Les éditions de l’Olivier publient Kree, nouveau roman de Manuela Draeger, avatar d’Antoine Volodine. Entre ruines du communisme, chamanisme erratique et désespoir à tous les étages, entrons dans un univers métaphysiquement instable, porté par un humour ultra-noir.

Antoine Volodine est l’un des rares écrivains français contemporains à avoir inventé une nouvelle forme. Créant depuis plus de trente-cinq ans un univers singulier où le monde n’en finit pas de finir, ses personnages se débattent pour trouver une issue parmi les multiples existences qu’ils traversent. La toile de fond de ces errances est immuable : des ruines apocalyptiques de l’ancien bloc communiste, dont l’idéal fantomatique perdurerait vaille que vaille, de manière dénaturée, pendant des centaines d’années.

Le Bardo Thödol (ou Livre des morts tibétains), texte bouddhiste du VIII° siècle décrivant les divers états de la conscience lors des transitions entre différentes incarnations, exerce une grande influence sur son œuvre, dont les personnages ne sont jamais vraiment morts mais éprouvent quelques difficultés à se souvenir de leurs précédentes vies.

Bardo Thodol Kree Volodine
Les 58 divinités courroucées du Bardo Thodol, sur un thangka tibétain du XIX° siècle, CC Djampa / Wikimedia Commons

Littérature de l’entropie, du temps des fins et des déliquescences infinies d’une civilisation détruite à jamais, la bibliographie de cet écrivain, dont le nom est un pseudonyme engendrant lui-même des hétéronymes, compte à ce jour quarante-quatre romans, récits et autres textes. 

Mon nom est personne

Né à Chalon-Sur-Saône en 1950, l’homme connu sous le nom fictif d’Antoine Volodine fait des études de lettres et enseigne le russe pendant quinze ans. Il achève son premier roman en 1985, Biographie comparée de Jorian Murgrave, paru chez Denoël dans la fameuse collection de S.F. Présences du Futur, tout en affirmant ne pas écrire de la science-fiction. Après quatre romans dans cette maison, il commence en 1990 à publier chez un éditeur totalement différent, les éditions de Minuit, alors au firmament de leur splendeur.

Premier roman édité par Jérôme Lindon, Lisbonne dernière marge raconte les tribulations d’une jeune terroriste avec un policier qui a organisé sa fuite et qu’elle appelle parfois « mon dog ». Dans cette histoire d’amour en fuite menacé par un régime totalitaire, le ton de Volodine s’affirme, entre humour improbable, mélancolie angoissée et ruminations métaphysiques. En 1996, toujours chez Minuit, paraît Le Port intérieur dans lequel un tueur est chargé de supprimer l’héroïne traîtresse à la cause du Grand Soir. Mais le dénommé Breughel s’astreint à lui donner des alibis idéologiques par des interrogatoires sinueux ressemblant, dans un versant fantastique, à ceux orchestrés par Dostoïevski dans Crime et Châtiment. À chaque fois, la réalité s’évapore devant les miroitements de ses potentialités réversibles. 

Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze paru chez Gallimard en 1998 développe les fondements de la poétique de Volodine, « littérature étrangère écrite en français » dont il est le porte-parole. Cette communauté d’écrivains emprisonnés qu’il fédère comprend Manuela Draeger, Elli Kronauer, Lutz Bassmann, hétéronymes d’un auteur déjà sous pseudonyme, tous racontant des souvenirs et des rêves du fond de leur cellule. Cette mise en abyme d’univers hantés brasse dans un syncrétisme unique le réalisme magique, le chamanisme, le bouddhisme et la littérature internationaliste.  À travers ces agrégats de registres affleure une recherche de l’âme sœur, de l’épanouissement dans un possible amour.

