Comme à chaque rentrée, Frédéric Pajak revient avec un nouvel épisode de son Manifeste incertain, œuvre littéraire inattendue associant textes ciselés et dessins virtuoses au service d’une restitution au plus juste du monde tel qu’il le voit.

Lire chaque année un nouveau livre de Frédéric Pajak, c’est retrouver un vieil ami dont la présence nous est familière, renouant avec son alliage si particulier de mélancolie critique, d’introspection et de notations biographiques incisives. Ici, des récits tranchants abordent la Chine d’hier et d’aujourd’hui, Taiwan, des villes européennes méconnaissables, Paul Léautaud et son contraire Ernest Renan, et encore et toujours des fragments de la vie de l’auteur, souvenirs sauvages d’un irrégulier jamais rentré dans le rang.

Depuis 1997 et Martin Luther, L’inventeur de la solitude, cet écrivain franco-suisse d’origine polonaise publie tous les ans ou presque un livre fait de textes et de dessins, inventant de fait une nouvelle forme littéraire. Ce dispositif improbable aborde des grandes figures à la marge de la littérature, de l’art, de la pensée mais aussi la vie de son auteur, mettant tout sur le même plan, dans une surprenante horizontalité hors du temps. Cette alternance de narrations biographiques et autobiographiques lui permet de présenter dans un même livre des chapitres sur Walter Benjamin et des souvenirs de sa jeunesse, l’enchainement de parties disparates faisant tout le charme de cette œuvre captivante.

Notre-Dame Incendie Dessin Pajak

Notre-Dame en Feu © F. Pajak / Éditions Noir sur Blanc

 
Mais cette hétérogénéité n’est pas systématique. Pajak se penche parfois sur un sujet unique, comme dans son Vincent Van Gogh qui s’attache à comprendre l’itinéraire du singulier Batave. Une question y est résolue, à savoir comment un vagabond autodidacte qui se mit sur le tard à la peinture sans don particulier, réussit juste avant de mourir à réaliser une peinture viscérale dont l’effet de sidération est toujours aussi stupéfiant aujourd’hui.

Son Manifeste incertain commencé en 2012 autour de Walter Benjamin nous revient cette rentrée par son huitième volume autour de Léautaud, Renan, la Chine et la Suisse, avant dernier épisode d’une série de neufs tomes qui s’achèvera vraisemblablement l’an prochain. Commençant par un récit suisse –certainement une réminiscence autobiographique floutée – Pajak évoque un étrange beau-père, Arnolphe, tout à la fois sataniste et riche agent immobilier vivant dans une roulotte.

Les difficultés que le narrateur –l’auteur ? – et sa femme traversent pour se dégager de la gangue de cet étrange diable malheureux forment une improbable dérive dans laquelle on retrouve cette bohème des solitaires hors du monde chère à Pajak. Sorte d’anti-père démoniaque mais finalement attachant, Arnolphe apparait comme l’opposé du peintre Jacques Pajak, père de l’auteur qu’il perdit très jeune, qui dans l’œuvre de son fils est une présence récurrente et sans doute la figure la plus aimée et admirée.

Lac Chine Frédéric Pajak

Lac en Chine © F. Pajak / Éditions Noir sur Blanc

 

Inquiétants signes des temps

Revenant en Chine en 2018 à Tao Hua Tan après un premier voyage en 1982, Pajak se souvient, en enquêteur de son passé oublié, de ses débuts dans la peinture cette année-là à Pékin. Il observe la transformation massive des villes en mégalopoles mondialisées alors que subsistaient encore des vieux quartiers dans les années 1980. En réaction à ce gigantisme urbain sans âme, il note l’obsession des nouveaux riches à retrouver des signes de l’Empire immémorial avec de la pacotille simulant la grandeur passée.

Le récit de cet épisode sinophile est accompagné de dessins hachés et tachistes, sortes de chinoiseries pajakiennes illustrant sa facette abstraite tandis que les autres dessins du livre sont tous de sa facture habituelle, d’une précision nette et froide d’où sourd un muet désarroi.

Entre de multiples voyages, cet écrivain et dessinateur qui est aussi éditeur constate : « ma vie va trop vite. Et pourtant, étrangement, je ne la sens pas s’écouler. » On le retrouve à Bruxelles, Lausanne, Toulouse, Francfort, Rotterdam, Vienne. « À l’approche de Carcassonne, le cosmos se met à genoux » observe-t-il un brin lyrique. À Paris, les immeubles faisant face au périphérique à la sortie de l’aéroport lui déplaisent. « C’est dimanche soir, les rares bureaux éclairés de faibles néons sont vides, hormis les silhouettes furtives des vigiles, ombres dans l’ombre des hautes carcasses éteintes. Qui sommes-nous dans ce crépuscule sale, dans cette pulsation d’autos paralysées entre lesquelles slaloment les motos ? Vers quel minuscule destin nous traînons-nous ? »

