Deux livres que tout oppose, l’un baroque et bigarré, l’autre fantomatique et crépusculaire, investissent les bas-fonds du rêve américain et les marges de l’ancien empire russo-soviétique.

Ce qui les réunit : le pressentiment de la mort à venir. Philippe Rahmy élabore une ode éclatante aux exclus de l’American way of life mais disparait en octobre 2017 sans avoir eu le temps de relire son manuscrit. Edward Limonov écrit un récit autobiographique cinglant sur son pays, comme lui seul sait le faire, en étant hanté par le spectre de sa mort, suite à une grave opération du cerveau qu’il subit.

Ce que valent les mondes

Philippe Rahmy fut poète et écrivain, égyptologue de formation, d’origine égyptienne par son père, suisse par sa mère. Mais il fut surtout un homme de courage, discret sur sa souffrance, et sut sortir de lui-même par la littérature pour construire une œuvre forte, dépassant ce qui fut son calvaire et une douleur constante, la maladie des os de verre et les fractures à répétitions qu’elle entraîne, le contraignant à se déplacer souvent en chaise roulante. Ses derniers livres furent écrits à l’occasion de voyages en Chine, Argentine, Israël, lui permettant un regard déterritorialisé sur le monde, loin des solipsismes du roman psychologique français.

Pour écrire Pardon pour l’Amérique, Philippe Rahmy débarque en Floride, planifiant de rencontrer des victimes d’erreurs judiciaires, Blancs ou Noirs condamnés pour des meurtres qu’ils n’ont pas commis. Décidant de pousser un tour d’écrou plus loin dans l’exploration de l’âpreté du réel, il travaille aussi à la récolte dans des champs de tomates contaminés par des pesticides lourds, auprès de travailleurs agricoles migrants, latinos pour la plupart. Surgit de cette plongée dans l’envers du décor américain une prose somptueuse, colorée, faite de phrases dont la longueur sinueuse s’avère une traversée lyrique de ces existences éprouvantes, qui n’exclut pas une dimension didactique pour comprendre cet enfer non dénué de charmes.

Philippe Rahmy Pardon Amérique cover
 
Rahmy observe tout, les blancs retraités de la classe moyenne supérieure, les noirs à la peine, les Rednecks adeptes du « Make America Great Again », les Latinos sans papiers s’efforçant d’être invisibles, sur fond d’élection présidentielle qui voit la victoire de Donald Trump. Les Séminoles, seule tribu indienne conservant une enclave territoriale en Floride, sont aussi à l’arrière-plan. L’écrivain enquêteur assiste en fait en direct à la désintégration du socle civique américain, déliquescence de la cohabitation de différentes cultures. Le nœud de la discorde actuelle se cristallise sur la figure de Trump, mais les fractures apparaissent profondes et anciennes. On pourrait craindre que l’observateur embedded tombe dans les préjugés journalistiques du prêt-à-penser de base, voyant dans Trump et ses électeurs un tas de boue innommable, et dans leurs opposants des figures héroïques, complaisance à laquelle il succombe parfois, mais son regard de poète finit par sauver tout ce qu’il peut sauver, trouvant une rédemption pour chacun.

Plus dure sera la chute

Toutefois, saisi par la violence inhérente à cette nation, il devient lui-même violent en pensées, emporté par cet état d’esprit américain qui polarise tout signifiant. « Même ici, aux États-Unis, pays dont la mentalité contradictoire, à la fois profondément religieuse et profondément logique, m’est étrangère, moi qui ne suis ni l’un ni l’autre, pays qui, lorsqu’il s’enflamme comme s’enflamment les désespérés, ramène tout débat d’idées aux notions de principe et se déchire de haut en bas, incapable de gérer sa dualité, ici, où les gens font preuve d’une telle agressivité envers celui qui ne leur ressemble pas –j’ai assisté aujourd’hui à trois rixes déclenchées pour un rien, chaque fois motivées par un indice vestimentaire permettant d’affecter tel individu à tel bord politique– et révèlent un fond bestial, je ne parviens pas à condamner cette sauvagerie qui pourtant m’oppresse, me fait suffoquer. »

