Plus dure sera la chute

Personnalité inclassable, Christophe Bourseiller écrit depuis 1989 de nombreux essais, documents, romans explorant les marges et les radicalités. De l’extrême gauche à l’extrême droite, en passant par les milieux underground et toutes les nuances de la contre-culture, il ausculte avec abnégation des sphères peu investies par un regard critique. Il adresse ainsi régulièrement un livre à la communauté de ses lecteurs inconnus tout en visant aussi certains destinataires bien précis.

Consumé par le feu

Face au temps amnésique, ces livres sont autant de bouteilles envoyées à la mer, loin du contenu volatile de la presse que Debord appelait “la poésie du pouvoir”. Les ennemis du système en 1989 et Les Maoïstes en 1996 ont fait connaître la ténacité de cet auteur à analyser les rouages de petites sociétés refermées sur elles-mêmes en explicitant leurs certitudes autarciques. Mais le plus notable coup d’éclat de Christophe Bourseiller fut la publication en 1999 de Vie et Mort de Guy Debord, première biographie du fondateur de l’Internationale Situationniste.

Peinture murale de Guy Debord à La Demeure du Chaos. CC Flickr / Thierry Ehrmann

Que n’avait-il pas fait ! De quoi se mêlait-il ! Un vendu à la société du spectacle avait osé écrire sur l’auteur de La Société du spectacle ! Ainsi parlèrent certains auto-proclamés post-situationnistes qui pensent être légitimes pour tout juger. D’autres plus actifs— éditeurs, écrivains et chercheurs en science sociale — saluèrent cette somme qui dresse un portrait très complet de Guy Debord vu en poète, théoricien et mémorialiste des épisodes révolutionnaires de la fin du XX° siècle. Deux nouvelles éditions augmentées suivirent dans les années 2000 cette première tentative pour faire connaître de l’intérieur l’auteur d’In girum imus nocte et consumimur igni qui, depuis, a été décrété Trésor national par l’État français.

Christophe Bourseiller continue inlassablement d’explorer les étrangetés de son temps tout en portant parfois un regard rétrospectif sur son propre parcours comme dans L’aventure moderne en 2006. C’est à cette dimension plus intime qu’appartient En cherchant Parvulesco dont la jaquette sibylline indique : “Pour mon “parrain” Jean-Luc Godard”. C’est l’occasion pour Bourseiller de revenir sur sa jeunesse, lorsqu’enfant de la balle, acteur et fils d’acteur, il dût assumer malgré lui des contradictions existentielles assez problématiques.

Derrière le miroir

Fils du producteur de théâtre André Gintzburger et de la comédienne Chantal Darget, le jeune Christophe passe son enfance avec sa mère et son beau-père, le metteur en scène Antoine Bourseiller, mais aussi sa grand-mère figurante et caissière de salles de spectacle. À la maison, tout le monde joue, les gens de théâtre n’abandonnant jamais le plateau, il s’agit de faire une scène à chaque instant.

Le jeune Christophe s’y met aussi, faisant son numéro d’enfant terrible sachant tout sur tout. Les invités du foyer familial apprécient la faconde du garçonnet, notamment le cinéaste Yves Robert qui lui fait tourner à trois ans son premier rôle dans La Guerre des boutons. Parmi les intimes des dîners des Bourseiller, c’est surtout le fascinant Jean-Luc Godard qui apprécie les numéros du jeune Christophe. Il le fait jouer dans Une femme mariée le rôle du fils de Macha Méril.

“Le film démarre, et je réalise comme une évidence en forme d’uppercut que c’est la toute première fois que je le visionne. Comment ai-je pu esquiver cette œuvre dont tout le monde me parle ? Y avait-il une sorte d’effroi, une extrême pudeur, la crainte d’un dévoilement obscène ? “Le roi Œdipe avait un œil de trop peut-être”, écrivait Hölderlin. Il y a des choses que l’on ne veut pas voir. Je ne voulais pas me voir.”

