S’ouvrant en 1977 sur une lettre à Claude Gallimard et s’achevant juste avant son décès en 1995 avec un mot à Alfred Eibel, la correspondance de Jean-Patrick Manchette apporte un éclairage décisif sur l’œuvre et la pensée de l’auteur du Petit Bleu de la côte ouest.

En une décennie, de L’Affaire N’Gustro en 1971 à La Position du tireur couché en 1981, Jean-Patrick Manchette aura écrit huit romans noirs ciselés à la perfection, réinventant le genre tout en étant considéré à juste titre comme le grand écrivain français des années 1970. Ce prolifique état de grâce correspondait à la démarche spontanée d’un jeune auteur qui alliait instinct, intuition et flamboyance du talent dans sa jeunesse. Cerné par de tenaces démons personnels, l’écrivain reconnu qu’il était devenu ne put achever aucun texte durant ses quinze dernières années. La Princesse du sang, son dernier roman, paraîtra en 1996 quelques mois après sa mort dans une version inachevée.

Sa Correspondance, Lettres du mauvais temps, parue aux éditions de La Table Ronde, rappelle la verve caustique, l’humour cinglant et l’intelligence tranchante d’un écrivain virtuose qui sut réinventer le roman noir mais aussi penser son époque, la littérature et son œuvre avec panache et élégance. Au-delà de l’intelligence acérée présente à chaque page, on découvre la générosité pudique et la fragilité cachée d’un écrivain sensible se dissimulant volontiers derrière son style nerveux et précis. Manchette rappelle qu’il commença par écrire des scénarios pour gagner de l’argent, puis qu’il écrivit des romans pour pouvoir les adapter au cinéma sans succès, jusqu’au moment où il découvrit qu’il prenait plaisir à écrire simplement des livres. 

lettres mauvais temps couverture

La fin d’une époque

Considérant qu’avec Joyce et Faulkner les avant-gardes avaient poussé la littérature dans ses derniers retranchements, le roman noir américain hard-boiled (dur à cuire) lui sembla l’ultime genre à manier pour parler de son époque dans une perspective politique sous influence situationniste. “Je ne crois pas qu’il reviendra de grands écrivains dans un siècle, ni jamais, à moins d’un effondrement total de la civilisation et d’un nouveau départ pris de zéro. Je crois tout platement qu’on a vraiment fait le tour des formes. Les gugusses modernistes ne font que réchauffer des restes de Céline, de Joyce, de Dada. De sorte que c’est nous qui tenons le bon bout, nous qui pouvons nous permettre d’utiliser et de mélanger toutes les formes pour « raconter nos petites salades »”.

Cette affirmation paradoxale apparaît un raccourci provocateur chez ce grand lecteur qui explique avoir mis du Hegel dans les dialogues de Fatale et s’être inspiré des concepts freudiens de pulsion de mort ou de compulsion de répétition pour construire le personnage principal de La Position du tireur couché. Manchette soutient que sa recherche stylistique dans Fatale se réfère “à Flaubert et à sa descendance décadente, tout spécialement J.-K Huysmans dont j’ai démarqué plusieurs passages : du fait que le style du réalisme français du XIX° siècle est effectivement le style de la désillusion, qui survient lorsque l’ordre est restauré après la tempête révolutionnaire bourgeoise”.

William Faulkner correspondance Manchette
William Faulkner en 1954 photographié par Carl van Vechten, CC Library of Congress / Wikimedia Commons

Louant l’inventivité visionnaire de Dashiell Hammett qui lança le roman noir moderne, Manchette explique que les traductions françaises au passé composé – un temps qui n’existe pas en anglais – des romans d’Horace McCoy et de James Cain – grands auteurs de polar des années 1930 – ont influencé considérablement Albert Camus, lui apportant clé en main le style de L’Étranger. Ce style lapidaire et laconique influença Manchette lui aussi qui y injecta une bonne dose de béhaviorisme – étude comportementaliste des individus par leurs interactions avec leur environnement en excluant toute psychologie. Cette absence apparente de psychologie n’empêche pas les personnages de ses romans d’être minés par des pulsions freudiennes, ni d’être animés par la virtuosité d’une écriture qui se souvient des grands maîtres français.

Manchette préfère ainsi lire les classiques plutôt que nombre de ses contemporains et s’étonne que ceux qui recommandent des nouveautés présupposent que les classiques ont déjà été lus. “Qui diable aurait envie de lire Bossuet de nos jours ? Et pourtant, mis à part leur beauté, c’est certainement le genre de textes qui devrait totalement empêcher qui que ce soit de croire que le langage « pop-branché » est la seule langue existante.”

En homme de son temps, Manchette apprécie les romans de Jean Echenoz, surtout L’Équipée malaise. Il estime certains romans d’Elmore Léonard, l’auteur de 3 heures 10 pour Yuma. “Il y a chez lui une tonalité générale du genre « C’est la vie mec », qui n’est certes pas fascinante, mais agréablement inattendue.” Il aime au cinéma “le pur divertissement « marketisé »” de Marathon Man de John Schelsinger et des Dents de la mer de Spielberg, les trouvant plus pertinents que bien des films d’auteur, tout en reconnaissant aussi leurs limites.

