L’opéra de Montpellier propose un Nabucco révélateur des horizons émancipatoires. Dans un passé intemporel, le drame lyrique de Verdi est mis en scène sous le prisme de de l’aspiration à la construction d’Israël. L’occasion de plonger dans ce grand théâtre des passions, où le sentiment amoureux se brise sur les impératifs du politique… et le surgissement d’une folie expiatrice.

Nabucco est encore considéré aujourd’hui comme l’œuvre fondatrice annonçant l’avènement de l’Italie comme nation. Ainsi, quand le chef Riccardo Muti la dirigea à l’Opéra de Rome en présence des dirigeants du gouvernement italien le 12 mars 2011 pour fêter le 150° anniversaire de l’indépendance italienne, la représentation déclencha une bronca d’extases patriotiques et le fameux chœur des esclaves « Va, pensiero » fut bissé avec ferveur.

Pour comprendre l’identification de l’histoire italienne à cet opéra, que certains estiment anachronique, il faut remonter en 1842, quand Verdi compose Nabucco en désespoir de cause, après l’échec de ses premiers opéras et la mort de sa femme et ses 2 enfants. Il s’empare de l’histoire de Nabuchodonosor, roi babylonien sombrant dans la folie après avoir voulu devenir un dieu, en le confrontant au peuple Hébreux.

Nabucco Verdi John Fulljames

© Marc Ginot

 

L’histoire : les Hébreux face à Babylone

Le début de Nabucco se passe à Jérusalem, à l’intérieur du Temple de Salomon où les hébreux s’inquiètent de l’arrivée des Assyriens, alias les Babyloniens, qui vont envahir la ville sous la houlette de leur roi Nabucco. Le grand prêtre Zaccaria survient pour les rassurer, leur révélant détenir en otage la fille de Nabucco, Fenena, qu’il confie à Ismaël, le neveu du roi de Jérusalem. Surgissent alors des Assyriens menés par Abigaël, la fille aînée de Nabucco, qui propose à Ismaël la vie sauve, étant éprise de lui. Arrive enfin Nabucco devant le Temple, qui hésite à employer la force, voyant Zaccaria s’apprêter à tuer sa fille retenue prisonnière.

Comme toujours chez Verdi, l’intrication des sentiment amoureux avec les exigences du politique créent des conflits qui engendrent les contradictions du drame. Amoureux de Fenena, Ismaël la sauve de la main vengeresse du grand prêtre Zaccaria. Nabucco peut alors détruire le Temple et réduire les hébreux en esclavage. Abigaël, amoureuse éconduite par Ismaël, décide d’assouvir sa vengeance sur le peuple juif.

Nabucchodonosor par Verdi

© Marc Ginot

 

Celle-ci découvre qu’elle n’est pas la fille de Nabucco mais une descendante d’esclaves. Alors que Zaccaria prie son Dieu de sauver Israël, Il apprend que Fenena, régente des Hébreux captifs s’est convertie par amour pour Ismaël et s’apprête à les libérer. Abigaël survient et prend la couronne royale que conservait Fenena et s’apprête à se déclarer reine des Assyriens quand Nabucco, qu’une fausse rumeur disait mort, arrive et récupère sa couronne. Pris de démesure, il se déclare Dieu et demande à tous de se prosterner devant lui. À la suite de cette invocation délirante, un éclair de foudre le terrasse et le rend fou et impotent. Abigaël prend ainsi l’ascendant sur Nabucco devenu une sorte de Roi Lear impuissant, déchu et à la merci de sa fausse fille parvenue au pouvoir et s’apprêtant à faire tuer Fenena.

Dans l’action finale, Nabucco retrouve la raison et renonce aux rites païens, prêt à tout pour sauver sa fille. Il parvient à interrompre la cérémonie d’exécution de Fenena, s’apprête à briser l’idole babylonienne qui s’autodétruit d’elle-même, et tous les protagonistes glorifient Jéhovah, dieu des Hébreux : même Abigaël lui rend hommage avant de se suicider.

Un opéra politique

L’esclavage des Hébreux sous le joug assyrien fut interprété par les Milanais à la création de Nabucco à la Scala comme une métaphore de l’occupation et la partition du territoire italien par les Autrichiens. L’air du chœur des esclaves hébreux « Va, pensiero », qui célèbre la liberté perdue de la patrie à travers un chant d’exil, fut proposé plusieurs fois comme hymne de l’Italie. Premier grand succès de Verdi, cet opéra lança sa carrière et l’avènement du chant dramatique véritablement théâtralisé —au détriment de la virtuosité somptueuse du bel canto, cet art lyrique au service de la beauté vocale et ses combinaisons infinies.

Nabucco mise en scène john fulljames

© Marc Ginot

 

L’intrigue assez complexe s’avère beaucoup moins univoque que ses apparences trompeuses, et se place sous le signe d’une dualité entre expiation et rédemption. Les Hébreux sont captifs de Babylone en expiation de leurs fautes. En parallèle, Nabucco expiera sa démesure à se prendre pour un dieu. Le drame finit par une rédemption généralisée qui annonce étrangement le thème de Parsifal, l’ultime opéra de Wagner, grand rival de Verdi, qui finit sur un mantra analogue : « Rédemption au rédempteur ».

La mise en scène de John Fulljames impose un décor unique, une vaste synagogue, scénographie convaincante de Dick Bird, avec sa tribune à colonnades, ses couleurs chaudes mais délavées, emplissant parfaitement l’espace de l’Opéra Berlioz de Montpellier. On peut regretter que le metteur en scène ignore les indications de Verdi (ce dernier, après la première partie dans le Temple de Jérusalem, situe les trois autres suivantes à Babylone, dans le palais de Nabucco et dans ses jardins suspendus). Qu’importe, il semble que le dispositif se concentre avant tout sur une représentation possible de la construction d’Israël en 1948 et même avant, quand le sionisme était une idéologie représentée essentiellement par les théories de Theodor Herzl. De l’unification de l’Italie à la construction d’Israël, l’écart est grand dans les interprétations de Nabucco et prouve une nouvelle fois que les grandes œuvres sont transparentes par la densité même, opaque, de leur épicentre, permettant toutes les lectures, avec plus ou moins de pertinence.

Nabucco Montpellier Fulljames

© Marc Ginot

 
La direction de Michael Schonwandt, excellent chef principal de l’Opéra Orchestre national de Montpellier Occitanie, se concentre sur les éclats de l’orchestration et magnifie cette partition, qui pose les jalons d’un premier style personnel de Verdi, dramatisant la texture musicale autant que les lignes vocales. Giovanni Meoni interprète un honnête Nabucco mais son absence de charisme demeure rédhibitoire pour incarner un tel personnage, si sublimement extravagant. Luiz-Ottavio Faria s’avère très à l’aise en Zaccaria, Jennifer Check rafle la mise en Abigaël par l’étendue de ses nuances vocales quand Fleur Barron ravit le public par sa fraicheur minaudière et son timbre séduisant.

Nabucco de Verdi, dirigé par Michael Schonwandt, mis en scène par John Fulljames, présenté à l’Opéra Orchestre National de Montpellier Occitanie.

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