Christophe Bourseiller, en revenant dans ce récit à la violence subreptice sur ses années d’enfant-acteur, réalise qu’il n’avait pas vu ces films auxquels il participa, comme ces Godard symptomatiques, Deux ou trois choses que je sais d’elle, Week-end. Une souffrance trop contenue ressort de cette relation de lui enfant avec un Godard adoré qui disparut soudainement de son monde sans crier gare après son grave accident de la route, alors que le jeune garçon pensait qu’il serait son parrain pour la vie, comme lui assurait sa mère. L’envers du monde du spectacle apparaît tel qu’en lui-même, quand il croit sur parole Yves Robert, qui lui conseille de foncer dans le cinéma après le succès d’Un éléphant ça trompe énormément.

En suivant ce conseil léger et factice, il oublia que les saltimbanques, toujours dans le jeu, ne pensent jamais vraiment ce qu’ils disent. Lecteur, auteur, chercheur, écrivain, il n’avait pas l’extériorité d’un acteur mais juste la présence d’un personnage, tout comme une autre apparition fantomatique du cinéma de Jean-Luc Godard : Jean Parvulesco. En cherchant à connaître ce mystérieux écrivain, Christophe Bourseiller s’est trouvé lui-même par un jeu de miroir et d’analogie.

Christophe Bourseiller Paruvelsco Portrait
© Patrice Normand Leemage / La Table Ronde

À la fois dans le monde du cinéma et en dehors, écrivant de nombreux livres oniriques, Parvulesco sert ainsi de révélateur pour remonter dans un temps plus opaque mais aussi éminemment plus poétique que l’aplatissement de l’enfer numérique d’aujourd’hui. Dedans/dehors, cette dialectique d’être et de disparaître habite cette enquête à pas feutrés qui fait resurgir une époque déjà ensevelie dans l’oubli.

Une courte éternité

Dans À bout de souffle, Jean-Pierre Melville fait une apparition étonnante, jouant de sa présence intense. Il apparaît en écrivain prophétique qui, dans une conférence de presse, déclare vouloir devenir éternel puis mourir. Cet auteur vedette incarné par Melville est appelé Jean Parvulesco dans le film de Godard. Or Jean Parvulesco existe bel et bien mais, en 1959, il n’a publié aucun livre. Roumain dissident évadé plusieurs fois des camps de détention du bloc de l’Est, cet ami de jeunesse de Godard est arrivé à Paris à vingt ans. Il cultive un moment par provocation des penchants pour le dandysme nationaliste. Frayant avec les cinéastes de la Nouvelle Vague, après la rupture avec Godard il va être proche d’Éric Rohmer et de Barbet Schroeder qui lui feront jouer des petits rôles dans leurs films. Il fréquente aussi d’autres cinéastes à forte personnalité comme Jean Eustache et Claude Sautet.

L’énigmatique Parvulesco finit enfin par accomplir la prémonition de Godard et devient un écrivain, mais de l’espèce la plus insaisissable. Il se met à écrire de nombreux essais et romans associant les visions ésotériques d’un René Guénon à des spéculations géopolitiques au prophétisme incertain. Dérouté par le personnage comme par son œuvre, en s’y plongeant Christophe Bourseiller bascule dans l’univers surréel de Jacques Rivette — celui de Céline et Julie vont en bateau — dans lequel certains espaces s’ouvrent à une réalité parallèle.

Cette évocation spectrale d’un personnage dont on ne peut saisir la substance associée à un retour sur une enfance passée derrière les feux de la rampe transforme cet intrigant récit en puzzle poétique dont les pièces manquantes affleurent à chaque page. Mémoire trouée d’énigmes irrésolues, ses deux premières phrases annoncent la couleur de cette plongée dans l’envers de l’histoire contemporaine : “Je ne crois pas en l’amitié. Seuls demeurent en ce monde des serpents ondulant au gré de la perversité.”

Parvulesco Christophe Bourseiller Couverture

En cherchant Parvulesco de Christophe Bourseiller, éditions de la Table ronde.

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Christophe Bourseiller vient aussi de publier Nouvelle histoire de l’ultragauche aux éditions du Cerf, distinguant ce courant de l’extrême gauche. De ses prémisses à la fin du XIX° siècle à Cornélius Castoriadis, Daniel Guérin, Hakim Bey, les Back Blocs, les zadistes, cette enquête très complète n’omet aucun aspect de ce mouvement antiautoritaire, y compris les dérives négationnistes de certains de ses acteurs.

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