Un Noir ayant effectué 47 ans de prison pour le viol et le meurtre de sa petite fille avant d’être innocenté et relâché, un ancien soldat interné dans un hôpital psychiatrique souffrant de dérangements mentaux après les massacres de la ville irakienne de Falloujah, un dentiste interné dans une prison du Dakota, seul coupable revendiqué, ayant poignardé deux de ses patients « sans évoquer d’autres raisons qu’une rage soudaine et irrépressible qui le submergeait parfois quand il pensait à sa vie », toutes ces personnages détruits s’avèrent in fine dostoïevskiens dans leur capacité à pardonner à autrui ce qu’ils ont injustement subi et à demander pardon pour le mal qu’ils firent. Philippe Rahmy se voit en miroir de ces damnés, voyant dans leurs traumatismes déconstruits par une intense vie intérieure, une trajectoire parallèle à la sienne, lui qui souffrit inlassablement dans son corps, dont la faiblesse physique l’exposa aux viols et à la violence. Pressentant intuitivement sa disparition, son odyssée dans le soubassement de la société américaine alterne avec des retours sur sa propre vie, des révélations de plus en plus poignantes tandis que le livre avance vers sa fin qui sera aussi celle de son auteur.

Portrait Philipe Rahmy Amérique

Philippe Rahmy, ©  Hannah ASSOULINE / Leemage / Éditions La Table Ronde

 
Quelques ultimes notations éblouissantes révèlent le poète métaphysicien que fut Philippe Rahmy, acharné à restituer une dignité des choses et des êtres partout où celle-ci semble impossible. En témoigne cette comparaison lumineuse et imparable entre le ciel d’Amérique et celui d’Europe, qui révèle l’abîme existant entre les deux continents. « L’Amérique ne se révèle qu’à une certaine bassesse, à une certaine proximité, à une certaine lenteur : ce sont la bassesse, la proximité, la lenteur du prisonnier. J’ai appris à oublier son ciel. Dans les pays d’Europe, où les sociétés sont vieilles, le ciel est habité, il semble nous comprendre. Le ciel des États-Unis est vide parce que la misère est si présente à nos pieds. Solitaire et pur comme une œuvre d’art, il ignore les hommes et la cité. Et ce n’est pas un oubli ponctuel. On sent qu’il monte très haut dans l’atmosphère. C’est le ciel du néant cosmique. »

Les carnets du sous-sol

Loin de la vulgarité triomphante de l’Amérique de Trump, qui succède à la morgue et à l’hypocrisie auto-satisfaite de celle d’Obama, vous qui entrez ici, en territoire russe, abandonnez toute espérance, amis lecteurs d’Edward Limonov. Écrivain « controversé », selon la formule moutonnière, cette figure de la contre-culture russe poursuit inlassablement une œuvre inaugurée en 1980 avec Le poète russe préfère les grands nègres. D’emblée le ton est là, immersif, saisissant, la présence de l’auteur habite chaque phrase qui toutes sont lapidaires et définitives, laissant voir l’intériorité d’un homme qui saisit sa vie et la restitue dans son étrangeté avec une simplicité sans détours. Indéniablement on distingue un véritable écrivain, de la trempe de ceux qui sans se forcer font naturellement œuvre, insufflant à une prose concise un souffle de vie qui fait tourner les pages avec passion. Limonov possède, avec une aisance déconcertante, cette faculté de créer un univers vivant et envoûtant, que tout le labeur besogneux d’auteurs appliqués ne parviendra jamais à rendre s’il n’y a pas l’étincelle d’une impérieuse nécessité intérieure pour le faire.

