Le romantisme fantastique de L’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly, la féérie poétique de Prince Othon de Stevenson, et l’épopée victorienne de Jane Eyre de Charlotte Brontë constituent notre première sélection de romans ouvrant sur un imaginaire fertile, lectures idéales, facilement trouvables partout en édition de poche, pour s’évader d’un confinement contraignant.

Barbey d’Aurevilly occupe une place à part dans le XIX° siècle, âge d’or de la littérature française. Romancier, critique littéraire, théoricien du dandysme littéraire, tous ses écrits portent la marque de l’outrance, de la cruauté et de l’étrangeté d’un esprit en guerre contre son temps, toujours à la recherche d’une beauté perdue, de passions consumées. Le connétable des lettres, comme le surnommait Léon Bloy, n’a pas ménagé ses critiques tranchantes à Hugo, Flaubert et Zola qui le lui ont bien rendu.

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Barbey d’Aurevilly par Émile Lévy, 1882, CC Wikimedia Commons

Derrière cette opposition se dégage une ligne de partage entre les auteurs contempteurs de la modernité, soit la lignée Balzac, Barbey, Huysmans, et, de l’autre côté, les écrivains défendant le progressisme – Hugo, Flaubert, Zola. Naturellement le talent poussé à l’extrême fait sauter cette démarcation figée, ainsi le Hugo de Quatre vingt-treize va dans le sens d’un hommage à l’Ancien Régime comme le remarqua Barbey. Dépassant ces querelles d’époque, Proust voyait dans l’auteur d’Une vieille maîtresse un des “grands littérateurs” qui “n’ont jamais fait qu’une seule œuvre, ou plutôt réfracté à travers des milieux divers une même beauté qu’ils apportent au monde.”

Shakespeare dans le Cotentin

S’affichant un temps démocrate, Barbey d’Aurevilly revient finalement au monarchisme catholique et écrit comme un retour au pays natal une chronique normande au temps de la Chouannerie. Publiée en feuilleton en 1852, L’Ensorcelée baigne dans un surnaturalisme qui dresse une vision apocalyptique du sens de la grandeur, ce qui séduisit vivement Baudelaire qui écrira à son éditeur Poulet-Malassis : “Je viens de relire ce livre qui m’a paru encore plus chef-d’œuvre que la première fois.”

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«Sorcières se préparant pour le sabbat», du peintre flamand David Teniers le Jeune (1610-1690). Photo Bridgemanimages

Cette histoire de passion non consommée se déroule dans les brumes de la lande normande alors que les plaies de la guerre civile opposant Républicains et Royalistes sont encore vives. L’esprit fantastique conduisant la narration est orienté du point des fantômes du récit comme Hamlet est écrit du point de vue du spectre – ainsi que l’affirmait Joyce. Brûlant d’une flamme shakespearienne comme toutes les histoires de Barbey, ce drame des temps de la Révolution s’inspire de la Phèdre de Racine. Phèdre a épousé un homme âgé, Thésée, mais aime le jeune Hippolyte et se consume pour lui. Barbey va transformer ce postulat racinien en œuvre au noir, requiem pour un ancien régime défunt. 

Épouse par mésalliance d’un paysan enrichi, Jeanne de Feuardent tombe follement amoureuse de l’abbé de la Croix-Jugan, lorsque celui-ci apparaît dans la lande tel un mort-vivant. Ancien chef chouan, ce sombre abbé a le visage grevé de cicatrices après avoir tenté de se mettre une balle dans la tête par désespoir devant la cause perdue des monarchistes. Dévorée par sa passion pour ce mystérieux personnage jusqu’à en avoir des plaques rouges sur le visage, Jeanne va croiser dans ses pérégrinations amoureuses des gitans jeteurs de mauvais sorts dans une atmosphère surréelle transformant cette Normandie nocturne en lande du Roi Lear.

Récit halluciné précurseur du symbolisme et des décadents, L’Ensorcelée est un roman aux interprétations ouvertes. Ajoutant du mystère au mystère, chef d’œuvre d’un fantastique chrétien unique en son genre, ce livre est un tournant pour son flamboyant auteur qui envisage à sa publication une série normande. “J’ai tâché de faire du Shakespeare dans un fossé du Cotentin et je crois vous avoir dessiné un personnage que vous reverrez dans vos rêves”, écrivit Barbey à son ami Trébutien.

L’Ensorcelée de Jules Barbey d’Aurevilly, Folio. 