Frédéric Pajak Portrait

Frédéric Pajak, © Louis Oligny courtesy Éditions Noir sur Blanc

 
De retour en Asie à Taipei, capitale de Taiwan, il apprécie cette île jadis si décriée, celle du libéralisme sans frein des opposants à la Chine communiste, anciennement appelée Formose. « Dans ma jeunesse, les Français fils de bonne famille, convertis au maoïsme, parlaient d’elle comme d’un bastion des impérialistes, bastion à reconquérir d’urgence. » Les déambulations de Pajak à travers le monde, tout comme son immersion dans les vies et les œuvres des grandes figures de la littérature, irriguent d’une mélancolie âpre ce Manifeste incertain, ce work in progress continu.

Surgissent parfois d’étonnants récits auto-fictifs qui sont les passages les plus personnels et les plus captivants d’une œuvre au trouble envoûtant. On y voit des fragments fugaces de vies déréglées, la sienne comme celles de personnages instables, en dehors de tout ordre social et qui vont disparaitre à jamais de sa vie. Mais face à l’esprit de sérieux de la littérature officielle, cet auteur qui s’analyse au scalpel ne se considère pas comme un écrivain professionnel, préférant l’art de l’ellipse à la graphomanie stipendiée. « Contrairement peut-être aux apparences, mes mots écrits sont parcimonieux. Je les arrache un à un avec difficulté. Rien ne coule de source. Je n’écris des mots que pour les imprimer : je garde peu, ne jette rien ou presque. »

La fête est finie

Après le constat formel de Baudelaire : « La forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel », les diatribes de Debord contre le travestissement de Paris, la déploration de son empaillement javellisé par Modiano, Pajak apporte sa pierre à la critique d’une ville méconnaissable. « Comme nous, les villes meurent. Mais à l’inverse des hommes, elles meurent de ne pas vieillir. Leurs murs anciens sont reconstruits à la hâte pour « faire peau neuve » ; et c’est cette greffe précipitée qui les achève. »

Ayant tant vécu, arpenté et décrit Paris, il ne se fait plus d’illusions face à sa déplaisante aseptisation par une politique fer de lance de l’opiniâtre bien-pensance. « Sous chaque ville rebâtie, il y a une ville défunte ; parfois, la nuit, on l’entend gémir de sa profonde et déchirante lamentation qui rappelle le sanglot d’un enfant. Sans sépulture, le vieux Paris a rendu l’âme. Lorca disait, à propos du village de son enfance : « le monstre de la politique lui a enlevé sa virginité et sa lumière. » Prenant acte de la fin d’un cycle il s’est installé dans le sud méridional. « J’ai quitté Paris, ses boulevards malades, ses rues frelatées, pour respirer un air qui passe pour incompris : je vis dans ce qu’on appelle la province. »

Ernest Renan Portrait Pajak

Ernest Renan © F. Pajak / Éditions Noir sur Blanc

 

Deux solitaires que tout oppose

L’évocation de Paul Léautaud le misanthrope, l’homme aux trois cents chats et cent cinquante chiens, « tous ramassés dans les rues de Paris », l’interminable auteur du Journal Littéraire qui saisit la France de 1893 à 1956, est du pur Pajak. En mémorialiste précis, lapidaire, spirituel, présent partout visible nulle part il saisit son sujet avec une habileté confondante. Le solitaire négligé par ses parents, le pilier du Mercure de France, l’ami de Schwob et d’Apollinaire, l’auteur du Petit Ami et d’In memoriam, le cynique sentimental dont le plus grand amour est nommé dans son Journal « le fléau » apparait avec justesse dans son effrayante solitude.

À l’opposé de sa férocité atrabilaire, le doux Ernest Renan, surgi du fin fond de la Bretagne, fait figure de ravi de la crèche avec ses écrits lumineux portés par la pureté d’un style limpide émettant un charme émollient dont lui seul a le secret.

Derrière le parcours édifiant du modeste Breton échappé du séminaire par la force de son érudition existe un grand écrivain à la prose rayonnante par sa transparence. Pajak l’évoque sans s’attarder sur le « renégat de Saint-Sulpice », social-traître du catholicisme, pour revenir derechef à Léautaud et son « portrait raté » par Matisse.

Lac Léman Lausanne Dessin

Le lac Léman © F. Pajak / Éditions Noir sur Blanc

 
Une dernière nouvelle suisse, Stella, parmi les plus belles qu’il ait jamais écrites –fascinante intrigue autour de la disparition d’une jeune bergère– referme cette « cartographie du souvenir » au sein des alpages suisses dans une épure magnétique.

Manifeste Incertain 8 Cover

 
Manifeste incertain 8 de Frédéric Pajak, éditions Noir sur Blanc.

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