L’échec des révolutions, les génocides, meurtres, désillusions et amertume qui en découlèrent, les cauchemars de l’Histoire du XX° siècle, deviennent le trauma initiatique des histoires de Volodine. Des anges mineurs, publié au Seuil en 1999, est une succession de portraits très ciselés, “instantanés romanesques qui fixent une situation, des émotions, un conflit vibrant entre mémoire et réalité, entre imaginaire et souvenir“, précise-t-il. “Une séquence poétique à partir de quoi toute rêverie est possible, pour les interprètes de l’action comme pour les lecteurs. […] Dans chacun [de ces quarante-neuf moments de prose], comme sur une photographie légèrement truquée, on pourra percevoir la trace laissée par un ange. Les anges ici sont insignifiants et ils ne sont d’aucun secours pour les personnages“.

Tout est accompli

En 2004, Bardo or not bardo tient de l’hilarante pochade métaphysique, avec les tribulations d’un mort ne tenant pas compte des conseils prodigués par son lama lors de la traversée des quarante-neuf jours du Bardo que lui impose son Karma. Puis un terrifiant roman d’anticipation paru aux éditions du Seuil en 2014, Terminus radieux, marque les esprits et obtient le Prix Médicis. On s’enfonce dans les conséquences d’une irradiation nucléaire dans un Kolkoze de Sibérie, occasion pour l’écrivain insatiable de faire entrer un terrible cortège de soldats fantômes, de morts vivants et de princesses inquiétantes.

Traducteur des frères Arcadi et Boris Strougatski, fameux écrivains de science-fiction soviétiques, de feu Edouard Limonov, Volodine a aussi traduit Alexandre Ikonnikov et Maria Soudaïeva, deux auteurs dont on se demande s’ils ne sont pas des hétéronymes cachés, clandestins, non déclarés du post-exotisme volodinesque. Ainsi, derrière ce foisonnement d’identités multiples se dresse une œuvre massive dont les soubassements sont légion.

L’univers perturbant de Volodine fait écho à plusieurs influences distinctes qu’il hybride, trouvant certainement un modèle dans l’œuvre d’Andrei Platonov, méconnu en France car très difficilement traduisible. Auteur en 1929 de l’incroyable Tchevengour, déroutant roman sur l’échec de la construction du socialisme porté par une langue raréfiée et une atmosphère crépusculaire, Platonov annonce Volodine, tout comme la ténacité du chaos de L’Innommable de Beckett le préfigure.

Migration des âmes

Dans Kree, troisième roman signé Manuela Draeger, hétéronyme féminin de Volodine, Kree est une femme qui a été recueillie enfant par Golgolian, un solitaire rodé aux pires techniques d’auto-défenses, dans un monde revenu aux mœurs préhistoriques. Redoutant la vie sexuelle suite aux nombreux viols et meurtres sauvages qu’elle a pu observer dans la vie quotidienne de ce monde dévasté, Kree passera bientôt de cette existence à une autre, errance dans un inter-monde obscur clôturé de barbelés, dans lesquels est pris un bonze qui l’attend depuis un temps infini.

timbre soviétique kree draeger
Timbre soviétique de 1979 représentant le monument du courage à Tachkent. CC Wikimedia Commons

De cette obscurité dénaturée qui tient autant de L’Enfer dantesque que de l’aride désespoir de Beckett, Kree passe dans une zone administrée par les mendiants terribles, sortes de commissaires aux peuples clochardisés, sortis du ruisseau dans certains secteurs d’une humanité dévastée. Des chamanes de pacotille tentent aussi de surnager, tout comme quelques éclopés, sorcières ou mendiants.

Un épisode éprouvant évoque la sortie de l’espèce humaine propre au monde de David Lynch, un autre plus lumineux s’approche de la féérie métaphysique de Kafka, une narration toujours jusqu’au-boutiste dans la noirceur burlesque : tout cela fait de ce roman radical une nouvelle borne marquante de l’œuvre de Volodine. Accentuant l’évidement de toute substance psychologique, ce livre plonge toujours plus loin dans l’expérience du vide, avec comme seule issue un humour noir terriblement grinçant.

Manuela Draeger Kree couverture

Tendu par une narration impitoyable, le monde infernal conçu par Volodine n’en finit pas de se détruire dans des cercles concentriques qui ne sont que le perpétuel début de la fin.

Toute ressemblance avec notre réalité serait purement fortuite et infondée.

Kree de Manuela Draeger est paru aux éditions de l’Olivier. 

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