Les éditions de l’Olivier publient le premier volume des œuvres complètes de Robert Bolaño, permettant de revenir sur l’œuvre de ce grand écrivain chilien qui raconte de manière viscérale la fin des utopies politiques des années 1970 et le basculement dans le monde insondable dans lequel nous sommes, où le réel s’opacifie face à un mal jamais nommé.

Roberto Bolaño est-il le premier grand écrivain du troisième millénaire ou la dernière grande révélation du XX° siècle ? Né en 1953, mort prématurément à cinquante ans d’une insuffisance hépatique, il est difficile de placer le curseur historique pour savoir à quelle époque il appartint, car s’il connut toutes les utopies politiques des années 1970, il écrivit l’essentiel de son œuvre dans les années 1990 et son opus magnum apocalyptique, 2666, a été achevé juste avant sa disparition en 2003.

Comme Oscar Wilde, Marcel Schwob, Alfred Jarry, des écrivains qu’il appréciait qui sont morts au début du XX° siècle, il annonce des temps à venir par des livres intuitifs… sauf que les siens véhiculent une angoisse toute poignante, celle du début de l’ère des fins, quand ses prédécesseurs esthètes fin-de-siècle anticipaient les bouleversements du modernisme.

Portrait Roberto Bolaño.
© Daniel Mordzinski

Auteur autodidacte issu de la classe moyenne, son père est chauffeur routier, sa mère enseignante. Dyslexique, le jeune Roberto est souvent malmené par ses congénères, se réfugiant dans la lecture qui aura été la grande passion de sa vie. En 1968, les Bolaño quittent le sud du Chili pour s’installer à Mexico. Le jeune homme s’adonne au journalisme, au militantisme tendance trotskyste, puis revient au Chili en 1973 soutenir le gouvernement de l’Unité populaire de Salvador Alllende, au moment où celui-ci tombe suite au coup d’état d’Augusto Pinochet soutenu par les États-Unis.

Roberto Bolaño est arrêté, passe huit jours en prison, mais par chance, deux de ses gardiens de prison sont d’anciens camarades de classe. Ils le libèrent, le jeune révolté reste encore quelques temps au Chili avant de gagner le Salvador pour lutter aux côtés du poète Roque Dalton et du Front Farabundo Marti de libération nationale.

Vie et légende 

Revenant à Mexico, il cofonde en 1975 avec son ami Mario Santiago Papasquiaro l’infraréalisme, un mouvement poétique d’avant-garde contestant toutes les valeurs littéraires établies, sur fond de luttes politiques face aux vagues d’oppressions que subit toute l’Amérique latine. Après plusieurs voyages aux longs cours, Bolaño arrive en Europe en 1977. Il s’installe en Espagne près de Barcelone, se marie, devient groom, gardien de camping, éboueur, ouvre une boutique de bijoux fantaisistes. Il finit par se fixer à Blanes, petite ville balnéaire de Catalogne.

Après avoir passé des années à signer de la poésie, il se met à écrire des romans la quarantaine venue pour subvenir à sa famille, ayant deux jeunes enfants à élever. Se rendant compte qu’il est sérieusement malade –il attendra en vain une greffe de foie qui ne viendra jamais– il élabore à partir de 1993 pendant les dix années qu’il lui reste à vivre une œuvre romanesque vertigineuse qui va monter en intensité. Elle culminera avec ses derniers vastes romans et chefs d’œuvres que sont Les détectives sauvages et 2666.

Voici pour la légende d’un auteur devenu culte, dont la mythologie a largement été récupéré et exploité par les États-Unis qui ont transformé en beatnik chilien un écrivain qui n’avait jamais caché son scepticisme pour l’Amérique du nord, lui qui se réclamait avant tout des lettres européennes, aimant particulièrement la littérature française. On a pu ainsi voir Patti Smith faire monter sur la scène de ses concerts le fils de Bolaño, le présentant comme un fétiche, geste particulièrement grotesque, quand on songe que la lecture tout comme l’écriture sont des ascèses, méditations intérieures qui n’ont que faire de la fascination pour les signes extérieures de célébrité.

Le pèse-nerf du désastre

Indéfinissable, l’écriture de Bolaño saisit immédiatement le lecteur par un sentiment d’urgence, une tension viscérale portée par une narration qui ouvre constamment des pistes se perdant dans le vertige du vide. Cette sidération que l’on retrouve à chaque page de ses romans, nouvelles, poésies, est celle d’un auteur regardant le chaos qu’il perçoit et qu’il transmue en énigmes littéraires.

