobe. Nous ne vivons pas dans une époque heureuse. Ceci dit, il faut être honnête : l’histoire regorge de complots, mais le Complot, au sens presque métaphysique du terme, n’existe pas.

P.A.M. Peut-on vivre sans avoir une pensée irrationnelle ? Après tout, ce n’est pas attaquer la foi que dire qu’elle ne repose pas sur la raison mais, justement, sur la foi. Si l’on exclut du champ de la pensée tous les croyants, et tous ceux qui adhèrent à une ou plusieurs pensée alternative… cela ne laisse pas beaucoup d’être humains pensants, n’est-ce-pas ?
S.F. Il ne reste personne. Nous avons tous des aspects irrationnels. Certains croient, d’autres non, c’est vrai. Mais nous avons tous un petit « je-ne-sais-quoi » d’irrationnel en nous, qui peut se manifester d’une manière anodine. Par exemple, je connais des rationalistes qui sont également des francs-maçons. Or, la franc-maçonnerie utilise des cérémonies et des rites, inventés au XVIII° siècle, parfois ésotérisants… L’irrationnel, comme le diable, se cache dans les détails. L’instinct relève de l’irrationnel. Une personne purement rationnelle serait soit une machine, soit un extra-terrestre, et encore : même Spock a des attitudes irrationnelles.


 
P.A.M. Comment distinguer une pensée alternative ? Après tout, quand on tombe sur des scientifiques nous expliquant que tout temps est relatif, ou l’intrication quantique, ou même simplement le big bang, pourquoi les croire eux ?
S.F. Il est parfois difficile de distinguer une pensée alternative d’une pensée scientifique, d’autant que certains scientifiques peuvent avoir une pensée mystique ou religieuse : l’inventeur du Big Bang était un chanoine catholique, Isaac Newton se passionnait pour l’ésotérisme, etc. La distinction se fait au niveau de la rigueur de la pensée, au niveau de la démonstration scientifique.

Dans la pensée alternative, il y a toujours un moment où la réflexion cesse d’être logique et scientifiquement démontrable. Ce fut le cas en 1988 avec la polémique sur la supposée mémoire de l’eau, qui aurait validé –si cela avait fonctionné– les thèses homéopathiques. Aucun scientifique n’a réussi à reproduire l’expérience. L’affaire était finie. Après, il est vrai que certaines thèses scientifiques deviennent tellement abstraites qu’elles en deviennent totalement absconses. Cela permet parfois une récupération de nature irrationnelle. Je pense aux pseudo-travaux scientifiques des frères Bogdanov qui ont fait hurler les scientifiques. Il faut faire la distinction entre les expériences scientifiques et le cadre pseudo-scientifique, qui a les aspects d’une expérience scientifique sans en avoir la rigueur…

P.A.M. Connaissez-vous la mémétique, soit la façon de concevoir le fonctionnement des idées comme celui des gènes, développée notamment par Richard Dawkins ? Cela vous paraît-il un mode d’analyse pertinent du fonctionnement de l’esprit humain ?
S.F. Richard Dawkins est un esprit plus que brillant et surtout un athée militant qui rejette toute forme d’irrationnel ou de religieux. Ses thèses sur la génétique ont fait beaucoup couler d’encre, surtout en ce qui concerne la notion de « gène égoïste« . Sa réflexion sur la mémétique est très stimulante, permettant la compréhension de beaucoup de phénomènes sociaux, mais elle ne permet pas de comprendre le besoin de croire de l’humanité, ni sa volonté de se forger des mythes. Pour être plus clair : je ne suis pas convaincu par les éléments d’explication mis en avant sur ce point par les tenants de la mémétique.

P.A.M. Quelles questions se poser lorsqu’on tombe sur une théorie qui nous plaît, pour être certain ou certaine, si on l’adopte, qu’il s’agit de quelque chose de vrai, au moins de probable, de rationnel, et non d’élucubrations quelconques ?
S.F. Il s’agit de voir si elle « tient la route » si elle résiste à un examen critique. Après, cette question est problématique : on a tous des a priori, voire une idéologie, bref une vision du monde. Et de ce fait, on a tendance à choisir des idées qui nous confortent dans nos positions… On ne choisit jamais une théorie qui va à l’encontre de la grille de lecture du monde qu’on s’est forgé, à moins d’avoir une grande, voire une très grande, ouverture d’esprit…

P.A.M. Vous dites que « nous avons tous des aspects irrationnels « … Est-ce une bonne nouvelle ? Faut-il dire « Vive l’irrationnel ? » Si tel est le cas, l’humanité n’est-elle pas mal partie ?
S.F. On n’est pas obligé de crier « vive l’irrationnel »… Nous ne devons pas oublier, ou minorer, que l’irrationnel, via l’intuition ou l’imagination, joue un rôle important dans les domaines artistiques. Pensons au symbolisme, au surréalisme, à la musique, à certaines œuvres mystiques, etc. Il ne faut pas se débarrasser de l’irrationnel, bien au contraire. Simplement, il ne faut qu’il soit un moyen de promouvoir une « docte ignorance » qui provoquerait une faillite de la Raison. Il faut l’encadrer simplement : le laisser vivre dans certains domaines, mais en empêchant son essor dans les domaines de la science ou de la médecine.

En revanche, il est totalement contre-productif d’imposer une vision du monde qui serait perçue comme une « vérité officielle ». Cela ne provoquerait que rejet et scepticisme et renforcerait les adeptes de ces formes de pensée dans leurs convictions. Il faut développer l’esprit critique, le vrai je précise, et non l’hypercriticisme pseudoscientifique des irrationnels. En outre, en politique, l’essor de l’irrationnel peut être excessivement dangereux  : les systèmes totalitaires (nazisme, fascisme, stalinisme, le Cambodge de Pol Pot) avaient des aspects irrationnels. On sait où ça nous a menés… En règle général, je me méfie comme de la peste des systèmes utopiques : concrétisés, ce sont les pires des régimes totalitaires, on y vit sans aucune liberté.

P.A.M. Un conseil en film, livre, musique ou autre, à l’attention des lecteurs de PostAp Mag ?
S.F. Qui relèvent du registre irrationnel ? Il y en a tant ! Comme ça, je dirais Le Matin des magiciens pour le livre, ou un roman d’Hermann Hesse, en particulier Le Loup des steppes. Excalibur de John Boorman comme film (totalement païen) et un CD de Coil, de Current 93 ou de Nurse With Wound pour la musique…

Un XXI° siècle irrationnel ? Analyses pluridisciplinaires des pensées alternatives, dirigé par Stéphane François, est paru aux éditions du CNRS. Disponible en librairie ou via Amazon.


– Bibliographie –

Le Matin des magiciens, de Louis Pauwels et Jacques Bergier
Manifeste du surréalisme, d’André Breton et Philippe Soupault
La Grande anthologie du Fantastique, de Jacques Goimard et roland Straglioti
Les Chants de Maldoror, de Lautréamont
Indiana Jones : L’intégrale, de Steven Spielberg
Stargate, de Roland Emmerich
Les œuvres de Dan Brown
Hellboy, de Matthew Hollingsworth et Mike Mignola
Pour en finir avec Dieu et Le Gène égoïste, de Richard Dawkins
Le Loup des steppes, de Herman Hesse

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