démons Limonov Russie
 
Souffrant d’un dérèglement oculaire, le « Président », comme se désigne avec humour l’auteur, en tant que président du micro-parti politique l’Autre Russie, qui succéda au Parti national-bolchévique, va se faire opérer du cerveau. Persuadé de mourir dans les mois qui suivent son intervention chirurgicale, Limonov revient sur son parcours, s’interrogeant sur ses illusions perdues dans le temps et l’espace d’une vie consacrée à la poésie et la littérature, vie de bohème à Paris et New York, puis les aventures politiques et les guerres dans les Balkans, en Russie et en Ukraine. Des fragments de sa vie amoureuse remontent aussi à la surface, sa chambre d’hôpital faisant face à un immeuble dans lequel une ancienne petite amie se suicida. Ce signe du destin n’est pas le seul, la conscience de l’écrivain devenant un empire de signes qui l’assiègent, et dont il lui faut reconstituer la signification.

Ainsi ces deux petites statuettes tibétaines offertes par un producteur de cinéma sont-elles de démoniaques entités responsables de ses ennuis de santé ? Ce même producteur lui avait offert une statue africaine d’une femme enceinte et quelques temps plus tard il rencontrait une jeune femme bientôt enceinte de lui qui serait d’une ressemblance troublante avec la figurine. Après avoir eu deux enfants et s’être séparé de cette femme, Limonov revint voir le producteur qui lui donna une autre statuette africaine, celle-ci d’une maigreur et d’un aspect proches de l’esthétique de Giacometti. Juste après il rencontrait une jeune femme élancée —son actuelle compagne– qui ressemblait traits pour traits à sa nouvelle figurine africaine. Tout fait sens chez Limonov, dans ce retour sur soi sarcastique mais hanté par la mort et les échecs d’une vie vécue à rebours d’une bien-pensance et d’un ordre moral devenu progressivement au fil des décennies l’idéologie dominante, totalitaire et planétaire.

Se souvenant d’un poème qu’il écrivit en 1969, intitulé Saratov, l’écrivain réalise qu’il était prémonitoire et indiquait déjà dans sa trame qu’il serait jugé à Saratov en 2002 pour tentative de coup d’État au Kazakhstan. En entrelaçant ainsi tout un réseau de réminiscences autobiographiques qui lui fait voir son œuvre comme un miroir oraculaire de sa vie, Limonov fait se succéder des saynètes crépusculaires et fantomatiques, anamnèse non dénuée d’amertume ni d’humour. On songe aux Feuilles tombées de Rozanov, par cet esprit perpétuellement révolté contre tout et tous et cet art des raccourcis spirituels inattendus, mais la présence de démons harcelant Edward le Magnifique place inévitablement ces étranges mémoires sous le signe du Démon de Pouchkine et celui, à sa suite, de Lermontov. Méditations ténébreuses sur une vie épuisée dans des combats sans issue mais sauvée par la littérature, Et ses démons saisit aussi le prosaïsme du temps présent qui file entre les doigts. Des notations lumineuses sur les habitudes qui font le quotidien du convalescent menacé à tout moment de disparaître, pleines de légèreté et d’acceptation de la simplicité fragile de la vie, contrastent avec des pensés funèbres et des interrogations métaphysiques sur ce destin de Don Quichotte russe.

Edward Limonov démons portrait

Edward Limonov, © Sergei Beliak courtesy Éd. Bartillat

 
Finit par apparaître, à travers ce portrait d’hiver en clair-obscur de l’auteur par lui-même dans lequel il ne s’épargne pas, une figure touchante et généreuse de Limonov, donnant envie de lire ses œuvres complètes, pour retrouver cette voix singulière, précieux témoin d’une âme russe en perdition, refaisant une nouvelle fois le procès de l’occidental moyen, idéal et outil de la destruction universelle.

Pardon pour l’Amérique de Philippe Rahmy, éditions de La Table Ronde. Et ses démons d’Edward Limonov, éditions Bartillat.


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