Dans toutes ses histoires, un suspens métaphysique se pose sur des intrigues policières où reviennent ses thèmes et obsessions : écrivains ratés, crimes non élucidés, histoires d’amour désenchantés, humour sardonique à travers tout un théâtre de la cruauté d’après Artaud, le tout sous la paupière vide d’un ciel sans espoir. Bolaño fût un lecteur insatiable ne cessant de proclamer la prédominance de la lecture. « Pour le véritable écrivain, l’unique patrie est sa bibliothèque, une bibliothèque qui peut être sur des étagères ou dans sa mémoire. » 

Il eut un panthéon littéraire extrêmement varié, des présocratiques à Alphonse Daudet en passant par Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé. Derrière les grandes figures latino-américaines de Cortázar, Borges, Vargas Llossa, Roberto Arlt et Sabato et les inévitables Kafka et Faulkner il y avait Nicanor Parra, le grand poète chilien qui l’inspira et lui fournit toutes les clés de son art poétique. L’auteur de Poèmes et antipoèmes, qui fit descendre la poésie dans l’horizontalité pop du réel prosaïque fût un modèle constant.

« Le pari que fait Parra, la sonde que Parra projette vers le futur, est trop complexe pour être traité ici. Ce pari est aussi trop obscur. Il possède l’obscurité du mouvement », écrivit-il de son mentor en confiant que « pour lire Parra, il ne serait pas inutile que nous répondions à la question que Wittgenstein se pose et nous pose : cette main est-elle une main ou n’est-elle pas une main ? ». 

Bolano Intégrale éditions Olivier

Fervent admirateur de William Burroughs dont l’influence se sent particulièrement sur sa poésie, il voyait l’auteur du Festin nu totalement détaché du costume littéraire dont raffolent tant les écrivains français : « La littérature dont il a vécu pendant les trente dernières années, l’intéressait, mais pas trop, et en cela il a été comme d’autres classiques nord-américains, dont les efforts se sont concentrés sur l’observation de la vie ou sur l’expérience. Lorsqu’il parlait de ses lectures, on avait l’impression que ce qu’il faisait, c’était se rappeler des périodes imprécises de séjours en prison. »

Voyant en Philip K. Dick le grand rénovateur du roman américain, Bolaño s’inspire de ses intuitions sur l’entropie et la fragmentation de la psyché. « Dick est celui qui s’approche de la manière la plus effective, dans Ubik, de la conscience ou des lambeaux de conscience de l’être humain et sa mise en scène, la combinaison entre ce qu’il raconte et la structure de ce qui est raconté est plus brillante que certaines expérimentations dues aux plumes de Pynchon ou DeLillo. » N’hésitant pas à provoquer, le Chilien sarcastique peut asséner des vérités paradoxales mais vraies comme celle-ci, difficilement contestable : « Personne n’exige de Balzac qu’il soit Stendhal. De Balzac, on exige seulement qu’il soit Dieu. »

La fin d’une époque

Ce premier tome d’une édition intégrale de ses œuvres complètes, qui sera publié en sept volumes aux éditions de l’Olivier, présente une grande part de ses écrits poétiques pour la plupart inédits en français. On y voit les mutations d’un jeune poète racontant sa vie dans un style lapidaire qui allie la froideur des chocs sémantiques du cut-up de Burroughs avec les allègres équivoques de Parra et son sens de l’observation paradoxale du quotidien. Plus les années passent, plus les poésies se font narratives, devenant de petits poèmes en prose sculptée où déjà affleurent les grands thèmes du futur romancier : intrigues criminelles, remémoration d’écrivains et poètes disparus, détectives solitaires et personnages irradiés par le mal.

À ces poésies toutes habitées par la nécessité d’exprimer une expérience fondamentale, loin des affectations des poètes français actuels tout occupés à montrer leur savoir-faire, s’ajoutent quatre fictions déjà parues. Amuleto conte l’histoire hallucinée d’Auxilio Lacouture, poétesse enfermée pendant treize jours dans les toilettes de l’Université de Mexico assiégée par la police en 1968. Appels téléphoniques est un recueil de quatorze nouvelles virtuoses, miroirs plus ou moins autobiographiques de l’écrivain en devenir face à l’expérience du mal. Autres histoires est un recueil de textes anciennement nommé Le secret du mal comprenant sans doute ses meilleurs récits posthumes.

Enfin Étoile distante est un roman noir, première tentative de l’écrivain chilien pour exprimer l’horreur muette des années Pinochet. Dans tous ces récits et poèmes, des instantané d’une époque qui s’éloigne dans le temps sont saisis, rendant justice à une génération pleine de furie et de révolte. On y voit à chaque page une âpre humanité décrite dans toute son inaltérable étrangeté, à travers l’étendue d’un désastre en cours où la littérature et le mal finissent par ne faire qu’une seule et même matière indistincte que Robert Bolaño fissure par sa lucidité visionnaire.

Œuvres complètes 1 de Robert Bolaño, éditions de L’Olivier. 1 228 pages, 25 euros jusqu’au 31/08/2020, puis 29 euros.

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