Cependant le cinéma est pour lui un art déjà défunt, et rien ne l’agace plus que les prétentions des apôtres du domaine art et essai. “Je crains que les réalisateurs de films contemporains, comme les écrivains contemporains, n’arrivent pas à m’intéresser lorsqu’ils affichent des ambitions avant-gardistes. Pour moi, Citizen Kane fut le film ultime.” Parmi les adaptations cinématographiques de ses livres, sa préférence va aux deux longs-métrages interprétés par Alain Delon. Le meilleur reste à ses yeux Pour la peau d’un flic, mis en scène par l’acteur lui-même, alors qu’il confie être déçu par les mises en scènes « d’auteurs » de Claude Chabrol et de Jacques Bral.

Seul contre tous

Insatiable découvreur de nouveaux talents, Manchette reconnaît tout de suite la virtuosité de James Ellroy lors de la publication de sa première trilogie. “Au début, on pense avoir affaire à une énième histoire de flic névrosé pourchassant un cinglé, mais le temps d’arriver au bout du troisième volume, le véritable intérêt est devenu quelque chose qui sort directement de Nietzsche. Imaginez une novélisation de Dirty Harry par George Bataille et vous aurez une vague idée de ce que Ellroy semble rechercher – ou atteindre.” Écrivant avec panache et humour, alternant analyses incisives de la littérature et traits acerbes sur l’actualité sociale et la vie culturelle, Manchette laisse poindre parfois une once de mélancolie face à l’échec des engagements politiques. Mais ce fin analyste de la lutte des classes a avant tout pour ligne de mire le style et l’idée, comme horizon l’élaboration de nouveaux romans, et comme but ultime l’écriture.

Hélas, le langage et l’écriture sont menacés par la déliquescence du monde contemporain : “La destruction du langage est une composante de la destruction du monde, de la vie elle-même, que nous pouvons observer pratiquement chaque semaine avec le développement du terrorisme, du nucléaire, (…) la nourriture dénaturée, l’eau empoissonnée, la bière frelatée.”

À travers ces lettres adressées à ses confrères romanciers de l’Hexagone Pierre Siniac et Jean Echenoz, aux auteurs anglo-saxons Paul Buck, Robin Cook, Donald Westlake, Ross Thomas, James Ellroy, à l’écrivain hispano-mexicain Paco Ignacio Taibo II et à de nombreux autres correspondants, Manchette parle de l’évolution de son époque tout comme de la sienne. Après avoir vanté le renouveau littéraire apporté par le roman noir antagoniste des expériences du formalisme moderne, par une ruse du destin il va lui-même s’enferrer dans des expériences de déconstruction formelles. “Je me suis embarqué dans un voyage « formel », en tentant avec beaucoup de sérieux de redécouvrir, par moi-même, comment un texte pouvait se subvertir lui-même – et si possible tout le reste – sur des bases purement formelles.” Mais il reconnaît avoir “perdu trop de temps” à se poser des questions “bien trop naïves”. Ces tentatives infructueuses à changer de registre littéraire en combinant géopolitique et formalisme abstrait, auxquels s’ajoutent une agoraphobie sévère qui le tient reclus chez lui plusieurs années, expliquent en partie son long silence éditorial. “Évidemment, ma vie personnelle hors littérature, c’est-à-dire ma phobie et une petite balade psychanalytique, m’a contraint à réexaminer tout ce que j’ai fait jusqu’alors, et à le ruminer longuement.”

Jean-Patrick Manchette portrait
© Les Éditions de la Table Ronde

Répondant avec une touchante franchise à la lettre d’une classe d’un lycée professionnel de Dordogne le premier décembre 1994, six mois avant sa mort, Jean-Patrick Manchette y défend avec une belle simplicité l’écriture sous toutes ses formes si celles-ci témoignent avec grand style de l’essentiel. “Tous les grands écrits (et quelques-uns des petits) ont été faits pour que reste dans la mémoire des hommes le récit des événements qui se succèdent dans l’histoire. Sans Shakespeare et le théâtre élisabéthain, les passions de la fin du XVI° siècle nous seraient inconnues, nous ne saurions pas que ce sont des passions qui nous étreignent le cœur, nous n’aurions comme point de référence qu’Hélène et les garçons.”

Sentant la dévastation qui vient, il rappelle ainsi une dernière fois la nécessité primordiale de lire des livres et d’en écrire. “Le fait brut est qu’un peuple sans écriture, un homme sans lecture, sont sans mémoire et plongés dans une ignorance qui a des conséquences pratiques immédiates : on se laisse berner, on croit à n’importe quoi. Parfois on en vient à ne plus croire à rien, mais ce n’est pas un grand progrès.”

Lettres du mauvais temps, Correspondance 1977-1995 de Jean-Patrick Manchette, Editions de la Table ronde, 539 pages, 27,20 euros. 

Toujours de Jean-Patrick Manchette et aux éditions de la Table ronde, paraît également Play it again Dupont, réjouissant recueil de ses chroniques traitant des jeux de stratégie, de wargames, du jeu d’échecs etc., et qu’il publia dans le magazine Métal Hurlant sous le pseudonyme de Général-Baron Staff de 1978 à 1980. 

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