Féérie pour une autre fois

Petit-fils d’un pasteur calviniste, Robert Louis Stevenson va nourrir son œuvre des réminiscences de son enfance à Edimbourg, lorsqu’il était bercé par les légendes et contes écossais que lui racontait sa nourrice. Souffrant d’une maladie pulmonaire chronique, toute sa vie il va osciller entre la sérénité d’un homme de lettres en bonne santé et les affres de la souffrance physique. Il reproduit cette alternance d’états contradictoires dans le schizophrénique L’étrange cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde où l’homme bon et l’homme dérangé se succèdent constamment l’un à l’autre. Auteur raffiné de récits d’aventures, de romans d’apprentissage merveilleux, d’histoires de dédoublements fantastiques qui culminent avec Le Maître de Ballantrae et la rivalité sadique de deux frères que tout oppose, Stevenson est aussi l’auteur du méconnu Prince Othon, publié en 1885.

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Robert Louis Stevenson par Henry Walter Barnett, 1893. CC Wikimedia Commons

Prince qui n’a aucun goût pour le pouvoir, Othon laisse sa femme gouverner à sa place son royaume de Grunewald. Le premier ministre Gondremark fomente une révolte populaire pour le destituer tandis qu’un écrivain anglais enquêtant sur toutes les cours d’Europe, John Crabtree, tente de le prévenir. Seul son cousin, le savant Gotthold, soutient Othon qui ne pense qu’à reconquérir l’amour de son épouse Amélie-Séraphine. Lorsque surgit la comtesse de Rosen, cynique aventurière prête à trahir le traître Gondremark pour le séduisant prince fantoche, l’intrigue se dérègle. 

S’essayant à un nouveau registre inattendu, Stevenson construit une féérie prenant la forme d’un opéra de poche, histoire miniature d’un Hamlet “préférant ne pas” comme le Bartleby de Melville, dans une veine croisant le merveilleux au roman d’aventures et à la satire. Les déconvenues du Prince Othon, rêveur balloté par les rebondissements de sa vie de roi malgré lui, sont une nouvelle façon pour l’écrivain écossais de réduire à néant les impasses du romantisme par une invention de tous les instants. L’imaginaire plus fort que le réel possède d’autant plus la psyché du prince erratique qu’il est un enjeu pour Stevenson qui, dans toute son œuvre, construit des images irréelles qui deviennent un miroir de la réalité par la quintessence de son art.

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“Entrance to the Curaig, Skye”, de Waller Hugh Paton, 1873. Photo Antonia Reeve. CC National Galleries Scotland

“Stevenson professe que l’idée est le véritable événement et que les inventions de notre imagination constituent nos aventures. Penser à une vache ailée, c’est en avoir rencontré une”, remarque G.K. Chesterton qui affirme dans son essai incisif sur son confrère que “Prince Othon est comme un groupe de bergers de porcelaine, pratiquant une courtoisie arcadienne dans un parc du dix-huitième siècle“.

Le roman du Prince Othon de Robert Louis Stevenson, éditions Sillage.

Orgueil et préjugés

Cas unique de famille littéraire dans l’histoire de la littérature, les sœurs Brontë sont toutes trois devenues des romancières exceptionnelles dont les œuvres sont passées à la postérité. Filles d’un modeste révérend du Yorkshire, Charlotte, Emily et Anne développent des talents précoces pour l’écriture en commençant par écrire avec leur frère Branwell Brontë Glass Town, œuvre éclatée sur “la confédération de la ville de verre”.

Mais tandis que le si prometteur Branwell s’effondre, Charlotte connaît le plus grand succès avec Jane Eyre. Emily écrit le fulgurant Hurlevent dont le démoniaque Heathcliff est inspiré par la face sombre de son frère. La déchéance de Branwell inspire aussi Anne dans La Recluse de Wildfell Hall qui dépeint avec crudité l’émancipation d’une femme face à son mari à la dérive. Aujourd’hui quelque peu éclipsé par Emily et le romantisme noir des Hauts de Hurlevent que préfèrent les happy few, Charlotte Brontë n’en demeure pas moins une puissante créatrice littéraire dont Jane Eyre constitue le grand œuvre publié en 1847. 

Orpheline recueillie par sa tante, Jane est perpétuellement brimée par ses cousins jusqu’au jour où elle tombe en syncope après une terrible punition imméritée. Envoyée dans un rude internat, elle parvient à y survivre malgré des conditions sanitaires et un rythme de vie éprouvants. Courageuse et intrépide, elle survit à une épidémie de typhus mal géré qui décime le pensionnat. Devenue une jeune professeur, Jane devient la gouvernante de la jeune protégée d’Edward Fairfax Rochester, riche propriétaire du château de Thornefield-Hall. Contre toute attente, ce fantasque aristocrate imprévisible tombe amoureux de la disgracieuse Jane Eyre. Au moment où la jeune femme prend conscience de l’emprise qu’elle peut avoir sur son maître, le récit abandonne son édifiant apprentissage pour explorer les méandres de l’intériorité de la jeune fille première victime de sa morale inflexible.  

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Château ancien. Attribué à Thomas Gainsborough. CC Heritage Auctions / Wikimedia Commons

Juste avant son mariage avec Rochester, Jane s’enfuit en découvrant un terrible secret et s’enfonce dans la campagne anglaise, errant et mourant de faim sans ressources ni aide à espérer. Apercevant de la lumière au loin dans une nuit sans étoiles, elle marche de longues heures vers elle et s’écroule de fatigue devant la maison dans laquelle brillait une bougie. Coup de théâtre parmi tant d’autres et intervention du merveilleux dans le cauchemar, les habitants de cette maisonnée ne sont nul autres que de sympathiques cousins de Jane. Mais celle-ci reverra-t-elle Rochester qu’elle aime toujours en son for intérieur ?

Ces enchainements d’épreuves et de surprises ininterrompus sont amenés par Charlotte Brontë avec une aisance, une fluidité dans la narration qui créent un effet de sidération. Ce constant renouvellement des heurts et malheurs creusés et approfondis autant que possibles est une des lignes de force de cette narration captivante par son écriture ciselée et son invention perpétuelle. Le comportement parfois borné de l’héroïne résiliente qui souffre autant d’elle-même que des autres fait surgir un humour ironique assez inattendu dans ce roman au féminisme bien trempé.

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Charlotte Brontë par George Richmond, 1850. CC National Portrait Gallery / Wikimedia Commons

Ainsi Jane Eyre ne se prive pas de remarquer son comportement étroit et mesquin, introduisant un effet de distanciation redoublé par ce que suggèrent ses actes dont elle n’a pas conscience. À cette discrète ironie s’ajoute le délectable choc des contraires, cet amour entre la prude jeune femme et l’extravagant Rochester, dont l’arrogant panache annonce les outrances du baron Charlus d’À la Recherche du temps perdu.

Jane Eyre de Charlotte Brontë, 10/18.

Comment acheter des livres aujourd’hui ?

Depuis le début du confinement, contrairement à ce qu’écrivirent certains journalistes qui visiblement ne quittent jamais des yeux leurs écrans, les librairies sont toujours restées ouvertes mais leurs locaux ne sont plus accessibles. Concrètement, les lecteurs ne peuvent plus entrer et feuilleter les livres mais peuvent acheter directement à l’entrée des librairies les ouvrages qu’ils recherchent ou les commander en ligne sur des sites dédiés. Le gouvernement s’engage aussi à rembourser les frais d’envoi des libraires ce qui revient à se faire envoyer par la poste de manière gratuite des commandes de livres des libraires par le biais du « click and collect ».

Ces initiatives permettent d’éviter d’utiliser Amazon tout en faisant vivre les métiers du livre hexagonal. Mais à l’usage, concrètement, ce dispositif s’avère peu praticable, car il contraint les libraires à avancer les frais postaux puis à faire une demande de remboursement à l’Etat, ce que peu de professionnels ne sont prêts à faire devant le flou et l’imprécision de ces décisions, à l’image de la gestion de la crise sanitaire. Il est ainsi préférable de se déplacer pour venir chercher ses livres.

Il existe aussi des sites de vente de livres d’occasion à prix modique comme le parisien Recyclivre “engagé pour l’écologie et la solidarité” https://www.recyclivre.com/ qui reverse une partie de ses bénéfices à des associations caritatives.

La librairie Decitre, dont nous sommes partenaires, propose également un site de vente en ligne très complet, malheureusement mal connu. Ce sont d’ailleurs ces liens que nous indiquons le plus souvent pour l’achat d’ouvrages, y compris ici : car en raison de notre partenariat, nous touchons un pourcentage sur chaque vente effectuée par ce biais. Privilégier nos liens, c’est donc nous soutenir !

Enfin, visitez Jesoutiensmalibrairie.com, qui recense les multiples initiatives prises par les librairies pour survivre et vous permettre de continuer à lire. On vous l’avait d’ailleurs présenté ici-même au printemps dernier !

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